Etre engagé dans plusieurs amitiés érotiques ?

La révolution de l’amour n’a pas eu lieu, estime Marcela Iacub. La juriste imagine d’autres compagnonnages d’intérêts et de plaisir pour en finir avec le carcan du couple passionnel.

L’amour se vit principalement en couple. Conformisme social ou cadre immémorial de la vie à deux ? 

Libertaire, libérale, diront certains, Marcela Iacub considère l’égalité comme un objectif nécessaire pour l’accomplissement de chacun. Mais cette exigence de liberté individuelle est-elle compatible avec l’institution du couple ? A l’opposé de Claude Habib estimant que l’amour durable ne peut échapper à l’ennui, la directrice de recherches au CNRS, par ailleurs chroniqueuse à Libération, considère que le couple, même mixé à la passion, est un tombeau, particulièrement pour les femmes.

Ce modèle est un désastre, affirme-t-elle, une source de grande instabilité et de divorces, d’exclusion sociale et d’océans de solitudes. Avec une dose de provocation, comme elle aime à manier, à l’image de son dernier livre, Œdipe reine, paru cette année chez Stock, Marcela Iacub prône la multiplicité des liens et, pourquoi pas, la polygamie, à vivre à égalité entre hommes et femmes.

L’amour est-il forcément lié au couple ?

Notre modèle de couple est l’héritier épuré de la famille bourgeoise du XIXe siècle, fondée juridiquement par le code Napoléon en 1804. C’est une structure adaptée à un monde où il n’y avait pas de divorce, où hommes et femmes étaient inégaux, et où les décisions étaient prises par le père de famille. Cette structure existe encore. Sauf qu’aujourd’hui, un couple sur deux se sépare et les deux sexes sont égaux en droit. Il y a donc une inadéquation entre l’institution et la réalité des couples d’aujourd’hui. L’idéal contemporain est le couple passionnel, d’où le nombre grandissant de divorces. La passion érotique ne dure qu’un temps… C’est terrible, parce que la famille, tout comme la vie sociale, économique, voire professionnelle, dépend de ce volcan furieux et instable qu’est la passion amoureuse : c’est comme si nous avions demandé à un aveugle de nous faire traverser un terrain bordé de précipices. On peut affirmer que l’amour est un fléau dans les sociétés démocratiques. Les pays pauvres ont des guerres, des dictatures, de la misère alors que nous avons la passion amoureuse…

Le modèle du couple a tout de même été modifié par la révolution des mœurs des années 70…

Cette décennie a apporté aux femmes la liberté sexuelle et procréative. Les égalités civile et politique, elles les avaient acquises un peu avant. De tous ces changements, on aurait pu attendre une évolution du couple, une sorte de révolution de l’amour. Mais que s’est-il passé ? Au lieu de voir la collectivité s’occuper des enfants, on a fait en sorte que ce soient les femmes qui en assument la charge exclusive. Nous avons acquis le droit d’être des nounous possessives, exclusives et épuisées…

C’est ainsi que l’on a recréé de l’inégalité dans le couple. Le destin des femmes fut joué à ce moment-là. Il a également été décidé de conserver le couple comme seule structure de l’amour. Un choix funeste.

Le couple est toujours aussi inégalitaire…

Bien évidemment. Malgré l’égalité juridique des sexes, ce sont les femmes qui continuent à s’occuper principalement des enfants. Elles comptent sur le couple pour assurer au mieux leur éducation et surtout leur propre survie. D’où ce phénomène d’hypergamie, qui consiste à épouser une personne d’un groupe social plus élevé. Dans leur majorité, les femmes se mettent en couple avec des hommes plus âgés et plus diplômés qu’elles, et donc plus riches. L’hypergamie induit aussi que les femmes les plus diplômées aient plus de mal à trouver un compagnon.

Le marché professionnel et le marché matrimonial demandent aux femmes des qualités contradictoires. Ainsi, la valeur d’une femme sur le marché conjugal est encore très liée à sa force procréatrice, mais c’est cette même force qui les entrave sur le marché du travail. Il en va de même sur le marché conjugal : là, la femme doit être inexpérimentée, modeste, soumise, peu ambitieuse. Or, tous ces critères sont désastreux dans le milieu professionnel. Le couple d’aujourd’hui nuit donc grandement aux femmes : il est même la principale raison de cette situation inégalitaire. De ce fait, il y a toujours un mélange d’intérêt et d’amour qui opère aussi bien dans la formation des couples que dans leur maintien dans le temps. En dépit du nombre de divorces, de nombreuses personnes sont en couple pour ces mauvaises raisons.

Quand est né cet idéal du couple passionnel ?

Les historiens ne sont pas d’accord sur la date de naissance de ce modèle de couple. Selon moi, il date de la libéralisation du divorce. On peut dire qu’en France, c’est en 1975, année de l’autorisation du divorce par consentement mutuel. Sans cette facilité juridique, le couple passionnel n’aurait pas existé. Mais aujourd’hui, ce modèle se révèle être un désastre total, source de grande instabilité et de divorces. Ces séparations produisent de l’exclusion sociale, du chômage, des océans de solitudes… Le système actuel du couple passionnel ne bénéficie qu’à une seule catégorie sociale, les hommes riches et diplômés. A contrario, il est très préjudiciable aux femmes et aux hommes pauvres. Bref, le couple passionnel bénéficie aux mêmes catégories que le mariage du XIXe siècle.

Dans un couple passionnel qui dure seulement quelques années, comment envisager le plaisir ?

Un grand psychanalyste envisageait le plaisir dans un couple comme une sorte de carte téléphonique dont le crédit ne cesse de baisser à chaque fois qu’on fait l’amour. Les gens qui ne sont pas capables de trouver d’autres façons d’être ensemble, sont confrontés à cette sacrée difficulté quand la passion quitte le couple. L’amour ne peut pas reposer sur une exclusivité sexuelle avec l’autre, sinon la relation ne dure pas. L’amour éternel tend plutôt vers une amitié vaguement érotique. Peut-être faudrait-il épouser les personnes avec qui nous n’avons pas envie de coucher et que chacun ait des amants de son côté pour que le couple dure toute la vie. Voilà une belle manière de détruire la conception actuelle du couple : créer de la stabilité et de nombreux liens !

Quel pourrait être alors le cadre d’un amour plus égalitaire ?

Si la communauté prenait en charge les enfants, on aurait un vrai couple égalitaire. Quoi qu’il en soit, il serait plus intéressant de décourager le couple passionnel ou fusionnel. Pourquoi ne pas être engagé dans plusieurs relations amoureuses simultanément ? On pourrait imaginer des liens n’impliquant pas forcément une cohabitation. En multipliant les attaches, on s’ennuierait moins, on se haïrait moins et l’on subirait moins les conséquences douloureuses d’une séparation. Je crois que la plupart des alternatives qu’on imagine au couple sont meilleures que la situation actuelle.

On pourrait ainsi envisager la multiplication des amitiés érotiques, des liens qui pourraient durer toute la vie à côté du couple principal. Et pourquoi pas envisager la polygamie ? Une société où, hommes comme femmes auraient trois ou quatre compagnons-compagnes. Avec, évidemment, des garanties, des contrats de solidarité et autres. La multiplicité est toujours plus bénéfique que l’unicité. Pour les enfants déjà : il est mieux d’avoir plusieurs parents que deux. On pourrait même envisager le mariage de plusieurs couples, comme certains le prônent aujourd’hui aux Etats-Unis. Vu le désastre du système du couple passionnel, tout est à inventer. Or, on fait comme si le couple était le seul horizon de l’humanité, de la même manière qu’on prône le tandem père-mère. Les progressistes et les réactionnaires se disputent autour de ce seul monde possible et ont bloqué toutes voies à une réflexion alternative.

La vie en collectivité pourrait-elle être une réalité et dépasser le fantasme intellectuel ?

Aujourd’hui, avec la crise, les gens ne savent plus comment améliorer leur vie. Ils pourraient imaginer de louer un logement à plusieurs, de mutualiser les dépenses, pour mieux vivre, au moins sur le plan économique. Mais le couple petit-bourgeois est un frein. Les seuls qui se permettent des échappées sont les étudiants et les personnes âgées. Dès qu’il y a un enfant, on a l’impression qu’on va le corrompre par une vie à plusieurs. Au contraire, les abus se produisent dans des cercles fermés.

Si les phalanstères de Fourier, ou même les kibboutz, n’ont pas fonctionné, c’est parce qu’ils étaient des modèles agraires, dans lesquels toute l’activité des individus était incluse : productives et personnelles. Cela donne lieu à des régimes de vie absolus, totaux et donc totalitaires aussi. Or, il faudrait reprendre ces idées en séparant les activités professionnelles des activités domestiques. Voilà un projet pour François Hollande : instaurer la polygamie et créer de nouveaux phalanstères !

Recueilli par Cécile Daumas et Clément Ghys de liberation.fr

Bibliographie de Marcela Iacub :

Daniel Borrillo, Éric Fassin et Marcela Iacub (dir.), Au-delà du PACS : L’expertise familiale à l’épreuve de l’homosexualité, Paris, PUF, coll. « Politique d’aujourd’hui »,‎ 2001, 2e éd. (1re éd. 1999) (ISBN 978-2-13-051990-4)
Marcela Iacub (dir.) et Pierre Jouannet (dir.), Juger la vie : Les choix médicaux en matière de procréation, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres »,‎ 2001 (ISBN 978-2-7071-3558-2, présentation en ligne)
Marcela Iacub, Le crime était presque sexuel : et autres essais de casuistique juridique, Paris, Flammarion, coll. « Champs »,‎ 2002 (ISBN 978-2-08-080055-8)
Marcela Iacub, Penser les droits de la naissance, Paris, PUF, coll. « Questions d’éthique »,‎ 2002 (ISBN 978-2-13-051648-4)
Marcela Iacub, Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ?, Paris, Flammarion,‎ 2002 (ISBN 978-2-08-210227-8)
Marcela Iacub (dir.) et Patrice Maniglier (dir.), Familles en scènes : Bousculée, réinventée, toujours inattendue, Paris, Autrement, coll. « Mutations »,‎ 2003 (ISBN 978-2-7467-0331-5)
Marcela Iacub, L’Empire du ventre : Pour une autre histoire de la maternité, Paris, Fayard, coll. « Histoire de la pensée »,‎ 2004 (ISBN 978-2-213-62118-0)
Marcela Iacub et Patrice Maniglier, Antimanuel d’éducation sexuelle, Paris, Bréal, coll. « Antimanuel »,‎ 2005 (ISBN 978-2-7495-0540-4)
Marcela Iacub, Bêtes et victimes : et autres chroniques de Libération, Paris, Stock, coll. « Les essais »,‎ 2005 (ISBN 978-2-234-05755-5)
Marcela Iacub, Aimer tue : roman psychologique, Paris, Stock,‎ 2005 (ISBN 978-2-234-05812-5)
Marcela Iacub, Une journée dans la vie de Lionel Jospin, Paris, Fayard,‎ 2006 (ISBN 978-2-213-62867-7)
Marcela Iacub, Par le trou de la serrure : Une histoire de la pudeur publique, XIX-XXIe siècle, Paris, Fayard, coll. « Histoire de la pensée »,‎ 2008 (ISBN 978-2-213-63399-2)
Marcela Iacub, De la pornographie en Amérique : La liberté d’expression à l’âge de la démocratie délibérative, Paris, Fayard, coll. « Histoire de la Pensée »,‎ 2010 (ISBN 978-2-213-64437-0)
Marcela Iacub, Confessions d’une mangeuse de viande, Paris, Fayard, coll. « Essais »,‎ 2011 (ISBN 978-2-213-66242-8)
Marcela Iacub, Une société de violeurs ?, Paris, Fayard, coll. « Documents »,‎ 2011 (ISBN 978-2-213-66835-2)
Marcela Iacub, Belle et Bête, Paris, Stock, coll. « La Bleue »,‎ 2013 (ISBN 978-2-234-07490-3)18
Prix La Coupole 201319
Marcela Iacub, Jouir, obéir et autres activités vitales, Paris, Stock, coll. « Essais – Documents »,‎ 2013 (ISBN 978-2-234-07197-1)
Marcela Iacub, Œdipe reine, Paris, Stock, coll. « La Bleue »,‎ 2014 (ISBN 978-2-234-07742-3)