Au cœur des services secrets français

En plein coeur de Paris, le site est coupé du monde. Ici, pourtant, plusieurs milliers de personnes s’activent quotidiennement de part et d’autre du Boulevard Mortier, artère parisienne que les agents traversent via un tunnel en sous-terrain équipé d’escalators.

Bienvenue à la DGSE, le principal service de renseignement français, dont le périmètre d’action est le monde entier, à l’exception du territoire français, compétence de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI).

Y pénétrer, pour toute personne extérieure au service, s’avère très rare. Les salariés, eux-mêmes, contraints d’éteindre leur téléphone mobile en dehors des personnes bénéficiant de communications sécurisées, demeurent soumis à des règles très strictes, le tout sous la surveillance d’un service spécifique chargé de la sécurité interne. Ici, bien plus qu’ailleurs, rien ne doit traîner : chaque bureau est muni d’un coffre-fort, tous les papiers doivent disparaître, détruits sur place. Tout déplacement privé à l’étranger devant faire l’objet d’une déclaration préalable.

Dans le renseignement « il n’y a pas d’amis, que des alliés »

Derrière les hauts murs surmontés de barbelés, une fois délestés de toute forme d’appareils électroniques, nous voilà donc plongés dans « une bulle », pour reprendre le terme d’un habitué des lieux.

Depuis les révélations d’Edward Snowden sur les écoutes systématiques mises en place par les États-Unis, notamment vis-à-vis de l’Union européenne, la communauté du renseignement français est, bien malgré elle, montrée du doigt. Particulièrement son principal acteur, la DGSE. Forcément peu encline à dévoiler ses activités. Car dans le domaine, savoir, c’est aussi, et surtout, ne pas le faire savoir, tout du moins publiquement, selon le principe de base : « Pas vu pas pris ».

Alors forcément, ici, l’affaire des écoutes et les manifestations d’indignation qui s’en sont suivies sont perçues pour ce qu’elles sont : des postures politiques. Car personne n’est dupe. Lorsqu’en 2008, la CIA s’oppose à la signature d’un accord de non-espionnage avec la France qui la sollicite sur la question, l’aveu s’avère explicite. En matière de renseignement, les règles sont claires : « Il n’y a pas d’amis que des alliés ».

Des alliés que la France, assure-t-elle, n’espionne pas. Par déontologie ? Oui mettent en avant les intéressés, mais par manque de moyens aussi. Le budget dévolu au renseignement aux États-Unis étant globalement équivalent à celui de la Défense en France. « Et puis on a mieux à faire que de suivre les États-Unis ou l’Allemagne, on préfère mettre notre potentiel ailleurs ».

Reste qu’à la DGSE, moins contrainte par les restrictions budgétaires que d’autres institutions en France, l’affaire Snowden et préalablement celle de Wikileaks et de ses câbles diplomatiques exposés au monde, tendent à démontrer une chose : les défaillances du système américain. À nouveau pointé du doigt dans les remous diplomatiques ayant agité, cette semaine, les relations entre la Bolivie et la France, cette dernière ayant été contrainte de présenter officiellement ses excuses à son partenaire après avoir refusé le survol de son territoire à l’avion du président Morales, dans lequel les USA suspectaient, à tort, la présence de l’informaticien Edward Snowden…

Façon de se rassurer par rapport à ses bonnes pratiques ? Pas seulement.

« Les services français sont beaucoup plus respectés qu’ils ne l’étaient » assure un expert. L’explication tient notamment dans le niveau et la fiabilité de l’information compulsée par les analystes qui produisent chaque année, depuis Paris, sept à neuf mille « papiers jaunes », autrement dit des notes de renseignement (lire ci-contre), dont la production varie au gré des soubresauts agitant le monde.

Mais la reconnaissance relève tout autant des évolutions technologiques. Car en France aussi, on collecte des milliards de données, stockées boulevard Mortier, au sous-sol du siège de la DGSE.

Motifs d’interception de ces flux de télécommunications, notamment satellitaires sources d’information majeure compte tenu du poids de l’internet : la lutte contre le terrorisme, la sûreté de l’Etat ou encore la protection du patrimoine économique et scientifique français. « L’objet n’est pas de sauvegarder le contenu des mails ou des enregistrements téléphoniques, mais de cibler des connexions entre ordinateurs, des adresses IP, d’accès à Facebook ou Twitter… » explique un agent des services. La capacité de cette masse de données, qui place la France parmi le top 5 en la matière, ne permet pas leur traitement.

Des prélèvements sont ensuite effectués en fonction des besoins dans une logique de mutualisation avec les six autres antennes du renseignement français, notamment celle de l’intérieur (DCRI), militaire (DRM) ou des douanes (DNRED). « Mais toute sollicitation de la base fait l’objet d’une traçabilité » s’empresse de préciser un cadre de la DGSE, lequel évalue à « 15 % » le poids de cette contrainte dans le coût des ressources humaines. Démentant, sur la base des lois de 1991 et 2006, les informations du Monde selon lesquelles la collecte des données électromagnétiques s’opérerait en dehors de tout cadre légal. Les interceptions étant soumises au contrôle de la commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité.

Ici, chaque jour, le directeur général, désormais le Haut-Saônois Bernard Bajolet, engage sa responsabilité dans des opérations des services secrets français à travers le monde. « On prend des risques tous les jours, il faut juste qu’ils soient justifiés » résume un agent. Or, comme le relève un autre, « une bonne opération est une opération dont on ne parle pas ». Autrement dit, la majorité d’entre elles. Car ce sont usuellement les échecs qui basculent dans la sphère publique.

« On a juste marché sur un milicien qui dormait dehors »

Le dernier en date remonte au 11 janvier dernier. L’opération du service action de la DGSE destinée à libérer l’un des leurs, Denis Allex, retenu par les miliciens somaliens du Shebab depuis plus de trois ans, s’est soldée par trois morts français, dont l’otage. Une délicate tentative d’exfiltration pourtant minutieusement préparée. Notamment par le biais d’exercices qui se tiennent pour ainsi dire quotidiennement, partout. Et pas forcément portés à la connaissance des autorités du pays concerné. Autrement, clandestines, afin de se rapprocher au maximum des conditions réelles.

« On a beaucoup parlé de fiasco en Somalie, que cela nous avait traumatisé, ce n’est pas vrai » explique un agent. « On avait tout, sur la maison, les pièces, la physionomie des lieux, et ce par nos propres moyens. Nous ne nous sommes pas fait repérer entre le débarquement de l’hélicoptère et l’arrivée sur site contrairement à ce qu’on a pu dire, on est juste tombé sur un milicien qui dormait dehors, à un endroit où il n’avait rien à faire et qui a donné l’alerte. Quant à la perte d’hommes, on le sait tous ici, ce sont les risques du métier ».

Des risques qu’ici, à la DGSE, on mesure tous, quel que soit le niveau d’intervention. À l’image d’une terre qui tourne, le cœur d’un service de renseignement ne s’arrête jamais de battre. Du centre de situation, cinq agents (deux la nuit) suivent en temps réel tous les événements en cours sur la planète. C’est ici que parviennent également les coups de téléphone, parfois les plus farfelus, en provenance du monde entier.

Autour de cette vaste pièce, située à proximité du bureau du directeur général, sept bureaux d’une capacité d’une douzaine de personnes comme autant de cellules de crise mobilisables en cas de prise d’otage, d’attentat, de soubresaut politique majeur…

À l’étage supérieur, une autre salle, munie d’un vaste écran sur lequel peuvent se projeter des images ou la visioconférence avec l’extérieur. Ici, à un très haut niveau de sécurité, se jouent les crises, au plus haut sommet de la hiérarchie.