Comment la Banque d’Angleterre a vendu de l’or volé par les nazis

L’apparition du chapitre IX des archives de la Banque d’Angleterre (BoE), scanné et mis en ligne mardi 30 juillet 2013 dans la section idoine du site Internet de l’institution, n’a pas intéressé que les historiens de la politique monétaire. Car, dans l’histoire de « la vieille dame de Threadneedle Street« , comme est surnommée la BoE, cet épisode réunit lingots d’or, gouvernement britannique et transactions louches avec les nazis.

Cette histoire, écrite après-guerre et jamais publiée, resurgit avec l’effort de numérisation des archives par la banque centrale et souligne son rôle ambigu avant son entrée en guerre contre le IIIe Reich.

Tout commence en mars 1939. Le compte n° 17 fait transférer à son profit par la BoE pour plus de 6,4 millions d’euros d’or (soit 934 millions d’euros à la valeur actuelle de l’once), saisi sur le compte n° 2 qu’a ouvert la Tchécoslovaquie auprès de la Banque des règlements internationaux (BIS en anglais) – la banque centrale des banques centrales –, craignant l’invasion nazie qui a lieu au même moment.

« Bien que ce ne soit pas ses affaires« , note l’auteur Ronald Allport, la BoE a des doutes concernant l’identité du compte 17 (la banque centrale allemande, la Reichsbank), mais elle réalise tout de même le transfert. Ensuite, l’or sera placé auprès de banques belges et néerlandaises et le reste vendu à Londres, comme le montrent les archives, dans le courant du mois de mars.

Seul le gouverneur de la Banque de France, Pierre Fournier, manifeste son désaccord lors d’un appel téléphonique, le 22 mars, où il signifie à son homologue britannique l’urgence de faire enregistrer une interdiction auprès de la BIS d’opérer des transactions pour le compte des Allemands concernant l’or de la Tchécoslovaquie. Proposition que décline le gouverneur de la BoE, par respect de l’indépendance de la BIS, expliquent les archives.

POLÉMIQUE AU ROYAUME-UNI

Pourquoi l’opération se passe-t-elle à Londres ? Parce que la Banque d’Angleterre, comme toutes les banques centrales parties prenantes dans la BIS, a un siège dans l’organisation, en la personne du responsable des transactions internationales de la BoE, Otto Niemeyer. Et pas n’importe quel siège : celui de gouverneur. Du coup, la BoE est amenée à stocker, pour le compte de la BIS, des avoirs de ses membres.

Sauf qu’à la suite de la polémique déclenchée au Royaume-Uni en mai 1939, quand il apparaît que la BoE entrepose de l’or allemand dans ses caves, le ministre des finances décide d’interroger le président de la BoE, Montagu Norman : celui-ci prétend alors ne pas savoir si le précieux métal est entreposé pour le compte de la BIS ou s’il appartient à l’un de ses clients.

En juin, une deuxième transaction a lieu, cette fois en direction des Etats-Unis vers lesquels se dirige, par bateau, près de 1 million d’euros d’or. « C’était de l’or qui avait été acheminé à Londres par la Reichsbank. Cette fois, avant d’agir, la Banque d’Angleterre s’en est référée au chancelier, lequel a décrété vouloir solliciter l’opinion des magistrats de la couronne« , notifient les archives.

Arguant d’un manque de temps, la Banque d’Angleterre décide finalement de passer outre la demande du chancelier et les magistrats suspendent leur enquête. « L’attitude générale des responsables de la BoE au sein de la BIS pendant la guerre était dirigée par leur angoisse de maintenir la BIS en vie afin qu’elle puisse jouer son rôle après-guerre« , justifie a posteriori l’auteur de la note.

BUTIN CONSIDÉRABLE

Cette histoire, écrite en 1950 et jamais publiée, resurgit avec l’effort de numérisation des archives par la BoE qui reconnaît que l’épisode de l’or tchèque « a laissé des rancœurs à la fin de la seconde guerre mondiale et pour plusieurs années ensuite« . La vieille dame de Threadneedle avait en effet court-circuité le gouvernement britannique, peu enclin à aider le régime nazi – contre lequel il est entré en guerre en septembre 1939.

« La position de la banque n’a pas été tout à fait appréciée et son action à l’époque a été largement incomprise« , ajoutent les archives.

A sa décharge, la BoE a certes cédé aux pressions de la BIS et miné la politique officielle de l’exécutif britannique, mais elle a aussi, raconte le Financial Times, dépassé sa réticence à forcer des coffres soupçonnés de renfermer de l’or allemand après le début du conflit entre les deux pays. L’or saisi à l’ennemi représente cette fois 3,5 millions d’euros et servira à l’effort de guerre.

Le fait que, pendant la seconde guerre mondiale, la BIS ait continué de fonctionner a par ailleurs donné lieu à plusieurs polémiques concernant l’or volé par l’Allemagne dans les pays que le IIIe Reich occupait, un butin considérable dont une bonne partie n’a toujours pas été retrouvée.

Mathilde Damgé

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OR NAZI. Sur les pistes de l’or volé par Hitler

A partir de 1940, pour nourrir l’effort de guerre, le IIIe Reich pille les banques des pays occupés et les victimes de l’Holocauste. Un butin colossal, mais dont une bonne partie n’a toujours pas été retrouvée.

Par HAZAN PierreARMENGAUD Jean-HébertJOZSEF EricKOVACS ClaudeMARY ClaudeMILLOT LorraineROUSSELOT FabriceSABATIER PatrickSERGENT FrançoisZOLTOWSKA Maja , le 2 décembre 1997 (liberation.fr)

1) Le pillage des banques.

En janvier 1939, Adolf Hitler prépare activement la guerre. Il est furieux, car il vient de prendre connaissance d’une note confidentielle, datée du 7 janvier, préparée à son intention par le président du directoire de la Reichsbank, Hjalmar Schacht. Le ton du message est en effet alarmant. Le IIIe Reich, explique Schacht, est au bord de la banqueroute: «Il n’y a plus de réserves ni de devises à la Reichsbank ». Les réserves constituées par l’annexion de l’Autriche et par l’appel aux valeurs étrangères et aux pièces d’or autochtones sont épuisées. Les finances de l’Etat sont au bord de l’effondrement», écrit-il. L’Allemagne qui, quelques mois plus tard, va lancer ses troupes à l’assaut de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, de la Belgique et de la France a les caisses vides. Hitler sait que l’or est le nerf de la guerre moderne. Il permet d’acheter les matériaux stratégiques nécessaires aux forces armées du Reich. Dès le début de la guerre, c’est donc de manière systématique que les nazis organisent le pillage. Les victoires éclairs de la Wehrmacht (l’armée allemande) en juin 1940 marquent le début d’une chasse au trésor sans précédent. Dans tous les territoires occupés, les services de la Reichsbank, les SS, les Affaires étrangères et les services économiques de divers autres ministères participent au pillage des lingots, des pièces, des bijoux et des devises. Le bras opérationnel de ce gangstérisme d’Etat, ce sont les commandos mobiles, les Devisenschutzkommandos, «les commandos de protection des devises». Leur pouvoir est illimité: ils fouillent les caisses d’épargne, les banques privées et leurs filiales, collectent l’or des bijoutiers, des joailliers, écument le marché noir, saisissent des biens privés et forcent les coffres de certains clients des banques.

Les résultats sont à la hauteur des espérances des nazis. Pour la seule Belgique, entre novembre et décembre 1940, la curée des commandos de «protection des devises» rapporte l’équivalent de 4 320 millions de francs actuels et de 250 millions de devises. Revers de cette efficacité: rapidement, le territoire belge n’est plus une source attractive. Le salut pour les nazis vient alors des Pays-Bas. Ils mettent la main sur 100 tonnes d’or de la banque nationale complétés par le butin des commandos de devises, en tout l’équivalent de 5400 millions de francs réactualisés. L’essentiel de ce magot de guerre paie les livraisons d’acier, de tungstène, de pétrole, du wolfram en provenance des pays neutres ». Mais le gisement néerlandais s’épuise aussi. L’or de la Banque nationale belge (BNB), mis à l’abri en Afrique, devient alors un enjeu central pour les nazis. Le 26 juin 1940, quatre semaines après la capitulation de l’armée belge, le roi Léopold III, prisonnier de la Wehrmacht, demande au Führer de bien vouloir rapatrier l’or belge, qui serait caché à proximité de Bordeaux. Les Allemands interrogent les autorités de Vichy. Avec diligence, la réponse française énumère les réserves d’or déposées à la Banque de France: 4 944 caisses qui contiennent effectivement 221, 730 tonnes d’or de la Banque nationale belge, 1 208 caisses, soit 57 tonnes d’or polonais, 10 tonnes d’or luxembourgeois, letton, lituanien, norvégien et tchèque. Tout cet or avait été confié à la Banque centrale française pour le mettre en lieu sûr. Mais Vichy précise que cet or n’est plus à Bordeaux, il est sur le continent africain. En effet, le 18 juin 1940, le même jour où de Gaulle avait lancé son appel à la France libre depuis Londres, vingt-quatre heures après que le maréchal Pétain eut demandé un armistice au IIIe Reich, une escadre d’or, comme au temps des galions espagnols, avait levé l’ancre. Elle était chargée de 288,730 tonnes d’or. Les Etats-Unis étaient la destination prévue, mais les bateaux britanniques ne viendront pas au rendez-vous. Cap est donc mis sur le Sénégal, loin de Hitler et des champs de batailles européens. En France, les autorités pétainistes veulent croire qu’elles tireront profit d’une politique de sacrifice volontaire et de collaboration avec le IIIe Reich. De leur propre initiative, elles proposent à Berlin de servir d’intermédiaire pour récupérer l’or. Après tout, le Sénégal est une colonie française. La réponse allemande claque comme une gifle. Le 12 septembre 1940, Johannes Hemmen, le chef de la délégation allemande chargé de récupérer l’or belge, lance au gouverneur de la Banque de France, Bréat de Boisanger: «En Belgique, c’est nous qui sommes les maîtres. Nous avons donc tous les droits sur la Banque de Belgique, et c’est à titre de client que je vous demande de mettre notre or en sécurité. Je vous prie de le faire transporter en Belgique, ou tout au moins à Paris.» Cette exigence est contraire au droit international. Mais on n’en est plus là. Les Allemands ont déjà fait main basse sur l’or autrichien après l’Anschluss, puis sur celui de la ville libre de Dantzig. Pour l’or belge, les nazis mettent cependant les formes: ils convoquent une conférence le 10 octobre 1940 à Wiesbaden. Le gouverneur de la Banque nationale belge, Janssen est écarté; officiellement, «il est subitement tombé malade». C’est von Becker, un commissaire allemand, qui le remplace. Les nazis se font le porteur d’un (faux) message de Janssen, qui demande le rapatriement de l’or belge. Le droit mis au pas, reste à récupérer l’or pour Hitler. Vichy vient une seconde fois au secours des Allemands. C’est novembre 1940. Pétain décide d’accomplir «un geste symbolique de réconciliation» avec le IIIe Reich. Il envoie deux avions chercher quelques tonnes d’or au Sénégal pour les livrer aux nazis. Puis, Vichy ordonne, sans en avertir les gouverneurs des banques centrales, de livrer la totalité de l’or belge aux Allemands. L’opération est en soi risquée: seule la voie de terre qui passe par la savane sénégalaise vers le désert saharien offre une sécurité suffisante face aux sous-marins et aux avions alliés. Qu’importe! Les caisses d’or partent pour une invraisemblable odyssée. C’est d’abord Thiès, puis la ville de Kayès à l’intérieur des terres, Bamako sur la rive gauche du Niger, Kukikuru, tête de ligne du chemin de fer et ancienne capitale du Soudan français. Là, les caisses sont transbordées dans des camions légers ou sur des bateaux sur le Niger, mais les inondations bloquent le convoi. Après des mois d’attente, les caisses parviennent à l’oasis de Tombouctou, puis atteignent Gao, la ville sainte des musulmans d’Afrique occidentale. Nouveau transbordement et cette fois, c’est à dos de chameaux ou sur des camions, que les caisses chargées d’or parcourent les 1 700 km de piste jusqu’à Colomb-Béchar, dans le sud algérien, puis par train (1 600 km) parviennent jusqu’à Alger. Là, des avions-cargo français, puis des appareils allemands les conduisent à Berlin. En tout, un voyage de dix-huit mois. Le dernier transport atteint la capitale allemande le 26 mai 1942. Impuissants, les Belges protestent. Falsifiés, les lingots sont acheminés en Suisse afin de servir l’effort de guerre nazi.

2) L’or des victimes.

Dès l’été 1942, les camps de concentration et d’extermination livrent leur effroyable butin: dents en or arrachées, montures de lunettes en or, alliances, bracelets, chaînes de montres ». Selon les déclarations de l’arracheur de dents de Treblinka, «deux valises de 8 à 10 kilos sortaient chaque semaine du camp», soit l’équivalent de 2 millions de francs suisses de l’époque, rien que pour ce camp relativement peu rentable. Le Reichsführer Heinrich Himmler suit de très près ces opérations. Ainsi, fin juin 1944, il demande à la direction du camp de concentration de Birkenwald, quelle est la quantité d’or disponible sur-le-champ. Un télex dresse la liste macabre: quelques plaquettes d’or, un pendentif de montre et six chaînes, ainsi que des bracelets et des «pièces détachées», en tout 4,399 kilos, d’une valeur, au cours officiel, de 10 marks et 85 pfennigs. Himmler ordonne que 3 kilos soient transférés à la Reichsbank immédiatement et que le reste serve ­ à titre exceptionnel ­ à des fins de «corruption et de renseignements».

A Auschwitz, les dents étaient extraites tout de suite après que les victimes eurent été asphyxiées dans les chambres à gaz et avant que les corps ne soient brûlés dans les fours crématoires. Ce travail était fait par des dentistes de la Sonderkommando (section spéciale composée par les prisonniers eux-mêmes), appelés dans le jargon du camp Goldarbeiter. Refondu en lingots, l’or était ensuite envoyé sous escorte à Oranienburg près de Berlin, où se trouvait un bureau de la SS chargé de la gestion des biens, qui le remettait ensuite, ou du moins en grande partie, à la Reichsbank. Shlama Dragon, juif polonais, ancien membre de la Sonderkommando, qui a travaillé dans les chambres à gaz au camp d’Auschwitz et qui a réussi miraculeusement à survivre, raconte: «Quand le médecin du camp, Joseph Mengele, constatait que les hommes étaient morts, il disait: « Es ist schon fertig (c’est déjà fini), un SS ouvrait les portes des chambres à gaz, et nous, munis de masques, on enlevait les corps. Dans un couloir, les coiffeurs coupaient les cheveux, dans un autre compartiment, les dentistes enlevaient les dents.»

La Banque centrale du Reich réceptionne donc l’or et les devises des juifs, mais aussi celui des adversaires du régime en fuite ou assassinés. Les bijoux à faible teneur en or ainsi que les pierres précieuses sont écoulés sur le marché parallèle des pays neutres ­ surtout en Suisse ­ par des «collaborateurs». Ceux-ci encaissent des francs suisses et des dollars utiles pour le commerce extérieur allemand. L’or de meilleure qualité est refondu pour être transformé en lingots, exporté et masqué ainsi de sa véritable origine. Le rapport Eizenstat (du nom du sous-secrétaire d’Etat américain au Commerce) demandé par Bill Clinton et publié en 1996 note: «Une partie au moins de l’or vendu à l’étranger avait été arraché aux victimes des camps de concentration ainsi qu’à d’autres civils.» Quand les soldats de la 9e division d’infanterie américaine entrent en Allemagne au printemps 1945, ils mettent la main sur 100 tonnes de lingots d’or cachés par les nazis dans les mines de sel de Merkers, et trouvent en même temps des valises entières de couronnes, de montres, et de bijoux en or volés aux juifs. La Reichsbank avait ouvert un compte intitulé «Melmer», du nom d’un responsable SS, sur lequel était déposé l’or volé. Un câble de l’ambassade des Etats-Unis à Paris informe début 1946 le département d’Etat que 8 307 des lingots récupérés à Merkers «ont peut-être été fondus à partir de couronnes dentaires récupérées sur des cadavres». Des voix s’élèvent alors pour proposer de procéder à l’analyse de l’or récupéré, celui de Merkers comme celui que la Suisse va restituer conformément à l’accord de Washington, afin de déterminer ce qui provient des banques centrales européennes, et ce qui provient des victimes de l’Holocauste. Mais la proposition est écartée. «Nous ne savions pas qu’on pouvait déterminer si cet or provenait de dents, de bracelets ou d’autres sources», a expliqué dans une interview au Los Angeles Times Seymour Rubin, un diplomate américain à la retraite (d’origine juive), qui avait négocié avec les Suisses en 1945/46.

Aujourd’hui, le rapport Eizenstat constate: «Il existe des preuves indiscutables que l’or volé par les nazis à des civils et à des victimes des camps était systématiquement reçu, classé, vendu, nanti, déposé ou converti et fondu par la Reichsbank en lingots d’or, puis placé dans les réserves d’or monétaires de cette dernière au côté de l’or volé ailleurs en Europe.» Fondu, l’or SS était impossible à distinguer des lingots d’or volé dans les différentes banques centrales des pays d’Europe occupés par les nazis. Ainsi, l’analyse d’une opération de fonte de florins néerlandais volés, effectuée en 1943, par l’hôtel des Monnaies prussien, indique que 37 kilos d’or fin provenant de pillages SS avaient été ajoutés pendant l’opération. En l’espèce, cet or fut vendu presque en totalité à la Suisse.

En Allemagne, en tout cas, les archives de la Reichsbank sur l’or nazi en provenance des camps ont mystérieusement disparu. Hersch Fischler, un historien, a découvert début 1997, aux archives fédérales allemandes de Coblence, qu’en 1948, les Américains ont remis à la Bank Deutscher Länder (prédécesseur de l’actuelle Bundesbank) les archives de la Reichsbank concernant l’or nazi. Il a mis la main sur un document indiquant que des archives, comprenant 25 chemises relatives aux livraisons d’or venant des camps, ont été données à la Bank Deutscher Länder. Or, aujourd’hui, la Bundesbank, héritière de la Bank Deutscher Länder (et installée dans le même bâtiment) affirme ne pas avoir lesdits documents.

3) La machine à blanchir suisse.

Le pillage massif et systématique de l’or dans les pays occupés et des victimes du nazisme n’était pas une opération laissée au hasard: elle était essentielle au financement de la machine de guerre allemande ». Parmi les pays neutres, la Suisse fut le principal banquier et intermédiaire financier des nazis», commente le rapport Eizenstat. La Suisse a-t-elle été le receleur de Hitler et de sa politique de pillage systématique? Et si tel est le cas, la politique de collaboration économique de la Suisse a-t-elle prolongé la guerre et occasionné des victimes supplémentaires? C’est, résumé à grands traits, la perspective américaine dès 1944, qu’a repris le rapport Eizenstat. Le gouvernement suisse rejette toujours ces accusations qu’il estime infondées. Si les interprétations divergent, les faits, eux, ne sont pas contestables. Depuis mai 1940 et la défaite de la France, la Suisse, encerclée par les forces de l’Axe, est dans une position difficile. Elle craint d’être à son tour avalée par la Wehrmacht. Elle mobilise ses soldats, mais son plus grand atout dissuasif, tient à son rôle de plaque tournante et à l’importance du franc suisse demeuré la seule devise convertible durant toute la guerre. Ce point est capital. La machine de guerre allemande a désespérément besoin des pays neutres: la Suède lui fournit le fer et les roulements à bille. Le Portugal livre plusieurs ressources minérales indispensables, dont le tungstène, un additif utilisé dans la production d’acier et nécessaire à la construction d’armes de qualité (lire page VIII). L’Espagne maintient un commerce actif de biens de matières premières. La Turquie fournit le chrome. Ces pays n’acceptent pas le reichsmark en paiement. Les nazis doivent régler en or ou en devises négociables sur le marché, au mieux en francs suisses. Mais après la défaite allemande de Stalingrad, plusieurs pays neutres s’interrogent s’il est encore souhaitable d’accepter de l’or «allemand» douteux. N’est-ce pas plus sage de refuser cet or, pour s’épargner des difficultés politiques dans l’après-guerre? Bientôt, l’Espagne et le Portugal ne veulent plus d’or «allemand». Le rôle de la Suisse devient alors capital. Walther Funk, président de la Reichsbank constate: «La Suisse est le seul pays où d’importantes quantités d’or peuvent encore être changées en devises.» En juin 1943, il écrit même que l’Allemagne ne peut se passer de l’aide suisse pour l’échange de l’or, «ne fût-ce que deux mois». Dans un rapport confidentiel de trois pages daté d’octobre 1942, Paul Rossy, vice-président de la BNS (Banque nationale suisse), tire les conclusions: «Le Portugal n’accepte plus l’or de la Reichsbank en paiement, en partie pour des raisons politiques, sans doute aussi, pour des raisons juridiques.» Il ajoute: «De telles objections tombent si l’or passe entre nos mains. Nous devrions y réfléchir.» Comme le dit Werner Rings qui a été écrit l’ouvrage le plus documenté sur la question, Rossy a une idée de «prestidigitateur»: transformer de l’or allemand en or suisse. Une parfaite opération de blanchiment qui se concrétise par des opérations triangulaires: Hitler livre contre des francs suisses de l’or volé, puis paie avec ces devises, les matières premières stratégiques en provenance de Turquie, du Portugal, d’Espagne ». Ces pays vendent ensuite leurs francs suisses contre de l’or porteur d’un certificat d’origine suisse. Ils se voient ainsi délivrés de toute critique alliée: ils peuvent prétendre n’avoir fait qu’acheter de l’or à la Suisse. Ils sont «blanchis»: le tour de passe-passe a réussi. Lorsque, en 1943, les Alliés mettent en garde les neutres contre le fait d’accepter l’or du Reich, il est trop tard: 756 millions de francs suisses d’or «allemand» (dont 411 millions d’or belge) ont déjà pris le chemin de Berne. Pour toute la durée de la guerre, 1,7 milliard de francs suisses passent par la Suisse. Les deux tiers de l’or vendu ont été illégalement acquis, pillés essentiellement à la Belgique et aux Pays-Bas. De facto, sans bruit, en pleine guerre, la Suisse détient le monopole du marché de l’or. Les chambres fortes de la BNS en sont l’épicentre. Le «génie» du marché triangulaire imaginé par Paul Rossy fait que des opérations de vente de produits stratégiques ne se concrétisent financièrement que par des déplacements de quelques mètres dans les caves de la BNS.

Ce marché est indétectable en surface. Il suffit aux employés de la BNS de transvaser de l’or d’un dépôt à un autre, sans même changer de salle. Tout l’or est en effet entreposé dans une pièce de 120 mètres carrés, 39 000 lingots de 12,5 kilos sont soigneusement disposés sur des étagères, 48 tonnes en tout. Le gouvernement suisse a donné sa bénédiction. Une note confidentielle des Affaires étrangères de mai 1944 constate avec une franchise surprenante: «Les paiements allemands à la Suède s’effectuent généralement par de l’or à Berne où les lingots sont poinçonnés à son chiffre » Evidemment, le public n’en sait rien et la Suède n’est pas mentionnée dans les articles de presse comme un acheteur de l’or volé ou pillé. La Suisse lui sert, en somme, de paravent et de sauvegarde.».

4) Le règlement de l’après-guerre.

Dès 1943, les Alliés commencent à faire pression sur les neutres pour refuser l’or des nazis. En 1944, Américains et Britanniques déclarent que les transactions sont illégales et qu’elles ne seront pas reconnues dans l’après-guerre. Lorsque les Alliés sentent que la victoire a changé de camp, Washington lance le coup d’envoi de l’opération «Safehaven» (ainsi appelée parce qu’il s’agit d’éviter que les avoirs nazis volés trouvent «un refuge sûr») confiée à des agents des services secrets de l’OSS, l’ancêtre de la CIA. L’objectif est triple: il s’agit de bloquer le transfert d’avoirs allemands vers la Suisse et les neutres, de récupérer l’or volé et de prévenir toute renaissance ultérieure du nazisme, en évitant que le IIIe Reich ne déplace ses ressources hors d’Allemagne. En janvier 1945, le président Roosevelt écrit à son homologue suisse, von Steiger: «Ce serait une chose terrible pour la conscience, pour tout Suisse aimant la liberté, de se rendre compte que son pays a freiné les efforts d’autres pays aimant la liberté pour débarrasser le monde d’un infâme tyran » Je m’exprime en ces termes parce que chaque jour où la guerre se prolonge coûte la vie à un certain nombre de mes compatriotes.»

Churchill est tout aussi clair. Mais la BNS et les banques privées suisses continuent de travailler jusqu’à la fin de la guerre avec les nazis. Survient la paix. Les Alliés exigent que la Suisse restitue l’or volé. Les négociateurs alliés estiment qu’entre 200 et 398 millions de dollars-or volés sont en Suisse à la fin de la guerre (environ 9 et 18 milliards de francs d’aujourd’hui). C’est une négociation homérique qui s’engage au début 1946 à Washington. Pendant soixante-huit jours, les Suisses inventent mille prétextes, font preuve d’un juridisme sans limite, épuisent leurs négociateurs. A la veille de la conférence, ils nient même avoir reçu de l’or volé pendant la guerre. Pendant la conférence, ils s’en tiennent à une lecture restrictive du droit international et des lois suisses. Les Américains veulent boucler la négociation rapidement pour donner la priorité à la reconstruction de l’Europe. Les Britanniques ne veulent pas que ces discussions s’éternisent. Selon un mémo du 22 janvier 1946 de la British Embassy à Washington, «les gouvernements neutres sont moralement et économiquement dans une position beaucoup plus forte pour résister à des sanctions qu’ils ne l’étaient durant les hostilités. De plus, les Alliés ne peuvent imposer les mêmes pressions morales et économiques». La guerre froide commence. En réalité, reconnaît le rapport Eizenstat, «l’objectif principal des Alliés» (dans l’immédiat après-guerre, ndlr) était la sécurité en Europe». Il fallait éviter que l’or ne soit récupéré par les nazis en fuite, consolider le front antisoviétique, et remettre sur pied une Allemagne de l’Ouest démocratique. Il n’était pas question de se mettre les «neutres» à dos pour dédommager les juifs.

Devant l’inflexibilité suisse, les Alliés réduisent alors leurs prétentions à 130 millions de dollars (soit dix fois plus au cours actuel), puis à 88 millions, montant de l’or volé en Belgique que les Suisses reconnurent posséder. Finalement, ils paient 58 millions de dollars en 1946 pour «solde de tout compte» (environ 3 milliards de francs d’aujourd’hui), concernant toutes les prétentions éventuelles sur les transactions entre la Suisse et la Reichsbank. Avec un culot sans limite, les négociateurs suisses ont fait inclure dans le préambule, que la Confédération ne jugeait pas fondée en droit «la restitution de l’or», mais que le gouvernement suisse était «désireux de contribuer à la pacification et à la reconstruction de l’Europe, y compris le ravitaillement des contrées dévastées» (!). Le 25 mai 1946, l’accord de Washington est signé. Les Américains lèvent le blocage qu’ils avaient imposé sur 5 milliards de francs suisses (de l’époque) qui se trouvaient sur leur territoire et déchirent la liste noire d’entreprises suisses qui commerçaient avec les nazis. La Suisse vient de réussir son entrée dans le système économique de l’après-guerre. En septembre 1946, la commission tripartite est établie pour examiner les demandes des gouvernements ­ et non des personnes privées ­ en vue de la restitution de l’or monétaire volé. Composé de représentants des Etats-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne, le mandat de cet organisme est de s’assurer que chaque pays demandeur obtienne restitution ­ par l’intermédiaire du Gold Pool mis sur pied par ses soins ­, en proportion de ce que les Allemands avaient volé. Une dizaine de pays émettent des revendications: l’Albanie, l’Autriche, la Belgique, la Tchécoslovaquie, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas.