Eric Zemmour et le Suicide français

par Mathieu Bock-Côté est sociologue (Ph.D), chargé de cours à HEC Montréal

On ne le sait peut-être pas, mais le passage d’Éric Zemmour à On n’est pas couché il y a deux semaines, a beaucoup fait réagir au Québec. Et cela non pas à cause de la polémique terriblement artificielle menée par Léa Salamé, qui a absurdement cherché à transformer Zemmour, le gaulliste incandescent, en pétainiste inavoué, non plus que celle d’Aymeric Caron qui fidèle à lui-même, confond l’injure et l’analyse, et cherche davantage lorsqu’il lit un livre à l’incriminer qu’à le comprendre. C’est plutôt la réaction de l’actrice Anne Dorval, épouvantée par sa rencontre avec Zemmour, au point de ne savoir que dire devant lui, sinon qu’elle était scandalisée, et qu’un propos comme le sien était inconcevable, qui a enthousiasmé les Québécois.

C’est la société du buzz. Une vidéo de trois minutes devenue virale sur le net peut suffire à abattre un homme. Des centaines de milliers de Québécois se sont donc imaginé qu’Éric Zemmour souhaitait «jeter les homosexuels blonds à la poubelle», selon la formule de l’actrice, même si Zemmour n’a jamais rien dit de tel. L’homme devenait du coup un monstre à abattre. Pour paraphraser Orwell, Zemmour a eu droit aux 48 heures de la haine, et contre lui, on s’est déchaîné. Les médias sont rapidement passés à autre chose. Mais l’homme est désormais marqué. On l’a transformé en ennemi public. Il suffira désormais d’évoquer son nom pour susciter une clameur négative, comme s’il était l’écho d’un «populisme nauséabond» dans la médiasphère. On dira Zemmour et on suscitera la haine.

Étrangement, la réaction québécoise n’était pas si éloignée de celle d’une bonne partie du système médiatique français qui semble considérer qu’avec Le suicide français, Zemmour a écrit le livre de trop. Avec ce livre, il aurait franchi la ligne le transformant en indésirable. On le tolérait dans le paysage médiatique, il en était un peu la caution droitière. Mais on n’en veut plus. Alors il faut le marquer du signe de la honte. On lui a même collé l’étiquette d’écrivain «d’extrême-droite». Cette étiquette a valeur d’ostracisme: Zemmour représente une figure du malin dans la cité, à exorciser par tous les moyens disponibles, même si certains, comme Alain Duhamel, débattent encore avec lui en le considérant comme un adversaire honorable. S’il n’était pas journaliste, mais philosophe, on voudrait non seulement le chasser des médias mais l’exclure d’un rendez-vous académique. Par exemple, à Blois.

Zemmour est passé d’écrivain à phénomène social. Il convient moins de répondre aux thèses qu’il développe que de contenir son expansion, comme s’il était le symptôme d’une pathologie française. Il serait le visage de la maladie politique de la France. Faudra-t-il le mettre à l’index? Mais on se demandera plutôt à quoi sert aujourd’hui d’écrire un livre, puisqu’on en retiendra seulement quelques phrases, sans cesse répétées, simplifiées, dénaturées, qui serviront à disqualifier à jamais celui à qui on les prête. Une œuvre se verra réduite à quelques formules et citations qu’on répétera à l’infini, en suscitant inévitablement des indignations plus ou moins calculées. Dans un livre, on ne cherchera plus le travail de la pensée, quitte à critiquer profondément la démarche et les conclusions, mais des preuves pour incriminer.

La diabolisation d’Éric Zemmour nous force à réfléchir à la fonction de l’étiquetage idéologique. On connait les étiquettes qu’on lui colle: xénophobe, homophobe, sexiste, raciste. Ce vocabulaire relève de la psychiatrisation de la dissidence politique. On nomme phobie le désaccord avec l’époque. Ces phobies sont appelées à se multiplier, comme on l’a vu récemment avec l’invention de l’europhobie, désignant les partisans de l’État-nation en opposition à l’entreprise européenne. C’est ainsi qu’on garde pour soi la référence à la rationalité et qu’on transforme le désaccord en maladie. Si on préfère, on trace le cercle de la raison, et on s’assure que seuls les individus en conformité avec l’idéologie dominante, ou se contentant d’y apporter des nuances pourront y entrer à la manière d’interlocuteurs légitimes.

C’est à cette lumière qu’on peut comprendre la référence aux fameux dérapages qu’on ne cesse de traquer: ils consistent à s’éloigner du couloir bien balisé de la respectabilité mondaine et des opinions généralement admises. Mais qu’est-ce qu’un dérapage sinon une sortie de route, qui entraine les gardiens du bien-penser à sonner les sirènes d’alarme idéologiques. N’est-ce pas la preuve que ce corridor est finalement bien étroit? Et qui décide qui dérape et qui ne dérape pas? Et dès lors qu’on a dérapé, sommes-nous condamnés à nous faire rappeler éternellement nos dérapages, comme s’il fallait porter une clochette au cou dans l’espace public, pour bien avertir les citoyens qu’on a fauté et qu’on se trouve dès lors au ban de la cité?

Le suicide français est un livre d’histoire. Ou si on préfère, il s’agit de la chronique d’une décadence. Zemmour cherche à comprendre ce qu’on pourrait appeler l’inversion de la légitimité politique et culturelle en France depuis cinquante ans. Comment les choses absolument désirables, comme l’indépendance nationale ou l’école méritocratique, sont-elles devenues des archaïsmes empêchant de moderniser et de mondialiser en rond? Comment la France du général de Gaulle est-elle devenue radicalement étrangère à elle-même, même si on garde artificiellement vivante la mémoire du grand homme (tout en la nettoyant de toute aspérité idéologique) pour masquer le changement de civilisation dont nous avons été témoins, comme si nous n’assistions à rien d’autre qu’à la marche du progrès?

Zemmour n’a pas tort d’identifier mai 68 comme le point de départ de cette révolution. Cette distinction, il l’emprunte aux thuriféraires de l’époque. On nous explique sans cesse que depuis mai 68 le monde a progressé, qu’il s’est transformé radicalement, et pour le mieux. Partout en Occident, d’ailleurs, les radical sixties sont célébrées et commémorées. Elles cassent l’histoire en deux. Avant, l’oppression des minorités, l’écrasement des marges, l’étouffement des mœurs. Après, la libération des opprimés, la contestation des normes dominantes et l’éclosion des libertés. Avant, la France engoncée dans sa souveraineté et frileusement crispée sur son identité. Après, la France mondialisée et multiculturelle, enfin libérée d’elle-même.

Sommes-nous obligés d’embrasser cette vision? Si la thèse du progrès est admise, celle du déclin ne devrait-elle pas être considérée paisiblement, quitte ensuite à la rejeter, parce qu’on l’aura démontée? N’est-ce pas une règle élémentaire de la vie démocratique, la diversité des interprétations du passé alimentant un perpétuel renouvellement de la conscience historique? Mais justement, les gardiens de la révolution soixante-huitarde ne tolèrent pas qu’on la discute. Il fallait s’y attendre: le progressisme mondialisé et multiculturel, prétendant accoucher d’un homme nouveau sans préjugés ni discriminations, est une religion politique. Ses adversaires sont considérés naturellement comme des hérétiques.

La vie politique est conditionnée par la manière de raconter l’histoire. L’espace public se constitue autour d’un récit et celui qui ne l’accepte pas d’une manière ou d’une autre est condamné moralement. Quiconque exprime des réserves substantielles devant les évolutions associées à Mai 68 sera tôt ou tard repoussé à droite de la droite et accusé de complaisance réactionnaire. Celui qui n’accompagne pas l’égalitarisme sociétal ou qui suit son mouvement trop longtemps est condamné à devenir réactionnaire bien malgré lui. C’est ainsi qu’un centriste bon chic bon genre qui ne prend pas la peine de donner les gages idéologiques exigés par le système médiatique deviendra bien malgré lui un conservateur décomplexé à qui on finira pas trouver un parfum nauséabond.

C’est ici que l’entreprise de Zemmour a un caractère explosif: il ouvre un conflit de légitimité avec le régime soixante-huitard en refusant de souscrire à sa légende. Il a ainsi décidé de marquer son désaccord le plus complet avec l’époque, quitte à donner à l’occasion dans l’exagération, quitte à succomber à l’esprit de système, quitte à embellir exagérément les temps jadis et à noircir exagérément le présent. Mais on aurait bien tort d’y réduire sa pensée. Il révèle surtout un clivage politique authentique, recouvert par la fausse alternative entre libéraux-sociaux et sociaux-libéral: faut-il poursuivre «l’émancipation» soixante-huitarde ou faut-il engager le réenracinement de l’homme? Il faudrait réussir à mettre en scène ce débat sans manichéisme.

On demande souvent aux lecteurs de Zemmour s’ils sont d’accord avec chaque passage de son livre, comme s’ils devaient remplir un questionnaire établissant leur degré de proximité avec ce nouveau criminel idéologique. Et le nombre d’opinions interdites qu’ils endossent. Mais qui, sauf les religieux, considèrent un livre comme un texte sacré? La pire manière de lire Zemmour consisterait à faire une liste des accords et désaccord avec lui, comme si son livre n’était qu’une liste d’opinions détachées d’une réflexion plus globale. Il faudrait plutôt le lire comme celui d’un patriote blessé, celui d’un écrivain qui s’est fait historien à nouveau, et qui cherche à analyser le plus froidement possible la décadence d’un pays auquel il tient plus que tout.

le Suicide français

octobre 2014, Format : 240 mm x 155 mm – 544 pages

EAN13 : 9782226254757

Prix : 22.90 €

« La France se couche. La France se meurt.

La France avait pris l’habitude depuis le XVIIe siècle et, plus encore, depuis la Révolution française, d’imposer ses idées, ses foucades mêmes, sa vision du monde et sa langue, à un univers pâmé devant tant de merveilles.

Non seulement elle n’y parvient plus, mais elle se voit contrainte d’ingurgiter des valeurs et des mœurs aux antipodes de ce qu’elle a édifié au fil des siècles.

Nos élites politiques, économiques, administratives, médiatiques, intellectuelles, artistiques, héritières de mai 68, s’en félicitent. Elles somment la France de s’adapter aux nouvelles valeurs.

Elles crachent sur sa tombe et piétinent son cadavre fumant. Elles en tirent gratification sociale et financière. Elles ont désintégré le peuple en le privant de sa mémoire nationale par la déculturation, tout en brisant son unité par l’immigration. Toutes observent, goguenardes et faussement affectées, la France qu’on abat ; et écrivent, d’un air las et dédaigneux, “les dernières pages de l’Histoire de France”.

Ce vaste projet subversif connaît aujourd’hui ses limites. Le voile se déchire. Il est temps de déconstruire les déconstructeurs. Année après  année, événement après événement, président après président, chanson après chanson, film après film… L’histoire totale d’une déconstruction joyeuse, savante et obstinée des moindres rouages qui avaient édifié la France. »

Éric Zemmour se livre à une analyse sans tabou de ces quarante années qui, depuis la mort du général de Gaulle, ont « défait la France ».