D’Abraham à Sayyid Qutb, les racines du fascisme dans l’histoire islamique

Chaque année, à travers le monde, les musulmans célèbrent la « fête du sacrifice ». C’est l’occasion de commémorer l’histoire d’Abraham et de son fils, qu’on trouve à la fois dans la Bible et dans le Coran.
L’ancêtre des juifs, des chrétiens et des musulmans se voit en rêve offrir son fils en sacrifice à Dieu. Selon le récit coranique, Abraham se réveille le lendemain, attrape un couteau et se précipite vers son fils afin de lui raconter son rêve1 : « Ô mon fils ! Je me suis vu moi-même en songe, et je t’immolais ; qu’en penses-tu ? Il dit : Ô mon père ! Fais ce qui t’est ordonné. Tu me trouveras patient, si Dieu le veut ! » Le Coran se poursuit ainsi : « Après que tous deux se furent soumis, et qu’Abraham eut jeté son fils, le front à terre, nous lui criâmes : Ô Abraham ! Tu as cru en cette vision et tu l’as réalisée ; c’est ainsi que nous récompensons ceux qui font le bien : voilà l’épreuve concluante. Nous avons racheté son fils par un sacrifice solennel. Nous avons perpétué son souvenir dans la postérité : Paix sur Abraham ! C’est ainsi que nous récompensons ceux qui font le bien. Il était au nombre de nos serviteurs croyants. » Certes, au dernier moment, Dieu empêche Abraham de sacrifier son fils, mais il vante ses mérites d’homme qui fait le bien et sa détermination à accomplir ce geste cruel. À la place de l’enfant, Dieu accepte finalement le sacrifice d’un animal.
Dans cette histoire, différents aspects éveillent l’attention : Abraham est prêt à exécuter les ordres de Dieu, son « guide », sans en questionner le sens ou la teneur morale. Il est même prêt à sacrifier son propre fils. Deux aspects fondamentaux du fascisme : l’obéissance inconditionnelle et l’abnégation totale. Par son geste, ou du moins sa disposition à l’accomplir, Abraham symbolise également l’idée centrale de l’islam. En arabe, le terme islam vient du verbe aslama qui signifie « se dévouer », « se soumettre ».
Un autre point commun se retrouve dans le fait qu’Abraham demande son avis à son fils avant de prendre sa décision, bien que ce dernier, un enfant, ne comprenne rien ni à Dieu ni au sacrifice. Il s’agit là encore d’une tactique qu’emploient les fascistes : donner aux masses l’illusion que ce sont elles qui prennent une décision depuis déjà longtemps arrêtée. C’est une manipulation perfide que Goebbels poussa à la perfection dans son discours au Sportpalast : chauffé à blanc, le peuple hurla « oui » en réponse à la question : « Voulez-vous la guerre totale ? » Lorsque celle-ci se révéla impossible à gagner, ce fut la faute du peuple qui, à cause de son intervention trop faible, n’avait rien mérité d’autre que de périr.

Le fascisme possède un certain lien de parenté avec le monothéisme. Les religions qui honorent différents dieux sont en règle générale plus tolérantes et flexibles que les trois religions monothéistes. Chez les polythéistes, en effet, les devoirs sont répartis entre plusieurs divinités : l’une s’occupe de la mort, l’autre de la vie, une autre encore symbolise la fertilité, la destruction, etc. Ainsi, non seulement elles se complètent mais elles sont également indépendantes les unes des autres. Le croyant a le choix de s’adresser, selon sa requête, à tel ou tel dieu. Le dieu abrahamique, en revanche, est jaloux et ne souffre aucune autre divinité à ses côtés. L’idée qu’il n’existe qu’un seul dieu, qu’il nous a créés, qu’il détermine tout ce qui nous arrive, qu’il nous observe vingt-quatre heures sur vingt-quatre, connaît nos pensées et nos rêves, gouverne notre vie avec des commandements et des interdictions, et nous punit de nos fautes par des supplices infernaux, cette idée est l’origine de la dictature religieuse, elle-même modèle de toutes les autres dictatures. Dans n’importe quelle dictature, on trouve quelqu’un qui détient la vérité absolue, vers laquelle il guide les hommes et, en contrepartie, exige d’eux qu’ils renoncent à leur individualité, à leur bon sens, et lui fassent allégeance sans condition. Le salut ne s’obtient qu’en empruntant cet unique chemin. Tous les autres chemins mènent à l’errance et à la dépravation.

Abraham, Mahomet et le traumatisme de la scission
Abraham fut longtemps en quête jusqu’à ce qu’un éveil religieux lui permette de trouver le seul vrai dieu. D’après le récit de la Bible, il quitta son clan pour aller honorer ce vrai dieu et parler de lui aux autres hommes. Selon le Coran, il resta auprès de son clan et se querella avec son père, Azar, qui honorait plusieurs dieux. Abraham détruisit les idoles et exigea que le peuple se détourne de celles-ci. Furieux, les villageois se saisirent de lui et le jetèrent au feu en l’accusant de profanation. Mais Dieu fit refroidir le feu et Abraham survécut comme par miracle. Lors de ses nombreux voyages à Damas, le jeune commerçant Mahomet côtoya beaucoup de chrétiens et de juifs, dont il entendit les récits tirés de la Bible. Les histoires relatant la vie d’Abraham jouèrent un rôle déterminant dans ce qui deviendrait son message, qu’il nomma islam. Mahomet appela son fils unique Ibrahim, ce qui est la forme arabe d’Abraham. Afin que son message s’adresse également aux chrétiens et aux juifs d’Arabie, il déclara descendre comme eux d’Abraham. À une subtile différence près. Dans le récit biblique, Mahomet avait découvert Ismaël, fils d’Abraham, qui n’y joue pas un rôle majeur. Au sujet de ce fils de l’esclave égyptienne Agar, on raconte seulement qu’Abraham l’a abandonné seul dans le désert avec sa mère à cause de sa femme Sarah, qui était jalouse d’Agar et de son fils. Mahomet affirma que, de plus, c’était son fils Ismaël qu’Abraham avait en réalité voulu sacrifier, et non Isaac. C’est ainsi que l’héritage abrahamique serait détenu par les descendants d’Ismaël, dont font partie Mahomet et sa tribu. En conséquence, il est dit dans le Coran qu’Abraham construisit la Kaaba avec son fils Ismaël pour en faire un lieu de pèlerinage destiné à tous ses descendants. Il s’agit d’une habile manœuvre par laquelle Mahomet chercha à rallier à son nouveau mouvement les tribus arabes, qui avaient toujours considéré le pèlerinage comme le rituel le plus important de leurs traditions païennes.
La Kaaba de La Mecque avait alors valeur de centre religieux d’Arabie. La ville se situait sur l’axe commercial principal entre Damas et le Yémen. Avant l’islam, chaque tribu avait le droit d’exposer ses idoles à l’intérieur ou autour du centre polythéiste qu’était la Kaaba. Les chrétiens étaient autorisés à accrocher des images de Jésus et de Marie à l’intérieur même de la Kaaba. C’était une position pragmatique indispensable à l’époque, puisque la Kaaba était le point de rencontre de tous les commerçants de l’espace arabe. Cette tolérance cessa après l’arrivée de l’islam. Lorsque Mahomet voulut diffuser son nouveau message dans la ville, les Mecquois le laissèrent prêcher devant la Kaaba. Au début, il se montra ouvert et dit : « À vous, votre religion, à moi, ma religion. » Ce n’est que lorsqu’il entreprit de bannir les autres divinités de l’espace de la Kaaba qu’émergea un conflit entre lui et les représentants des autres tribus, qui craignaient avant tout pour leurs relations commerciales. Cette crainte n’était pas infondée. L’ère préislamique avait été marquée par les querelles et les luttes entre tribus arabes. Il existait un foyer de tensions permanentes, habilement attisées par les deux puissances mondiales qui s’étendaient aux frontières de l’Arabie : l’Empire byzantin et l’Empire perse des Sassanides. Tous deux menaient des guerres par procuration dans la péninsule en se servant des tribus arabes comme vassales.
Mahomet, quant à lui, rêvait d’un grand empire arabe, dont la Kaaba aurait été le centre religieux. Il s’inscrivait en cela dans une tradition familiale : déjà son grand-père, Qusay ben Kilab, avait tenté d’unifier les tribus arabes ennemies en cherchant l’appui des habitants de Médine. Mais il mourut avant de pouvoir mener son projet à terme. C’est donc son petit-fils Mahomet qui profita des alliances qu’il avait nouées avec Médine, alors encore appelée Yatrib.
Pendant treize ans, Mahomet prêcha à La Mecque, sans grand succès. Seule une petite centaine de personnes le suivait, des esclaves pour la plupart. Ce n’est que lorsqu’il se rendit à Médine qu’il accéda à la reconnaissance. Il joua le conciliateur entre les grandes tribus ennemies Aws et Khazraj, avant d’être couronné chef de Médine.
À Médine, Mahomet chercha dans un premier temps à se rapprocher des juifs, dont les rituels lui plaisaient ; il introduisit des interdictions et des commandements juifs tels que les rituels de purification, la prière, le jeûne et l’interdiction de manger du porc. Il appela ces devoirs charia, traduction littérale du terme juif halacha (du nom de la partie juridique de la tradition judaïque dans laquelle sont fixées les règles de comportement) ; en hébreu comme en arabe, le mot signifie « la voie ».
Mahomet fit même rédiger une Constitution en cinquante-deux articles qui s’apparentait à une déclaration de cohabitation entre musulmans et juifs. Elle garantissait la liberté de croyance, mais lésait la neutralité juive dans plusieurs domaines. Ainsi les juifs se virent-ils contraints de soutenir militairement Mahomet et de cesser tout commerce avec les païens mecquois. Mahomet espérait que juifs et chrétiens accepteraient sa nouvelle religion, étant donné qu’il se réclamait d’Abraham et intégrait dans le Coran l’histoire des prophètes de la Bible. Mais la majorité des autres croyants gardèrent leurs distances. Les juifs qui vivaient à Médine, en particulier, ne souhaitaient pas mettre en danger leur neutralité et leur flexibilité vis-à-vis des autres tribus arabes. Quelques-uns d’entre eux coopérèrent même avec les Mecquois qui étaient en guerre contre Mahomet. En représailles, Mahomet extermina le clan juif de Khaybar. Aujourd’hui encore, les islamistes clament, lors de manifestations dans le monde entier : « Khaybar, Khaybar, ô juifs, l’armée de Mahomet reviendra. »
Après cet événement, le Prophète opéra un revirement. Quiconque ne se laissait pas convaincre par ses paroles devait être mis sur le droit chemin par la violence. Lorsque Mahomet reconquit sa ville natale, La Mecque, il ne fut plus question de « À vous, votre religion, à moi, ma religion ». Comme Abraham autrefois, il détruisit toutes les idoles entourant la Kaaba et fit exécuter tous ceux qui refusaient de le voir régner sur La Mecque. Il fit même tuer un homme non armé qui avait cherché refuge dans la Kaaba, marquant là la fin d’un tabou : jusqu’alors, la Kaaba était considérée comme une zone où ne devait avoir lieu aucun combat.
Mahomet purgea la cité de Médine de tous ses juifs et chrétiens. Il constitua une troupe chargée d’organiser des attentats contre ses adversaires. Parmi les victimes figuraient les chefs de tribus qui préparaient la guerre contre Mahomet et ses fidèles, mais aussi des poètes juifs qui l’avaient critiqué ou s’étaient moqués de lui. Une vieille femme fut assassinée de façon particulièrement brutale après avoir traité Mahomet de menteur et encouragé ses quarante enfants et petits-enfants à partir en guerre contre lui. Mahomet envoya une troupe spéciale, conduite par son fils adoptif Zayd, afin de la punir. Celui-ci tua tous ses enfants et petits-enfants, épargnant uniquement une jolie femme qu’il ramena à Mahomet comme esclave. Zayd ordonna d’attacher la vieille femme à deux chevaux qu’on fit partir dans des directions opposées ; elle fut écartelée vive.
Mahomet intimidait et terrorisait ses opposants par la violence. Il sema dans le cœur de l’islam la graine de l’intolérance, graine qui a germé et poussé depuis, et qui porte encore ses fruits. Grâce à lui, un centre autrefois multireligieux devint monothéiste. Grâce à lui, le dieu de l’islam devint un dieu sublime, capricieux et furieux. C’est un dieu qui ne fait que dicter sans jamais négocier, qui punit les dissidents en leur infligeant les pires supplices, qui a droit de vie ou de mort, et ne doit surtout pas être remis en question. C’est un dieu avide de pouvoir, jaloux, qui ne tolère aucune autre divinité à ses côtés et piétine des cadavres pour maintenir son pouvoir.
Près de la moitié des guerres que Mahomet engagea sur la péninsule Arabique visèrent des tribus juives qui refusaient de se soumettre. Tout à coup, la langue du Coran se fit extrêmement polémique et hostile à l’égard des juifs. De « gens du Livre », ils devinrent ceux qui « altèrent le sens des paroles révélées ». L’animosité s’exacerba au point que le Coran qualifie les juifs de « singes » et de « porcs ». Trois tribus juives furent bannies de Médine, la quatrième fut accusée de haute trahison. Sur ordre de Mahomet, tous les hommes de la tribu furent exécutés, on vendit les femmes et les enfants comme esclaves. Il n’y eut plus un seul juif à Médine et l’on cessa de prier en direction de Jérusalem pour se tourner vers La Mecque. Le Coran immortalise cet affrontement avec les juifs dans la sourate VIII, où les juifs sont comparés à des animaux voués à la trahison : « Les pires des êtres devant Dieu sont vraiment ceux qui sont incrédules ; ceux qui ne croient pas, ceux d’entre eux avec qui tu as conclu un pacte et qui, ensuite, ont toujours violé leurs engagements ; ceux qui ne craignent pas Dieu. Si tu les rencontres à la guerre, sers-toi d’eux pour disperser ceux qui se trouvent derrière eux. Peut-être réfléchiront-ils ! »
Ainsi commença l’entreprise d’« épuration de l’Arabie ». Le but était d’éliminer tous les mécréants de la péninsule pour faire de celle-ci la base de l’empire islamique destiné à s’étendre. C’est le début de l’Ur-fascisme islamique.
À sa mort, Mahomet légua aux musulmans le Coran et des milliers de hadiths, des consignes détaillées recouvrant tous les domaines de la vie. On y trouve même des recommandations expliquant au croyant comment se comporter d’une façon agréable à Dieu lorsqu’il se rend aux toilettes. Mais ce que Mahomet a omis, c’est de faire savoir à son entourage qui devrait reprendre le flambeau après lui et quelle légitimité serait requise. Dans les années qui suivirent la mort de Mahomet, cette omission fut à l’origine de violents conflits, qui se soldèrent par le schisme de la communauté religieuse en chi’a d’un côté et sunna de l’autre. La différence essentielle entre chiites et sunnites résidait dans le fait que les chiites ne voulaient reconnaître que des descendants directs de Mahomet comme successeurs légitimes, tandis que les sunnites acceptaient tout chef originaire d’une des dix tribus de La Mecque. Le conflit opposant les chiites aux sunnites aboutit à une guerre civile brutale, qui, quelques années après la mort de Mahomet, mit à l’épreuve le mouvement islamique.
Après le traumatisme causé par cette scission émergea au fil du temps la notion de hakimiyyatullah, le règne de Dieu sur terre. Elle renfermait non seulement l’idée que Dieu est le seul à pouvoir conférer ou retirer au dirigeant son pouvoir, mais aussi qu’il règne à travers le dirigeant lui-même. Cela faisait du dirigeant le représentant de Dieu sur terre et l’exécuteur de sa volonté. Chaque musulman avait le devoir d’obéir au dirigeant. Toute révolte et toute critique équivalaient donc à une remise en question de Dieu.
Chez les chiites, hakimiyyatullah donna naissance au concept de l’imam ; chez les sunnites, à celui du dirigeant de droit divin. C’est ainsi que, chez les sunnites en particulier, on s’accorda à penser qu’une révolte contre le dirigeant revenait toujours à une révolte contre Dieu. Une telle révolte sèmerait la discorde et la confusion au sein de l’oumma, la communauté religieuse regroupant tous les musulmans. D’ailleurs, deux passages du Coran le soulignent. L’un dit : « Obéissez à Dieu ! Obéissez au Prophète et à ceux d’entre vous qui détiennent l’autorité5. » L’autre met en garde : « La sédition est pire que le meurtre. »
Cette conviction joue également un rôle capital dans les mouvements fascistes et les régimes totalitaires. Quiconque s’écarte de la foi ou de l’idéologie est soit considéré comme un mécréant ou un traître à la patrie et exclu, soit exécuté.
Dans la plupart des États musulmans sunnites où la théocratie n’a pas encore été instituée, comme en Égypte, au Maroc ou en Jordanie, on avance l’argument que nous autres musulmans avons essayé tous les modèles possibles – du nationalisme au capitalisme en passant par le marxisme –, mais qu’ils n’ont porté aucun fruit dans le monde musulman car ils sont étrangers et inadaptés à l’islam. L’orthodoxie islamique serait alors la seule voie authentique. L’histoire montre que les jours les plus glorieux datent de l’époque où la volonté de Dieu s’accomplissait sur terre. Jusqu’aujourd’hui, le rêve des salafistes et des djihadistes est de remonter le cours de l’histoire pour revenir au même modèle de société que celui qu’instaura Mahomet à Médine. Si l’on parvient à islamiser totalement la société, l’enseignement du Prophète conquerra le monde entier afin d’accomplir la volonté de Dieu.

Ibn Hanbal, Saladin et le rêve de l’unité
L’islam compte quatre écoles juridiques distinctes. Les écoles malikite, shafi’ite et hanafite sont considérées comme modérées car elles prévoient des possibilités limitées d’interprétation du Coran et de la tradition islamique. Un musulman qui adhère à l’une de ces trois écoles a régulièrement l’occasion de choisir entre plusieurs types de comportement, ce qui lui facilite l’existence dans le monde moderne. Il s’agit cependant de ne pas sortir du cadre de l’ordre islamique établi. Mais même ces trois écoles sont conservatrices, puisqu’elles ne prévoient de marges d’interprétation que s’il est impossible de trouver un passage univoque du Coran ou une déclaration du Prophète pour éclairer le sujet concerné. Étant donné que le Prophète a laissé des milliers et des milliers de déclarations qui donnent des points de repère aux croyants dans toutes les situations imaginables de la vie, la marge d’interprétation reste très étroite.
L’école juridique la plus conservatrice de toutes est le hanbalisme, fondée à Bagdad au IXe siècle par Ahmad ibn Hanbal (780-855) après la scission des musulmans en chiites et sunnites. À cette époque, Bagdad était une ville ouverte sur le monde et n’était pas régie par les lois de la charia. Alcool, danse et chant faisaient partie de la vie. On organisait même, à la cour du calife, des concours de poésie lors desquels s’affrontaient poètes juifs, musulmans et chrétiens, auxquels il arrivait de critiquer dans leurs textes la religion des autres. Certains de ces poèmes s’en prenaient directement au prophète Mahomet sans que cela soit perçu comme une offense. C’est également à cette période qu’apparurent des écoles juridiques islamiques qui remettaient en cause la divinité et l’infaillibilité du Coran. L’une d’elle, le mu’tazilisme, proposait une lecture des textes du Coran en les replaçant dans les circonstances du VIIe siècle. Ses partisans ouvrirent un débat : le Coran était-il bel et bien un « livre éternel de Dieu » ou ne s’agissait-il pas plutôt d’un document ancré dans la période qui avait entouré sa création ? Ce débat n’eut aucune retombée significative lors des siècles suivants. Comme la vie à Bagdad au IXe siècle se distinguait profondément de celle des cités de La Mecque ou de Médine au VIIe siècle, les mu’tazilistes n’étaient pas obligés de reprendre en tout point la doctrine juridique datant de l’époque de Mahomet. C’est une position qu’on peine à imaginer aujourd’hui dans le monde musulman, de même que la cohabitation tolérante à la cour du calife de Bagdad.
Avec l’expansion de l’islam sur des territoires appartenant autrefois aux empires perses et byzantins, les penseurs musulmans découvrirent la philosophie grecque ainsi que les récits juifs et perses. La nouvelle théologie islamique qui vit le jour s’efforça d’argumenter de façon rationnelle afin de pouvoir faire le poids face aux adeptes des autres religions. Cette évolution inquiéta les forces conservatrices. Ibn Hanbal redoutait que le schisme des musulmans ne se poursuive et que sans cesse de nouvelles écoles théologiques entrent en concurrence si l’on ne revenait pas à une lecture littérale du Coran et des propos du Prophète. Selon lui, les marges d’interprétation risquaient d’ouvrir la voie à des scissions sectaires et engendreraient à long terme des guerres civiles. C’est pourquoi il fonda cette école juridique ultraconservatrice, qui est à l’origine de l’islam fondamentaliste tel qu’on le connaît encore aujourd’hui. Mais dans la riche cité de Bagdad, le concept théologique d’Ibn Hanbal se heurta d’abord à l’indifférence. Et plus encore : en raison de sa position rigoureusement orthodoxe, le théologien fut même jeté en prison.
Les écoles juridiques relativement modérées, quant à elles, prospérèrent au cours de la période d’opulence et de puissance de l’empire islamique, façonnant l’ordre juridique en Andalousie, à Bagdad et au Caire. L’école hanbalite ne connut ses heures de gloire que dans des phases de crise et d’affaiblissement, de division et de défaite. Pendant les croisades, notamment, le monde musulman vit déferler une véritable vague d’orthodoxie. On se mit à rêver d’un chef croyant qui unifierait tous les musulmans sous le drapeau de l’islam et repousserait les conquérants chrétiens. Saladin parut, dans une certaine mesure, incarner cette figure. Il appela au djihad, vainquit les croisés et, en 1187, libéra Jérusalem de la domination chrétienne. Depuis, le rêve de voir les musulmans s’unir et dominer l’Occident traverse l’histoire, tous les chefs islamiques cherchent à imiter Saladin et aspirent à la renaissance de l’âge d’or de l’islam.

Ibn Taymiyya et le principe du djihad
Après les raids mongols dans le monde musulman au XIIIe siècle, l’orthodoxie connut un nouvel essor imposant. L’école conservatrice des hanbalites fut relancée par un jurisconsulte nommé Ibn Taymiyya, considéré comme le père spirituel des salafistes et wahhabites modernes. Oussama ben Laden l’évoquait également souvent, en particulier à propos de l’interprétation du djihad.
Pour Ibn Taymiyya (1263-1328), la tâche principale d’un dirigeant consistait à introduire sans limite les lois de la charia et à veiller à leur respect. D’après lui, un dirigeant qui ne s’en tenait pas à la charia ne méritait pas l’obéissance de ses sujets. Ibn Taymiyya fournit aussi une lecture stricte du tawhid, la croyance dans l’unité et l’unicité de Dieu. Il reprocha aux soufis musulmans de ne pas être monothéistes, puisqu’ils n’adoraient pas seulement Allah mais aussi des saints, dont ils visitaient régulièrement les tombeaux. Les décorations de ces tombeaux n’étaient à ses yeux qu’un signe d’impiété, kufr. De même, il voyait dans la doctrine chiite une falsification de l’islam car elle attribue aux imams des qualités d’infaillibilité. Selon Ibn Taymiyya, les alaouites syriens étaient des renégats qu’il convenait de condamner à la peine de mort. Il rejetait catégoriquement la philosophie islamique médiévale : d’après lui, on ne pouvait pas accéder à la connaissance par la logique mais seulement par la foi dans l’enseignement véritable de l’islam.
La position d’Ibn Taymiyya est aussi une conséquence des événements historiques de cette époque. À la fin du XIIIe siècle, Damas avait été prise par les Mongols ; Ibn Taymiyya s’était lui-même fait arrêter et torturer par les nouveaux chefs. Il quitta Damas et voyagea en Égypte ainsi que sur la péninsule Arabique avec l’intention d’y inciter les dirigeants musulmans au djihad. Le djihad n’était pas uniquement un moyen pour lui de chasser les infidèles : c’était un culte rendu à Dieu, un engagement permanent que se devait d’adopter un croyant face aux non-musulmans.
Ibn Taymiyya réussit à convaincre le dirigeant égyptien An-Nasir Muhammad ben Qala’un de s’opposer aux Mongols, qui furent ensuite obligés de se retirer de Damas. Ibn Taymiyya ne se contenta pas de prêcher le djihad, il participa activement au combat armé. Néanmoins, ses enseignements théologiques demeurèrent relativement méconnus jusqu’à ce que, plusieurs siècles plus tard, un nouveau prédicateur de la péninsule Arabique redécouvre ses idées. Au XVIIIe siècle, s’inspirant du concept développé par Ibn Taymiyya, Mohammed ibn Abdelwahhab voulut purger le monde musulman de tout ce qui n’était pas islamique. Il commença par détruire les tombeaux soufis de la péninsule et appela au djihad en tant qu’activité permanente des musulmans. La doctrine d’Ibn Abdelwahhab – qui n’est au fond qu’une pâle copie des concepts qu’élaborèrent Ibn Hanbal et Ibn Taymiyya – compose aujourd’hui la base du système juridique en vigueur en Arabie Saoudite et sous-tend l’interprétation du djihad dans l’islam moderne.

« Le fascisme islamique » de Hamed Abdel-Samad