Afrique : L’alibi du « complot » permanent

par Francis Laloupo (*)

L’affaire a de quoi inquiéter. Alors que quelques années plus tôt, j’en sous-estimais la portée, je dois bien reconnaître qu’il s’agit de ce que les sociologues désignent comme une « tendance lourde ». Sur des chaînes privées de télévision et de radio, dans des journaux et sur les réseaux sociaux, le phénomène s’étend, s’amplifie et agit par capillarité au sein des opinions africaines. De quoi s’agit-il précisément ? D’un nouveau syndrome. Le syndrome du complot permanent de l’Occident dressé contre l’Afrique.

D’Abidjan à Yaoundé, de Cotonou à Kinshasa, de Dakar à Brazzaville, la théorie de la mortelle conspiration se répand, s’installe dans les conversations et imprègne les mentalités. Promue par des intellectuels ou des journalistes, relayée par des politiques, avant d’être reprise sur un mode incantatoire par le commun, cette forme de raisonnement est devenue le meilleur raccourci pour expliquer tous les maux qui accablent le continent africain. La récente crise politico-militaire ivoirienne est ainsi considérée comme l’œuvre exclusive de la France colonisatrice. La révolution libyenne ? Un complot programmé par le seul Occident. La révolution tunisienne ? Une vaste manipulation orchestrée par quelques experts américains préposés à la déstabilisation du continent africain. Les crises politiques en Afrique liées notamment aux tripatouillages constitutionnels ? Toutes ordonnancées par la main invisible de l’Occident. Le fléau Boko Haram ? Une créature du même et patibulaire Occident. Quant à l’épidémie de la fièvre hémorragique Ebola, elle résulterait d’une malencontreuse aventure scientifique échafaudée en France et aux États-Unis, et destinée à exterminer les populations africaines, afin de faire main basse sur les ressources du continent…

Ces affirmations péremptoires, ne souffrent jamais la moindre contradiction. La « théorie conspirationniste fermée » fait fi de l’action des peuples africains sur leur propre destin. Evacués, tous les moteurs internes de la révolution libyenne ; oubliée, la détermination d’une partie du peuple ivoirien dressé contre un pouvoir contesté… En occultant la détermination interne des peuples pour ne voir dans les crises africaines que les « manœuvres de l’Occident », cette nouvelle « pensée » prétendument « anti-impérialiste » aboutit à une infantilisation des Africains. En même temps qu’elle donne des décideurs africains l’image d’êtres dépourvus de toute volonté, elle les exonère de toute responsabilité à l’égard de leurs concitoyens. En réduisant l’actualité africaine à un complot permanent contre l’Afrique, les promoteurs de ce logiciel s’installent dans une confortable résignation, celle de victimes éternelles ayant définitivement admis que l’Occident anathématisé régente leur destin en tous lieux, y compris au plus profond de leur sommeil.

C’est le lieu de rappeler que, vers le milieu des années 80, après avoir, à juste titre, fustigé, trois décennies durant, les mécanismes d’ingérence des ex puissances coloniales dans les affaires intérieures des pays du continent, une opinion africaine avait choisi un autre mode pensée, jugé autrement plus productif et davantage tourné vers l’avenir. Ainsi, plutôt que de s’épuiser à instruire indéfiniment le procès des acteurs extérieurs, l’heure était venue de concentrer les énergies sur l’identification des causes et acteurs internes. Objectif : construire une nouvelle citoyenneté africaine, en forgeant les droits, devoirs et responsabilités. Alors que l’on assiste, depuis le début des années 90, à une suite de recompositions du champ des relations internationales, les marges de manœuvre et la capacité de négociation et d’autonomie des États du continent n’ont cessé de croître sur la scène internationale. Questions : ces pays ont-ils pleinement exploité cette opportunité historique ? Jouent-ils pleinement leur partition dans la configuration des rapports de forces inhérents aux relations internationales et aux mécanismes d’interdépendance entre les nations ? Les réponses leurs appartiennent…

Loin de concevoir le continent comme un acteur pleinement inscrit dans les rapports de forces qui structurent la diplomatie internationale et le jeu des intérêts, la nouvelle « pensée anti-occidentale » éprise de la déclinaison conspirationniste prêche pour la complaisance victimaire. A en croire ses promoteurs et disciples, les Africains seraient des êtres fatalement livrés à la manipulation et incapables d’une détermination propre. Complaisance victimaire, faillite du militantisme ou « pornographie » de la pensée ? Au nom d’un panafricanisme incantatoire, l’exécration de l’Occident devient même plus forte que le désir de se libérer des oppressions intérieures et des régimes politiques devenus le cauchemar de leurs peuples. Au nom de la nouvelle pensée « anti-impérialiste », l’on n’hésite même plus à soutenir des pouvoirs tyranniques, soudainement présentés comme des « résistants » à l’ingérence et aux diktats occidentaux. La surestimation de l’influence des puissances occidentales sur les « éternels dominés » détourne de l’essentiel. Cette forme de pensée est redoutable : elle conduit à l’impuissance et à la pire des résignations. J’aime à citer ce précepte indien qui enseigne que la meilleure manière de vaincre le plus puissant des ennemis, c’est parfois de l’ignorer en tant que tel. A l’inverse, la meilleure manière de renforcer sa puissance, est de la lui rappeler, obstinément…

(*) Journaliste. Consultant Médias. Enseignant Relations Internationales, Géopolitique Africaine, Institutions internationales, Institutions Européennes.
Article publié en exclusivité dans Afrique Magazine – Nouvelle formule n°353 Février-Mars 2015. Vente en kiosques.