État islamique vs Front al-Nosra : qui est qui, qui veut quoi ?

Présentés par la plupart des observateurs comme deux mouvements appartenant à la même matrice idéologique, il n’en reste pas moins que dans les faits, l’État islamique (ex-Daech) et el-Qaëda se livrent une bataille ouverte, essentiellement sur le front syro-irakien. Du coup, mille questions affluent, concernant la nature et la culture de leur relation, leurs génomes, leurs job descriptions, leurs feuilles de route et leur but ultime. En gros, s’agit-il d’une simple concurrence entre deux organisations disposant du même panel de recrutement ?

Pour essayer de mieux comprendre tout cela, il est nécessaire de présenter les différentes étapes de la création de l’État islamique.

Des rebelles jihadistes du Front al Nosra. AFP / MAHMUD AL-HALABI

En 2006, l’État islamique d’Irak (EII – Daoulat al-Irak al-islamiyya) est créé et annonce dans la foulée la dissolution de la branche mésopotamienne d’el-Qaëda. Toutefois, dans son objectif de combattre l’occupant étranger, l’EII se heurte à la résistance du mouvement d’as-Sahwa (réveil), essentiellement composé de sunnites ayant prêté allégeance à l’actuel Premier ministre chiite, Nouri al-Maliki. De plus, en 2011, un groupe de l’EII, qui prend le nom de Jabhat (Front) al-Nosra, est envoyé en Syrie pour combattre les forces du régime de Bachar el-Assad. Mais au fil du temps et s’appuyant sur ses victoires, ce Front al-Nosra se détache quasi complètement de l’organisation originelle.

La rupture totale est consommée en 2013. En effet, alors qu’Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EII, annonce que les deux mouvements ne forment plus qu’une seule entité désormais dénommée État islamique en Irak et au Levant (al-Daoula al-islamiyya fil-Irak wa ach-Cham – EIIL), le chef du Front al-Nosra, Abou Mohammad al-Joulani, conteste cette décision, et par la suite, son organisation affiche son affiliation avec el-Qaëda, désormais dirigé par Ayman el-Zawahiri.

En 2014, la guerre est ouvertement déclarée entre les deux organisations quand l’EIIL récupère plusieurs puits de pétrole en Syrie dans la région de Deir ez-Zor, alors qu’Abou Bakr al-Baghdadi annonce l’instauration d’un califat islamique, supposé ne plus être soumis à aucune limite géographique.

Concernant les différences entre l’État islamique (EI) et el-Qaëda, elles semblent être à la fois d’ordre organisationnel et idéologico-politique. Si el-Qaëda a basé une partie de sa réputation sur son système de réseaux, laissant un degré élevé d’autonomie à chacune de ces filiales, l’EI se caractérise par son unité et sa cohérence générale, sans oublier une discipline d’une grande rigidité. Ceci s’explique notamment par le fait que son commandement est composé quasi exclusivement d’Irakiens, qui sont pour la majorité d’anciens officiers de l’armée. Plus important encore : alors qu’el-Qaëda a désigné l’Occident (et particulièrement les États-Unis) comme son principal ennemi, l’EI privilégie la lutte contre les musulmans infidèles (les chiites et les alaouites en premier lieu).

Malgré ces différences, les deux mouvements semblent partager un objectif commun : devenir la référence ultime du jihadisme mondial aux yeux des futures potentielles recrues. Et c’est sans doute à l’aune de cette surenchère mimétique, de cette course à la globalisation (Boko Haram et d’autres ne sont jamais loin…) et de ce racolage intempestif qu’il faut analyser la dernière décision du Front al-Nosra de créer un émirat en Syrie et de combattre de ce fait le reste de l’opposition au régime.

Du coup, voilà cette opposition syrienne « modérée », qui ne cesse de demander, vainement pour l’instant, des armes à l’Occident, qui se retrouve littéralement prise entre un marteau et une enclume implacables, État islamique et Front al-Nosra, jumeaux et incestueux, déterminés l’un comme l’autre à commettre l’un des fratricides les plus retentissants de l’histoire arabo-musulmane. Pour régner seuls, en maîtres de la terreur et de l’obscurantisme.