Des Frères musulmans aux djihadistes, une secte d’extrême droite fascinée par l’idéologie fasciste

Une bataille décisive se déroule sous nos yeux, ici même en Occident, et nous sommes en train de la perdre. Elle a pour principal acteur l’islam politique (qu’on appelle aussi l’islamisme) qui a planté au cœur des démocraties occidentales autant d’étendards visibles que camouflés. Cette idéologie totalitaire est en train d’agir sur l’organisme planétaire comme un abcès qui, peu à peu, gangrène ses principaux membres ! Menacées par des dérives qui proviennent de l’intérieur d’elles-mêmes, les démocraties occidentales sont constamment en butte à des pièges, de plus en plus difficiles à déjouer. La mondialisation du terrorisme a révélé au grand jour la fragilité de la société occidentale. Et, depuis, un déluge de sang progresse comme une lave incandescente qui contrarie, jour après jour, nos rêves et nos espoirs.

Cette imposture qui consiste à se draper dans une rhétorique de vertu pour tromper l’ennemi est bien connue en islam. Cette stratégie porte un nom, elle est appelée taqiyya, un mot connotant la crainte. D’ailleurs, une littérature très abondante en arabe est consacrée à ce concept. C’est dire l’importance qu’il revêt chez les musulmans. À l’origine utilisé par les chiites pour cacher leurs convictions religieuses par crainte de persécutions par les sunnites, majoritaires dans le monde musulman, la tromperie aux dépens des non-musulmans a revêtu une tout autre dimension au fil du temps. Certains théologiens, au service de l’islamisme, lui ont donné un fondement doctrinal, allant jusqu’à l’encourager, arguant que les musulmans qui vivent en Occident se trouvent désormais dans la situation qui était celle des chiites puisqu’ils vivent comme une minorité encerclée par ses ennemis traditionnels : les chrétiens, les juifs et les autres infidèles. Tout compte fait, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que la tromperie soit justifiée en temps de guerre ? Sun Tzu, Machiavel et Clausewitz n’ont-ils pas préconisé la ruse comme moyen incontournable pour atteindre leurs objectifs stratégiques ? À la différence que nul ne sait exactement où commence et surtout où se termine la sale besogne des islamistes. Une chose est sûre, leur théâtre d’opération est désormais « l’Occident impie et mécréant ». La guerre, rebaptisée djihad, se fait à l’insu de cet Occident à travers un très large réseau organisé de mosquées, d’œuvres de charité, de banques, d’écoles, de maisons d’édition, d’ONG et une multitude d’autres organisations islamiques, aussi diverses et redoutables les unes que les autres. Tous ces moyens ont été conçus, un à un, par la confrérie des Frères musulmans, la plus importante organisation islamiste en Occident, dont les membres, chassés du Moyen-Orient par les régimes nationalistes arabes au tout début des années 1960, s’y sont confortablement installés.

Depuis plus de dix ans dans nos sociétés, chaque 11 septembre est l’occasion d’un état des lieux sur al-Qaïda, Ben Laden et le danger terroriste. Nous voulons comprendre, dans les moindres détails, ce qui nous est arrivé ce jour-là. Nous voulons tout élucider de cette tragédie vécue en direct. Mais qu’avons-nous vu au juste ? S’effondrer deux tours ? Le Wall Street dominateur et arrogant réduit en cendres ? Certes. Et puis… que n’avons-nous pas vu ? Ou plutôt, qu’est-ce que nous ne voulons pas voir ? Et si l’essentiel des enjeux auxquels nous confronte l’islamisme se résumait à cette dernière question, serions-nous prêts à l’admettre ?
Autrement dit, l’Occident veut-il vraiment gagner la bataille contre le terrorisme ? Et si oui, de quelle façon ? En fermant les yeux sur la corrélation évidente entre l’islam politique et le terrorisme ? En continuant de soutenir l’une des pires théocraties au monde, en l’occurrence, l’Arabie saoudite ? Un État reconnu pour financer un réseau extraordinaire d’organisations islamistes d’un bout à l’autre de la planète, des organisations vouées au djihad depuis une soixantaine d’années ? Peut-on éradiquer le terrorisme en encourageant des dictatures et des régimes corrompus au Maghreb et au Moyen-Orient ? Peut-on bâtir un monde équilibré en l’absence d’équilibres politiques et sociaux au sein des États arabes et musulmans ? Peut-on envisager des solutions viables en fonçant tête baissée dans une ignoble guerre en Irak ? Peut-on prétendre à une justice internationale en laissant pourrir le conflit israélo-palestinien ?
Il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Il n’y a pire sourd que celui qui refuse d’entendre.

L’islamisme s’est totalement renouvelé. Ces trente dernières années, tout a été pensé et repensé dans les moindres détails, aussi bien le contenu, la forme du message que le style des messagers. Les « castings » sont de plus en plus exigeants en raison d’une nouvelle intelligentsia formée sur les bancs des universités occidentales et qui est venue prêter main-forte à l’une des idéologies les plus totalitaires de tous les temps. En quelques générations, des mutations importantes sont survenues dans la majorité des pays européens, d’abord démographiques puisque le nombre de musulmans est en nette progression. En Belgique, en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne comme aux Pays-Bas, des villes entières sont maintenant à majorité musulmane. Dans certains cas, nous pouvons même parler d’un phénomène de ghettoïsation. De plus, les jeunes générations ne se sont jamais imprégnées de la culture des pays d’origine de leurs parents. Les aînés qui constituaient une masse de travail à très faible coût vivaient dans le mythe du retour et ne se sont nullement souciés de pénétrer les structures de leurs sociétés d’accueil. Ces dernières, d’ailleurs, n’ont nullement investi dans l’intégration de ces travailleurs. C’est dans ce terreau que prend racine l’islamisme. C’est cette plaie que l’islamisme vient à la fois raviver, prétendre guérir, pour mieux la ressusciter. Olivier Roy estime que le salafisme (islam rigoriste) progresse rapidement en Europe chez les jeunes des deuxième et troisième générations issues de l’immigration. Les jeunes sont devenus plus religieux et plus orthodoxes que leurs parents, développant ainsi une forme de contre-culture à l’islam pratiqué par leurs ascendants. Cette nouvelle adhésion marque aussi une rupture culturelle avec les pays d’appartenance. Comme l’explique Gilles Kepel dans son essai À l’ouest d’Allah : « En se réclamant de l’islam – qu’ils chargent de significations fort diversifiées –, un certain nombre de jeunes Noirs des États-Unis, d’Indo-Pakistanais d’Angleterre ou de Maghrébins de France effectuent une rupture culturelle volontaire, sur une base d’identité communautaire, avec les valeurs dominantes de nations dont ils sont pour la plupart des citoyens de droit, mais qui selon eux, les excluent de fait. » Leur mission est de rétablir la dignité bafouée; la leur, celle de leurs parents, de la Palestine, de l’Afghanistan, de l’Irak et de tout autre territoire musulman blessé et dépouillé par l’Occident. À travers quoi ? À travers l’islam. Pas celui de leurs parents qui ont commencé à immigrer en Europe au cours de la Première Guerre mondiale. L’islam du « bled » (du pays d’origine) est totalement déclassé. Cela fait belle lurette que les jeunes islamistes ne se définissent plus comme les enfants de leurs parents mais comme les rejetons du néocolonialisme. L’islam de l’ouvrier qui priait le soir dans son gourbi après une partie de dominos ne les intéresse guère. Il est invisible, discret et inaudible. En définitive, il est tout ce que n’est pas le nouvel islam. L’héritage des aînés est liquidé. Leur modération est gênante. Leur humilité et leur discrétion sont à prohiber. Le nouvel islam de l’Occident n’est autre que celui des Frères musulmans : « l’islam social ». Selon ces derniers, chaque musulman est un vecteur potentiel d’islamisation. C’est par son prosélytisme que l’attitude des fils est aux antipodes de celle de leurs pères.
Dans son ouvrage Mon intime conviction, Tariq Ramadan, en s’adressant à cette nouvelle génération de militantes et militants, trace les grandes lignes de la démarche à suivre en leur demandant d’arrêter de se laisser traiter de « minorités » et de s’inscrire pleinement dans la participation citoyenne sur un pied d’égalité avec la « majorité » de la population. En d’autres mots, il s’agit de se revendiquer de l’Occident tout en se réclamant des dogmes islamiques et d’investir pleinement toutes les organisations de masse sans exception. Finalement, il ne faut négliger aucune problématique : « les questions sociales, l’enseignement, le chômage et l’emploi, la délinquance, la violence urbaine, les activités des partis politiques, les relations internationales, etc. » Tout y passe… même les syndicats, les associations de parents d’élèves et les organisations féministes.

L’islam de la confrérie des Frères musulmans a brimé le processus de sécularisation des pays musulmans qui était bel et bien en marche avec l’arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938), le 29 octobre 1923, et l’abolition du califat. Il a totalement noyé « l’islam ordinaire » en plus de paver la voie à l’islam djihadiste. Il ne fait aucun doute que les sanguinaires « djihadistes » ne sont que les dérivés d’autres brutes : les Frères musulmans. En déterrant le concept de djihad armé, ces derniers l’ont remis au goût du jour pour grossir les rangs des soldats d’Allah. Tout comme l’avait fait au Moyen Âge la redoutable et mystérieuse secte ismaélite des Assassins (1090-1258) qui a entretenu une continuelle terreur en imposant une vision extrêmement rigoriste de l’islam par le recours aux assassinats politiques. Ses adeptes, à l’esprit meurtrier et à la mort résignés, commettaient leurs spectaculaires crimes en public, en pleine foule, impassibles et apaisés.

C’est peu dire qu’entre les « Frères » et les « djihadistes » il n’y a guère de rupture. Les seconds ne font que prolonger l’action des premiers. Prolongement naturel qui révèle une forme d’évolution logique dans les structures ainsi que dans les méthodes et une répartition tacite des rôles et des tâches. Entre les uns et les autres, nulle ambiguïté ne subsiste, le projet de société est le même : bâtir le royaume islamiste sur terre. Le modus operandi ainsi que la distribution du travail sont orientés vers un double objectif : faire plier l’Occident en le culpabilisant et maintenir l’Orient dans les ténèbres. À ce sujet, les commentaires de Tariq Ramadan à propos de la tentative d’attentat survenue le jour de Noël 2009 dans un avion de la Delta Airlines reliant Amsterdam à Détroit sont absolument éloquents. De passage à Toronto, il déclarait : « À un moment donné, vous avez des explosions marginales à condamner, mais qui révèlent des frustrations profondes et un mal-être profond. Ce mal-être, nous sommes beaucoup à le partager en Occident. Vous savez, en France, on parle de l’identité nationale, en Suisse, on interdit les minarets et au Canada, les propos se tendent. On sent bien qu’il y a des tensions qui sont en train de se créer. Le Canada d’aujourd’hui ce n’est pas le même que j’ai connu il y a dix ans. L’expression de ces actions-là révèle quand même un malaise. » Pour Tariq Ramadan, « ce cher Frère », les attentats terroristes ne sont que des éléments « marginaux » qui s’insèrent dans un ensemble plus grand. Commis par des individus blessés qui réclament réparation, ils ne sont que l’expression de plaies béantes provoquées par un ordre occidental injuste et brutal. C’est en ce sens que le prédicateur est toujours là pour légitimer les attentats terroristes mais rarement pour les condamner.

Une chose est sûre, la question du terrorisme, intimement liée à celle de l’islam politique, ne pourra se dénouer sans lever le voile sur certains tabous inhérents à l’islam, dont la nature du texte coranique, son impact et sa portée ainsi que la place de la charia dans le corpus législatif. Cet enjeu place l’Occident face à ses contradictions autant que les musulmans face à leurs limites. Pour dépasser ces limites, il faudra inéluctablement s’affranchir du règne de « l’intouchable », de « l’indiscutable », de « l’islamophobie » et de la « stigmatisation ». Cela confirme au moins une chose, la nécessité d’arrêter le naufrage politique aussi bien de l’Orient que de l’Occident et d’ouvrir un large débat, un débat éclairé et sincère, seul moyen, sans doute, de jeter des ponts entre les deux versants.

Les circonstances de ma vie m’ont amenée à m’interroger, sur des questions complexes et fondamentales qui touchent à la place de l’islam dans les sociétés, bien avant que l’islam et ses manifestations ne soient au centre de l’actualité internationale. En réalité, depuis une douzaine d’années, il n’y a pas un jour qui passe sans que je porte mon attention sur ces questions avec un double regard : occidental de naissance et oriental de coeur. Ce regard est le produit d’une identité plurielle totalement assumée et, bien entendu, d’un cheminement parsemé de va-et-vient entre « ici » et « là-bas ». D’emblée, je l’affirme, je suis imprégné par cette poésie d’Orient qui me rend léger au point de susurrer : « J’ai mille ans. J’ai un jour. Je suis né d’hier, je suis de demain. » Quant à l’Occident, je me régale de la liberté qu’il me procure et de la douceur qu’il m’offre. J’entretiens avec ces filiations citoyenne et affective un rapport d’une absolue clarté. C’est bien simple, je suis d’ici et d’ailleurs. Ma démarche, bien qu’elle soit empreinte d’une immense tendresse à l’égard de l’Orient, se caractérise néanmoins par une exigence de lucidité.

Le monde musulman n’est pas marqué au sceau du fanatisme en raison de la nature même de l’islam, de son texte fondateur, ou d’une prétendue « culture » incompatible avec l’universel comme le soutiennent les thèses essentialistes et différentialistes. Le phénomène de l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques, dans lequel s’imbriquent des facteurs économiques, politiques, sociaux, culturels et religieux, s’observe depuis les premiers balbutiements de l’islam jusqu’à la monarchie des Saoud en Arabie saoudite et la naissance, en Égypte, de la confrérie des Frères musulmans, en passant par les Omeyyades et les Ottomans. L’islam politique est un produit de l’histoire, façonné par des conditions historiques et politiques. Il n’est pas né dans le vide et ne repose pas sur le néant. Il est soutenu et porté par un ensemble d’éléments qu’il est absolument nécessaire de connaître, de comprendre et d’analyser. Les sociétés musulmanes ne sont pas en mesure de jauger la portée et l’impact aussi bien de leurs avancées que de leurs soubresauts.

Des Frères musulmans à l’Internationale islamiste

Ahmed Abd el-Gawwad, force de la nature, homme corpulent, vêtu de sa galabiyé (costume masculin traditionnel en forme de longue robe) et coiffé de son fez (chapeau ottoman), est le personnage principal de l’Impasse des deux palais, première partie de la Trilogie du Caire de Naguib Mahfouz, « le Zola du Nil », qui se déroule durant la Première Guerre mondiale. Patriarche d’une famille de petits commerçants cairotes qui mène une double vie, el-Gawwad est un être qui cultive les paradoxes. Autoritaire avec ses enfants et tyrannique avec sa femme, il est charmeur et sensuel avec ses maîtresses. Ne jurant que par Allah la journée, il se noie, en soirée, dans le vin, le whisky et les bras des prostituées qu’il rencontre en faisant la tournée des salons de plaisir une fois son magasin fermé. C’est dans la nuit, à une heure tardive, qu’il regagne sa maison, épuisé de ses veillées prolongées et bien arrosées en galante compagnie, pour être accueilli par sa très pieuse et dévouée femme Amina qui le considère comme un dieu. Cette dernière, après avoir pris soin des cinq enfants, attend son mari derrière le moucharabieh pour l’aider à se changer et à regagner son lit. C’est ainsi que sont meublées les nuits de ces deux personnages. Ahmed Abd el-Gawwad a tous les droits. Chaque soirée passée à l’extérieur est une négation d’Amina qui se résigne à son sort. « Lorsqu’un jour elle eut l’idée d’élever une sorte d’objection polie contre ces soirées continuelles, la réaction de son mari fut brutale : Je suis un homme. C’est moi qui commande. Je n’accepte pas la moindre remarque sur ma conduite. Ton seul devoir est d’obéir. Prends garde de ne pas m’obliger à t’apprendre à vivre. »
Cependant, l’animation des cafés, les spectacles nocturnes, la volupté que procurent la musique et la danse ainsi que le mouvement des noctambules en inquiètent plus d’un dans cette société encore réfractaire à la liberté sexuelle, où les classes dominantes sont conservatrices et les couches populaires déshéritées et ignorantes. Certes, Rousseau prétendait que « le bonheur est dans l’ignorance » : mais il faisait allusion à celle du paradis de l’enfance. Il déplorait que depuis que l’homme avait mordu dans le fruit de la connaissance, il ne pût plus jamais en faire abstraction. Or, en Égypte, la vénération des saints et le culte des reliques constituaient de fortes croyances populaires confortablement installées. Les efforts de modernisation de Méhémet Ali n’ont jamais atteint la société en profondeur. Il n’a pas réussi à extirper la théocratie de l’Égypte. Le pouvoir des chefs religieux, incarné par al-Azhar, sur l’ensemble de la population est resté presque absolu. C’est précisément le terrain sur lequel Khéreddine, le fondateur de la Tunisie moderne, a choisi de se battre et a remporté des victoires, notamment en réformant radicalement le système éducatif. Dès que Khéreddine a accédé aux fonctions de premier ministre, en 1873, il a entrepris plusieurs réformes dont la principale a été la création du collège Sadiki, qui avait pour mission d’enseigner les langues étrangères et les sciences.

Le relâchement des mœurs préoccupe grandement Hassan al-Banna (1906-1949). Jeune adolescent, il réfléchit déjà à une stratégie pour que l’islam reprenne le contrôle de la société et préconise l’exclusion et la répression des musulmans « frivoles », ce qui lui vaut d’être propulsé à la tête de l’Association pour les bonnes mœurs… alors qu’il n’est âgé que d’une dizaine d’années. Quelque temps plus tard, grâce à son zèle, il monte en grade et fonde l’Association contre les violations de la Loi, dont les membres faisaient parvenir de façon anonyme des remontrances écrites aux personnes suspectées d’avoir enfreint des principes religieux. Dans la tête de cet enfant de la classe moyenne qui a grandi dans une famille religieuse et politisée de la ville d’Ismaïlia, le long du canal de Suez, le rigorisme occupe déjà une place prédominante. Initié à la politique par son père, un fonctionnaire dévoué à l’étude de l’islam, il est l’aîné d’une famille de cinq garçons – dont le plus jeune, Gamal, qui vit actuellement en Égypte, est en rupture avec la tradition familiale puisqu’il prône un islam moderne. S’insurgeant contre l’occupation, Hassan al-Banna met en garde ses compatriotes contre la pire des colonisations, la colonisation culturelle. Pour la contrer, il met toutes ses énergies dans le développement d’une stratégie de prise de pouvoir en direction des familles, ce qu’il appelle l’islamisation par le bas, espérant qu’un jour les individus « tombent comme des fruits mûrs dans son panier ».

Le statut des femmes et la morale sexuelle sont l’un des piliers centraux sur lesquels ce nostalgique du passé construira son mouvement. Le sexe est une affaire politique, la fornication un acte de dissidence, la sexualité une fixation qui occupe tous les esprits, celle des femmes est l’affaire de tous, son contrôle relève de la pathologie collective. Dans l’esprit des « Frères », la cause profonde de la régression et du sous-développement est l’absence de morale ou encore l’éloignement de la morale islamique. « Trop de sexe » a désaxé l’Oumma. Faire l’amour à perpétuité c’est pour plus tard dans l’au-delà. Le temps viendra des nuits de braise, des jours de feu et des copulations sans fin. Pour le moment, les alcôves sont mises coraniquement sous clé. Pour les « Frères », la civilisation musulmane était à son apogée à l’époque du Prophète qui avait une conduite morale et sexuelle irréprochable. Al-Banna ne rêve pas d’une nouvelle ère abbasside (IXe-XIIIe) où le calife al-Maamoun protégeait les libres penseurs mutazilites et célébrait les sciences et les arts. Il s’inscrit dans la ligne de pensée intégriste de Ibn Hanbal (780-855), revigorée par le sinistre Ibn Taymiya (1263-1328) et reprise comme doctrine officielle de l’Arabie saoudite. À l’âge d’or abbasside où l’on se souciait de traduire Platon et Aristote, il préfère la manière sombre d’un Mohammed ibn Abd al-Wahhab, père contemporain du salafisme, aussi appelé wahhabisme. Pour lui, les inflexions rationalistes au sein de l’islam au XIXe siècle ne sont que le produit de l’interaction des musulmans avec l’Occident et n’ont conduit qu’à la ruine et à l’aliénation. Par conséquent, il faut éliminer toutes ces évolutions et revenir aux sources : al-salaf (les ancêtres), et en particulier à la lecture littérale des textes révélés et à l’imitation de la tradition (le taqlîd). Voilà pourquoi le jeune al-Banna préconise le retour à l’orthodoxie musulmane. Sa rhétorique, qui repose sur une extrême intransigeance à l’égard des pratiques religieuses, est l’un des points clés de l’idéologie qu’il professe. Car s’il y a bien un sujet, chez les intégristes, qui a traversé les siècles sans perdre de sa fraîcheur, c’est bien celui de la sexualité.

Contrairement à quelques réformistes importants du XIXe siècle qui préconisent une réforme de la langue arabe, du mode de raisonnement et une distanciation dans le rapport au texte coranique, al-Banna prône le mimétisme et le retour au passé. Considérant que la période contemporaine correspond à l’époque préislamique (jahiliya), il invite les musulmans à faire table rase de toutes les réflexions inhérentes à l’évolution de la pensée. Seule l’imposition d’une vision fondamentaliste de l’islam au genre humain est en mesure de soulager les musulmans. L’enchaînement à une époque dépassée est ce que récuse avec force Mohamed Charfi. « Notre problème majeur, affirme-t-il, le frein puissant qui empêche notre émancipation et notre développement, est que nous sommes enchaînés à notre passé. C’est notre prison collective. Pour les musulmans, il n’y aura pas de développement sans liberté et il n’y aura pas de liberté sans évasion de notre prison historique. » Vision qu’aurait pleinement partagée l’écrivain, poète et traducteur égyptien Ibrahim Abdel-Kader al-Mazni4 (1890-1949) qui revendiquait une révolution totale contre l’ordre ancien afin de « mettre fin à l’emprise des morts sur les vivants, à la mainmise du passé sur le présent ».

Un système de gouvernance totalitaire

Après un passage par l’École normale du Caire, al-Banna est nommé, en 1927, instituteur à Ismaïlia. C’est là qu’il fonde, en 1928, le mouvement des Frères musulmans qui fait de l’islam un système global régissant les structures sociales et politiques. Pour ce dernier, l’islam ne peut être que politique et c’est à travers une conquête sociale que la prise du pouvoir se concrétisera. Régissant tous les aspects de la vie de l’ici-bas et de l’au-delà, cet islam se vit dans l’émotion collective partagée : des larmes à l’extase. Se déclarer « croyant » ne suffit plus. Militer en faveur de sa foi dans un but expansionniste, telle est la préoccupation de ce nouveau mouvement dont le succès est immédiat et l’ascension fulgurante. En affirmant que « la bannière de l’islam doit couvrir le genre humain, et que chaque musulman a pour mission d’éduquer le monde selon les principes de l’islam », en promettant « de combattre pour accomplir cette mission tant que je vivrai et de sacrifier pour cela tout ce que je possède », Banna pose la pierre angulaire de son programme en 50 points : la conquête du genre humain, de la famille et du peuple. Une fois ces trois conditions réunies, il propose l’instauration d’un gouvernement islamique d’abord en Égypte puis dans le monde arabe et musulman, pour l’étendre finalement à l’ensemble du monde.

Caroline Fourest, qui a consacré de nombreuses années à analyser ce mouvement, a puisé dans ses écrits pour en faire ressortir quelques éléments pertinents : « Le mouvement se fixe pour objectif de réformer les lois pour qu’elles se conforment à la législation islamique, notamment les infractions et les sentences pénales », en diffusant « l’esprit islamique dans les instances du gouvernement afin que les citoyens se sentent tous appelés à appliquer les préceptes de l’islam », écrit-elle. La vision « panislamique » de Banna s’avère limpide, son dévouement à la cause, total, et ses objectifs ainsi que ses méthodes, empreints d’une grande clarté. Son programme d’action, puissamment mobilisateur, qui transcende les domaines politique, juridique, économique et social, galvanise, encore aujourd’hui, tous les islamistes du monde dont le but ultime est l’instauration de l’État islamique à l’échelle planétaire avec le credo officiel suivant : « Dieu est notre but (Allah ghayatouna). Le Prophète est notre modèle (Arrasulu qaidouna). Le Coran est notre loi (Al-quran chariaatouna). Le djihad notre chemin (Al-jihadu sabilouna). Le martyre est notre souhait (achahadatu amniyatouna). » C’est dire que le culte du martyre des djihadistes n’est guère étranger à la doctrine du maître.

Parallèlement au volet politique, juridique et économique, le programme comprend les grandes lignes du volet social qui insiste sur la nécessité de sévir davantage dans l’application des sanctions pénales relatives aux mœurs et préconise de réprimer sévèrement la prostitution, la consommation de vin, de drogue, d’interdire la mixité dans les universités, d’uniformiser les apparences vestimentaires, de fermer les lieux de débauche et de danse ainsi que d’exercer un contrôle accru sur le théâtre, le cinéma, la musique, la presse et les livres. Cet islam idéologisé qui tient de la régénérescence d’un rigorisme ultraconservateur est passablement éloigné de l’« islam populaire », qui a bien moins de problèmes avec la mixité et l’alcool, par exemple, que l’on veut bien le prétendre. Pour maintenir l’ordre, celui qui se disait le guide suprême avance l’idée d’établir une police des mœurs pour punir tous ceux qui ne respectent pas ses préceptes. Ce resserrement a pour ambition de combattre les « dépravés » corrompus par l’univers occidental propagateur de débauche. Cette thérapie collective se veut en quelque sorte un remède contre l’arrogance des Occidentaux. La valse des mots abominables se met en marche. La surenchère des tirades cruelles s’appuie toujours sur les mêmes termes : moufsidouns (corrupteurs), mounafiqoun (hypocrites), fasidoun (pervers), jahiloun (ignorants).

Jeunes et femmes, fer de lance de l’Oumma

Soucieux de pénétrer les masses, Banna se lance dans la mise sur pied d’un réseau d’écoles, à l’échelle nationale, destinées principalement à formater les enfants suivant les dogmes islamiques. Les contingents de formateurs sont fournis par les étudiants et les diplômés des instituts azhariens chargés de la formation des instituteurs du primaire, notamment dans les campagnes. Banna insiste sur la notion de tarbiyya islamiyya (éducation religieuse islamique) qui prendra une place centrale dans son système de pensée et d’action. Il préconise que les écoles soient réformées de manière à « enrichir l’instruction religieuse, l’histoire religieuse et la philosophie des croyances […], que les associations de jeunesse musulmane se doivent de fonder des écoles pour former les enseignants de religion, de morale et de langue – à l’instar de ce qu’ont fait les Jésuites – et que dans chaque école soit construite une mosquée correspondant à sa taille et à son importance ».

Il n’est guère étonnant que Banna ait accordé une large place à la question éducative. Le but recherché par les Frères est l’islamisation de la société. L’école offre cette possibilité de travailler et d’investir la société. « Les associations religieuses fondent des écoles; organisent des cours du soir, des programmes d’enseignement complémentaires ou des camps de jeunesse orientés tout autant vers l’éducation religieuse que vers les activités culturelles et sportives, voire paramilitaires, avec en vue la lutte contre l’occupation, d’une part, et la lutte pour l’accès au pouvoir, de l’autre. » Ce type d’embrigadement idéologique dispensé par les Frères correspond à la façon de faire des partis fascistes à la même époque en Europe. Les organisations de jeunes sont comparables à celle de la jeunesse hitlérienne. Comme avec l’OVRA, pour Mussolini, et la Gestapo, pour Hitler, les Frères ont également leur police secrète. « En 1948, [celle-ci totalise] un effectif de quarante mille membres parfaitement entraînés et mobilisables. À côté de cette structure, l’organisation dispose d’un appareil encore plus secret et totalitaire, la “Section spéciale”, forte d’un millier de membres entraînés au maniement d’armes et aux diverses techniques de terrorisme urbain. Ils doivent prêter un serment particulier d’obéissance et de silence devant un Coran et un revolver : la mort est un art. Le Coran a ordonné d’aimer la mort plus que la vie. »

Aux antipodes des Frères, les tenants du courant rationaliste appellent à l’élargissement de l’enseignement à tous les niveaux, à la lutte contre l’analphabétisme par tous les moyens et à la construction d’une rationalité scientifique. Ces derniers considèrent qu’historiquement l’Égypte n’est pas si loin de l’Europe et donc ne voient aucun mal à se mettre à l’heure européenne en matière d’éducation. Leur aspiration à la modernité va de pair avec l’ouverture aux idées occidentales. Ainsi Taha Hussein a demandé que les élèves du secondaire étudient le latin et le grec. Cependant, l’enjeu central de la confrontation entre les courants consistait dans la nécessité d’unifier l’enseignement pour mettre fin à la dualité des « filières » entre les écoles publiques et celles subordonnées à al-Azhar.
En 1927, une autre bête noire des islamistes, Salama Mûsa, qui a contribué à faire connaître les travaux de Darwin, de Freud et de Marx, a appelé à la suppression de l’enseignement de la religion dans les écoles, considérant cette dernière comme un obstacle à la liberté de pensée. « Alors que c’est précisément d’une culture libre et libérée de toute pensée religieuse [que] nous avons besoin. » La religion n’étant pas une « somme de connaissances » mais une « éducation des mœurs et des sentiments », « ce n’est pas aux écoles gouvernementales que revient la charge d’enseigner une religion particulière, mais aux parents ».

Le rôle des femmes est plus que déterminant. Dès 1933, la Confrérie lance l’Association des femmes musulmanes dont le mandat visait essentiellement à combattre le mouvement féministe arabe qui émergeait. Dès sa création, l’Association est présidée par Zaynab al-Ghazali (1917-2005) dont la loyauté à l’égard du « guide suprême » ne se démentira jamais. En contrepartie, Tariq Ramadan a préfacé son autobiographie intitulée Des jours de ma vie dans laquelle elle raconte ses années d’emprisonnement sous le règne de Nasser et son engagement au service de la Confrérie.

Le maillage des Frères repose sur les techniques d’infiltration. Nonobstant l’importance de sa base, ce qui fait le succès de la Confrérie reste, entre autres facteurs, sa méthode d’entrisme qui s’avère extrêmement efficace. Car c’est de l’intérieur de l’État que les Frères grugent, jour après jour, un peu plus d’espace pour en changer la nature. Le fait d’opérer dans l’anonymat sans afficher leur appartenance à la Confrérie rend leur travail plus souple et la tâche de leurs opposants plus ardue car, dans ces conditions, la main des Frères devient difficile à discerner et, par conséquent, presque impossible à dénoncer et à combattre. En ce sens, la Confrérie fonctionne comme une secte. C’est donc sur un double mode, formel et informel, que la Confrérie est arrivée à marquer autant de points en si peu de temps. Cette recette, un savant mélange de ruse et de tromperie, c’est-à-dire la taqiyya, a tellement bien marché qu’elle a été adoptée par plusieurs groupes islamistes dans le monde. Car en définitive, comme le répètent les islamistes en reprenant une célèbre parole du Prophète, « la guerre est ruse ». Et cela, ils l’ont bien compris : mieux vaut avancer masqués !

Le jeu trouble du colonisateur

Sur le plan politique, la confrérie des Frères musulmans est née en réaction au mouvement nationaliste constitué principalement par le Wafd et les libéraux-constitutionnels. Sa montée coïncide avec l’abolition du califat en 1924 en Turquie par Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938), facteur qui a probablement dopé la ferveur des Frères. Considérés comme des avatars de l’Occident, les kémalistes furent accusés de trahir l’islam de même que les nationalistes furent qualifiés de suppôts du colonialisme. Comment accepter que la laïcité soit inscrite dans la Constitution, que le califat soit aboli, que le voile et le fez soient prohibés, que les femmes puissent avoir le droit de voter et que l’alphabet arabe soit remplacé par l’alphabet latin ? N’empêche qu’avec la fin du Califat les Turques ont obtenu le droit de vote en 1934, soit six ans avant les Québécoises (1940), une dizaine d’années avant les Françaises (1944) et les Italiennes (1945) et vingt-deux ans avant les Grecques (1952).

Craignant que la vague kémaliste n’atteigne l’Égypte, les yeux de Hassan al-Banna sont tournés vers l’Arabie saoudite. Subjugué par le triomphe du wahhabisme, autre appellation du salafisme, il puise les principales sources de son credo dans l’enseignement de Rachid Rida, le penseur qui a infléchi le mouvement réformiste du XIXe dans un sens nettement intégriste. Al-Banna fonde son message sur la fusion entre l’État et la religion. L’État qu’il prône n’a pas pour vocation de rester confiné dans un territoire circonscrit. Car l’ambition des Frères est de conquérir le monde. Sayyid Qutb (1906-1966), le principal théoricien du mouvement après la mort du grand maître, postule que « les liens qui reposent sur la race, la terre, la couleur de peau, la langue et les intérêts communs » sont des entraves grossières et que la civilisation islamique est « musulmane et non arabe, religieuse et non nationale ». Ainsi exprimé, on comprend fort bien la dichotomie entre, d’une part, le mouvement nationaliste qui se projette dans un pays indépendant où plusieurs confessions coexistent et, d’autre part, un mouvement islamiste pour lequel le lien confessionnel est à la base du lien politique.

Sayyid Qutb, qui appartient à une famille de petits notables ruraux en déclin, se radicalise davantage et en rajoute en élaborant sa théorie de la troisième voie : l’islam est la solution par opposition au « marxisme soviétique athée » et au « capitalisme égoïste et dépravé ». Théorie qu’il conceptualise à son retour d’un voyage professionnel aux États-Unis entrepris grâce à une généreuse bourse du gouvernement égyptien, à la fin des années 1940. Bouleversé par son odyssée au Colorado, il en est revenu amer. Sa plume est acerbe. Il écrit : « Et ce capitalisme d’accumulation, de monopoles, d’intérêts usuriers, tout d’avidité ! Et cet individualisme égoïste qui empêche toute solidarité spontanée autre que celle à laquelle obligent les lois ! Cette vue matérialiste, desséchée, minable de la vie ! Cette liberté bestiale qu’on nomme la “mixité” ! Ce marché d’esclaves nommé “émancipation de la femme”, ces ruses et anxiétés d’un système de mariages et de divorces si contraire à la vie naturelle ! Cette discrimination raciale si forte et si féroce ! En comparaison, quelle raison, quelle hauteur de vue, quelle humanité en islam ! » Cette expérience « d’acculturation » agit comme un déclencheur, du moins un accélérateur d’une « prise de conscience » qui va faire basculer l’essayiste et poète dans les rangs des Frères au tout début des années 1950.

Souhaitant pérenniser leur présence en Égypte, les Britanniques ne voyaient pas d’un mauvais œil l’arrivée de ce nouveau joueur proche idéologiquement du wahhabisme et naturellement en concurrence avec les nationalistes laïques. Ayant réussi à instrumentaliser la tribu des Saoud en Arabie contre la dynastie des Hachémites en Jordanie, les Anglais s’emploient à renouveler leur exploit en dressant les islamistes contre les nationalistes. Les largesses de l’administration coloniale à l’égard des Frères ainsi que l’aide financière qui leur est offerte dès leurs premiers balbutiements démontrent bien leur parti pris. Après avoir longtemps nié ces faits, Hassan al-Banna finira par les reconnaître : « Mais c’était notre argent, pas l’argent de ces messieurs. Le canal est à nous, le Nil est à nous, le terrain est à nous et ces gens n’en disposent que pour un certain temps. » Aveu gênant qu’il a nié par la suite.

Les Britanniques espéraient tirer profit de l’émergence de cette nouvelle force politique et mettre en place un scénario semblable à celui qu’ils appuyèrent dans le sous-continent indien, où ils encouragèrent la division de la population entre musulmans et hindous, jusqu’à sa conséquence ultime, la partition des Indes sur une base religieuse et la création du Pakistan (« pays des purs » en ourdou), au moment de l’indépendance en 1947. C’est ainsi que le rêve nationaliste de Gandhi (1869-1948) et de Nehru (1889-1964), fondateurs de l’Inde moderne qui avaient milité toute leur vie en faveur d’un État incluant les musulmans, les hindous ainsi que les autres membres des innombrables religions et convictions philosophiques et spirituelles de l’Inde, a volé en éclat. L’exacerbation des particularismes religieux a plongé les deux pays dans trois guerres successives. « Clairement destinée à affaiblir le jeune État indien, cette partition confessionnelle répond, selon Richard Labévière, à un double objectif : ne pas abandonner tel quel ce qui fut le joyau de l’Empire et assurer l’avenir de la présence britannique dans le sous-continent. »

Dans la foulée, la mouvance islamiste radicale, le Jammaate-islami, sous l’autorité du journaliste et auteur prolifique Abdul ’Ala Mawdoudi (1903-1979), gagne du terrain. En insistant essentiellement sur la dimension du djihad, le père spirituel de l’islamisme pakistanais va encore plus loin que Banna. Il déclare que le « djihad signifie la lutte jusqu’à la limite de nos forces. Un homme qui fait tout son possible physiquement ou moralement, ou utilise ses biens dans la voie d’Allah est en fait engagé dans le djihad. Mais dans le langage de la charia ce mot est utilisé plus particulièrement pour la guerre qui est déclarée uniquement au nom d’Allah contre les oppresseurs et les ennemis de l’islam. Ce sacrifice suprême de la vie incombe à tous les musulmans ».
Mawdoudi ravive la fibre guerrière des dévots. Avec lui, le recours au djihad devient encore plus évident, incontournable, et gagne de plus en plus d’adeptes. Son influence sur les Frères se fait sentir dès la création de son mouvement en 1941, si bien que Saïd Ramadan, l’ambassadeur des Frères à l’étranger, fait plusieurs allées et venues entre son pays et le Pakistan et devient un habitué du cercle de Mawdoudi. Chouchou des médias pakistanais, Saïd Ramadan suscite la même adhésion dans les hautes sphères du pouvoir. Ses apparitions publiques s’enchaînent : conférences internationales, radios, journaux, toutes les tribunes s’offrent à lui. En échange de ses loyaux services, le Pakistan lui offre un passeport diplomatique.

Pour sa part, Sayyid Qutb reprend à son compte les thèses de Mawdoudi pour dénoncer les deux grandes dérives de l’humanité : le capitalisme et le communisme. Si l’idée principale de Banna consiste à transformer radicalement l’individu égyptien pour islamiser la société, celle de Qutb et de Mawdoudi s’articule essentiellement autour de la prise du pouvoir par le djihad. Pour ces deux idéologues, les sociétés musulmanes sont impies et vivent une deuxième jahiliya. Alors, le chemin du djihad s’impose ! Nul doute que pour les Frères, le Pakistan offre un terrain prometteur pour leur projet. Le politologue Del Valle explique : « La politique du divide et impera (diviser pour régner), fondée sur le levier identitaire islamique, était une constante de la diplomatie britannique depuis le milieu du XIXe siècle. Le Foreign Office encouragea la création de l’un des plus importants réseaux islamiques du monde. Celui-ci allait devenir l’un des principaux points d’appui du courant islamiste international, lequel menace aujourd’hui l’équilibre géostratégique mondial et est parvenu à compromettre le développement du monde islamique. »

Au fil des années, la complicité entre les Britanniques et les Frères ne se dément pas. Plus encore, elle se confirme dès le début des années 1960 après que ces derniers, poursuivis par Nasser, eurent trouvé refuge en Europe. Complicité contagieuse qui s’élargit à d’autres acteurs, en particulier les États-Unis. Pour les Américains, les Frères constituent les intermédiaires idéals par lesquels ils peuvent repousser aussi bien l’ennemi soviétique que les régimes arabes jugés trop proches de Moscou. Car vue de Washington, de Londres, de Paris et de Berlin, l’émergence de « régimes socialistes » en Égypte, en Syrie, en Irak, en Libye et en Algérie représente une sérieuse menace qu’il faut arrêter. Et ce, quel qu’en soit le prix.

L’antisémitisme, point de convergence des totalitarismes

Dans le programme politique et social rédigé par Banna en 1936, on trouve tous les ingrédients d’une pensée totalitaire. L’ancien président de la Haute Cour de justice du Caire, Muhammad Said al-Ashmawy, a mené une réflexion de fond sur la question de l’islam politique et la confrérie des Frères musulmans : « L’ensemble de ma recherche me ramène toujours au même constat simple : au début de ce processus de perversion de l’islam se trouvent les Frères musulmans, une secte d’extrême droite […] fascinée par l’idéologie fasciste. Leur doctrine, système de vie total, sinon totalitaire, s’inspire de la même obsession d’une cité terrestre parfaite, conforme à la cité céleste dont ils déterminent l’organisation et la répartition des pouvoirs à travers les lunettes de leur lecture fantasmatique du Coran. » (L’islamisme contre l’islam, La Découverte, 1989).
Même son de cloche chez Maxime Rodinson : « Difficile de juger les tendances différentes qui doivent parcourir les cadres de cette organisation. Mais celle qui domine est certainement une sorte de fascisme archaïsant. Entendons la volonté d’établir un État autoritaire et totalitaire dont la police politique maintiendrait l’ordre moral et social. » (Les dollars de la terreur, op. cit., p. 41).
Hassan al-Banna fait lui-même ressortir quelques points de similitudes entre les ambitions de Hitler, celles de Mussolini et les siennes en affirmant : « Si le Reich allemand s’impose en tant que défenseur de tout individu en qui coule le sang allemand, la croyance islamique, elle, oblige tout musulman en possession de ses forces à se considérer comme le défenseur de tout individu dont l’âme a été nourrie des enseignements du Coran. […] Et si le seigneur Mussolini considère qu’il lui appartient de droit de restaurer l’empire romain […] il est de notre droit de restaurer la majesté de l’empire islamique. » (Sylvain Besson, La conquête de l’Occident, Seuil, 2005, p. 53.).

Sur le plan économique, les Frères affichent leurs couleurs en affirmant qu’ils sont favorables à un régime économique semblable à ceux qui ont existé dans l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. « S’inspirant des options de l’Italie de Mussolini, les choix économiques mettent en avant trois priorités : la mise en chantier d’une réforme agraire, l’interdiction de l’usure et la suppression de l’impôt sur le revenu, remplacé par l’impôt religieux, la “zakat”. La politique sociale envisage une nouvelle loi sur le travail, fondée sur les corporations. Ce programme économique affichera plus directement sa filiation avec les idéologies totalitaires quelques années plus tard, avec les ouvrages de Mohamed Ghazali, L’islam et les questions économiques, de Sayyid Qutb, La justice sociale dans l’islam, et d’Al-Bahi Lotfi, L’islam : ni communisme ni capitalisme. »

L’émergence ou la réémergence de la famille comme unité de base de la société, le confinement des femmes à leurs rôles de mère et d’épouse, le culte des chefs, le contrôle par l’État de tous les aspects de la vie sociale des individus, l’utilisation à outrance de la propagande, l’aversion profonde pour le multipartisme, la censure des livres, des médias, du théâtre, de la musique et des expositions artistiques, le rejet des homosexuels et des personnes handicapées constituent autant de points de convergence des trois totalitarismes.

Mais il y a autre chose… une symbiose idéologique qu’on pourrait désigner comme le ciment de l’alliance formé des trois coupables, tel que formulé par Banna : « Le judaïsme mondial et le communisme international, ainsi que les puissances colonialistes et les tenants de l’athéisme et du laxisme moral, tous étaient dès le premier jour de ceux qui voyaient dans les Frères et leur Message un obstacle important. » (Olivier Carré et Gérard Michaud, op. cit., p. 32).
Deux historiens allemands, Klaus-Michael Mallmann et Martin Cüppers, ont consacré un ouvrage très fouillé aux liens entretenus par le IIIe Reich avec le monde arabo-musulman (Croissant fertile et croix gammée, Verdier, 2009). Sur la base d’archives allemandes, les deux auteurs remontent le temps et décortiquent la nature de ces rapports. « Jusqu’à présent, expliquent-ils, une grande partie des recherches allemandes affirmait, à tort, que le monde arabe ne s’était rapproché d’Adolf Hitler que dans une logique stratégique, sans aucune affinité idéologique. Dans notre livre, nous avançons, au contraire, que l’antisémitisme fanatique (au sens antijudaïsme, les Arabes étant aussi des sémites) était précisément à l’origine de la fascination des Arabes pour le nazisme. »

Le principal artisan de ce rapprochement est le sulfureux mufti de Jérusalem Hadj Amin Al-Husseini, qui fait prendre un virage radicalement antisémite à la cause palestinienne. Ses activités le conduisent à rencontrer tour à tour Hitler, Mussolini et Eichmann. D’ailleurs, lorsqu’il est chassé de Jérusalem en 1941, il se réfugie à Berlin. C’est Banna qui organise son installation en Allemagne puis son retour au Caire en 1946. Son petit-fils, l’actuel Tariq Ramadan, dans son ouvrage intitulé Aux sources du renouveau musulman (Tawhid, 2002, p. 206.), raconte cet épisode dont il est très fier. Dans un autre de ses ouvrages, Islam, le face à face des civilisations (Tawhid, 2001), il relate le rôle de son père, Saïd Ramadan, dans la mise sur pied des unités armées de l’Organisation secrète des Frères qui ont participé, en Palestine mandataire, à la grande révolte de 1936-1939 et à la guerre de 1947-1948.

L’alliance entre islamistes et nazis s’est développée à la fin des années 1920 alors que la Palestine mandataire était devenue le théâtre d’affrontements sanglants. Dans une critique relative à l’ouvrage de Klaus-Michael Mallmann et Martin Cüppers, le journal Le Monde précise : « Une haine commune vis-à-vis du “Yichouv”, la minorité juive qui habite la Palestine, fonde une affinité croissante. La politique étrangère allemande soutient indirectement les nationalistes arabes, qui découvrent chez les nazis des alliés susceptibles de les soutenir dans leur combat d’émancipation. Cette alliance stratégique passe par des connivences idéologiques.
À partir de 1938, plusieurs articles parus en Égypte, en Syrie ou en Libye comparent le Führer au prophète Mahomet. Al-Husseini, le mufti de Jérusalem, leader des Arabes de Palestine, soutien indéfectible des nazis durant toute la guerre, fait, dès le début des années 1930, référence aux Protocoles des Sages de Sion – un faux document forgé en Russie par la police du tsar. » (Samuel Blumenfeld, « Le livre du jour : Le IIIe Reich et les Arabes », Le Monde, 18 décembre 2009).

Malheureusement, l’admiration pour Hitler et le IIIe Reich a perduré après 1945 dans le monde arabo-musulman, où la littérature nazie remporte un franc succès. D’ailleurs, l’actuel régime iranien, avec sa grotesque négation de l’Holocauste, illustre bien cette tendance. La journaliste et essayiste Fiammetta Venner témoigne de ce fait dans L’effroyable imposteur, essai consacré à démonter la théorie du complot de Thierry Meyssan à propos des attentats du 11 septembre. Fiammetta Venner, qui a grandi au Liban, entame son livre en décrivant son voyage en Jordanie à l’été 2002 : « Je m’engouffre dans le dédale de rues menant à l’amphithéâtre romain, au pied de la citadelle Jabel El Qalaa. Elles fourmillent de petites “librairies”. La plupart des vendeurs étalent leurs trésors à même le sol. Autrefois abonnés aux coupe-ongles, calculatrices et copies de sacs de marque, ils sont devenus les principaux diffuseurs de livres et pamphlets, avec une prédilection pour les ouvrages antijuifs. Les ouvrages antisémites français – qu’une librairie néo-nazie européenne n’ose plus diffuser que sous le manteau – ont franchi les frontières et s’offrent une seconde jeunesse. » (L’effroyable imposteur, Grasset, 2005).
La vision conspiratrice de l’histoire, celle d’un vaste complot contre l’islam et les musulmans, fondement idéologique de la Confrérie, survit aux aléas du temps. Mieux encore, elle connaît un immense succès et culmine avec les attentats du 11 septembre 2001.

Le basculement dans la violence

En moins de dix ans, de 1928 à 1938, la Confrérie des Frères musulmans devient la première force politique d’Égypte, disposant d’un imposant réseau caritatif et de plusieurs structures économiques et sociales qui témoignent de son succès. Si bien qu’en 1948, selon certaines sources, elle compte plus d’un demi-million de membres, et, selon d’autres sources, le double et même quatre fois plus. Elle s’appuie aussi sur un réseau financier bien nanti et sur des bataillons de soldats armés. Repoussant les frontières de leur pays d’origine, le message des Frères a désormais une résonance à Jérusalem, à La Mecque, à Amman, à Damas, à Beyrouth, dans plusieurs États du golfe Arabo-Persique et même au Pakistan. Les Frères égyptiens deviennent le centre du mouvement islamiste à l’échelle internationale, un mouvement qui s’étend jusqu’au sous-continent indien.
Grisés par leur succès et leur popularité, les militants s’impatientent. Leur chef n’est-il pas l’un des hommes les plus puissants de la région ? Se rapprochant de plus en plus du pouvoir, ils deviennent nerveux et précipitent leur chute en passant à la liquidation physique de quelques représentants de l’État.

Les griefs contre leurs adversaires pullulent. Ils reprochent au premier ministre Ahmed Maher d’avoir déclaré la guerre aux forces de l’Axe. Le 24 février 1945, ils l’assassinent en pleine séance parlementaire. Des officiers anglais sont lynchés en public. Le 5 janvier 1946, c’est au tour du ministre Amin Osman d’être abattu. Quelques mois plus tard, c’est le chef de la police qui est ciblé et, en 1948, le juge Ahmed Khazindar est descendu en plein centre-ville. L’escalade de cette violence fait craindre le pire et d’aucuns soupçonnent les Frères de préparer un coup d’État. La sécurité du pays ne tient plus qu’à un fil. Les Frères refusent de neutraliser leur branche armée comme l’exige le gouvernement.
Hassan al-Banna, dépassé par sa base qui bascule dans la guérilla urbaine, ne parvient pas à contenir ses fidèles. Le roi intervient et dissout la Confrérie le 6 décembre 1948. La réplique est presque immédiate. Quelques jours plus tard, le chef du gouvernement Fahmi el-Noukrachi est assassiné. La réponse de la police royale ne se fait pas attendre. Le 12 février 1949, Hassan al-Banna est abattu, au Caire, dans des conditions obscures. La Confrérie compte ainsi son « premier martyr ». Les troupes sont galvanisées. La répression, quant à elle, ne fait que commencer.
Une nouvelle page s’ouvre avec l’entrée en scène de l’héritier naturel de Hassan al-Banna, Saïd Ramadan, son secrétaire particulier, en qui il avait une confiance absolue et à qui il a confié sa fille aînée, Wafa Hassan al-Banna, que Saïd Ramadan prendra pour épouse et avec laquelle il aura cinq enfants dont Tariq Ramadan.

La période d’hibernation politique des Frères n’est que de courte durée. Avec l’avènement de la révolution de 1952, ces derniers renouent rapidement avec l’action politique en participant au renversement du roi Farouk et à la prise du pouvoir par les Officiers libres – lesquels se retournent contre eux deux ans plus tard. La lune de miel entre Nasser, le nouvel homme fort de l’Égypte, et la Confrérie s’interrompt brutalement après une tentative d’assassinat contre le raïs à laquelle il échappe miraculeusement. C’est de nouveau la machine répressive qui se met en branle. Accusé d’avoir participé au combat contre le président Nasser, Sayyid Qutb est emprisonné en 1954. Libéré dix ans plus tard, il est arrêté l’année suivante pour complot en vue de renverser le gouvernement. Condamné à mort, il est pendu le 29 août 1966.

Déplacer le centre de gravité des Frères vers l’Occident

Ceux qui échappent à la prison et à la mort empruntent le chemin de l’exil. C’est le cas de Saïd Ramadan qui, après avoir vécu à Jérusalem, à Riyad, à Damas, à Amman et à Islamabad pendant quatre années, s’installe à Munich, puis à Genève en 1958 où il vit jusqu’à sa mort en 1995. Le confort des monarchies conservatrices qui lui déroulent le tapis rouge à chacune de ses visites ne l’attire guère. Il n’a qu’une idée en tête : répandre le message de Hassan al-Banna. Ses protecteurs s’occupent de lui fournir l’aide financière dont il a besoin et des passeports diplomatiques pour qu’il puisse s’atteler à la seule mission qui en vaille la peine : celle de déplacer le centre de gravité de la Confrérie vers l’Europe et l’Amérique du Nord. « Il utilise successivement des passeports égyptien, pakistanais, syrien, jordanien, saoudien et yéménite. » Les Saoudiens se montrent généreux. « Son activité est largement financée par la Ligue islamique mondiale, d’obédience saoudienne, qui lui verse 10 000 francs suisses par mois pour ses publications et un salaire mensuel de 2000, puis 3000 francs par mois. » (Sylvain Besson, Ibid., p. 65. Il cite Tariq Ramadan, qui confirme ces chiffres lors d’une déposition devant la police genevoise, en septembre 1970).
Son carnet d’adresses contient les noms aussi bien du roi d’Arabie saoudite que du roi de Jordanie ou encore de l’émir du Qatar. Des noms de nouveaux venus tels que l’ancien président iranien Rafsandjani ou Hassan al-Tourabi, le pape de l’islamisme soudanais, s’ajouteront au fur et à mesure. On y retrouve aussi les noms de deux argentiers, Youssef Nada et Himmat Ghaleb, tous deux liés à des réseaux nazis et responsables de la banque al-Taqwa. Y figure également le nom d’al-Qaradawi, l’idéologue et le stratège de la Confrérie. Sa route croise, de nouveau, d’anciens serviteurs du Führer. Des représentants des gouvernements américain, anglais, allemand et suisse s’emballent pour « l’homme au visage harmonieux, aux yeux sombres, à la barbe bien taillée – presque une image d’Épinal de l’Oriental au charme mystérieux ». (Sylvain Besson, op. cit., p. 51).
La grande séduction fait son chemin. En mai 1975, il déclare à la Tribune de Genève qu’il se considère responsable des sept millions de musulmans qui vivent en Europe.
Ces derniers, s’identifient-ils à ce prophète autoproclamé ?

Les Soldats d’Allah a l’assaut de l’Occident – Djemila Benhabib