Faut-il en finir avec la philosophie au bac ?

Le bac s’ouvre lundi avec l’épreuve de philosophie. Mais est-il encore utile d’enseigner cette matière à des jeunes dont le souci premier reste l’emploi ? François-Xavier Bellamy (*) défend son enseignement. 

Le bac s’ouvre lundi avec l’épreuve de philosophie. En 2014, dans un monde où les valeurs d’efficacité, de productivité, de rapidité sont seules valorisées, est-ce encore utile d’enseigner la philosophie aux élèves de lycée ? 

François-Xavier Bellamy : Sans doute est-ce plus utile que jamais, précisément dans la mesure où la philosophie ne répond à aucune recherche d’efficacité: elle suspend la préoccupation exclusive de la rentabilité, de la performance, de l’hyperactivité qui obsède notre époque. Il est bon que nous préservions un espace de gratuité, où les jeunes puissent prendre le temps de se poser les questions essentielles de leur vie. La philosophie arrête l’action pour lui redonner un sens ; en ce sens, elle est indispensable précisément dans la mesure où elle ne sert à rien.

Certes, mais l’école est-elle le meilleur endroit pour apprendre à penser ? N’est-ce pas une matière superflue pour une jeunesse préoccupée par son avenir ?

Une société s’honore à offrir aux jeunes générations un temps et un espace pour prendre du recul et se dégager de ces contraintes. L’expérience de la philosophie augmente notre liberté ; c’est là le plus grand service qu’elle puisse rendre.

Et cette expérience nous concerne tous : au fond, tout le monde est directement intéressé par la philosophie – c’est d’ailleurs une immense chance de pouvoir l’enseigner. Qui ne rencontre pas, à un moment de sa vie, ces questions décisives: qu’est-ce que le bonheur ? La vie a-t-elle un sens ? Existe-il une justice ? L’intérêt d’enseigner la philosophie, c’est d’éviter que ces questions ne meurent, noyées dans le flux ininterrompu des préoccupations du quotidien, et que nous ne finissions par vivre artificiellement, passivement, à la surface de nos propres vies.

N’avez-vous pas parfois le sentiment que malgré ce caractère essentiel, la philosophie est un archaïsme éducatif menacé de mort ?

Extérieurement, il ne semble pas que la philosophie soit menacée. Tout le monde aujourd’hui veut faire de la philosophie: elle correspond à un besoin profond, la soif de retrouver le sens de notre expérience personnelle et collective. La philosophie est sans doute davantage menacée «de l’intérieur», par l’incapacité grandissante que nous avons à prendre le temps de recevoir ce que les philosophes peuvent nous transmettre. Privés de cette capacité d’écoute, nous laissons sombrer la promesse de la philosophie dans le bavardage de l’opinion commune. Voilà le vrai danger: la déconstruction systématique de la transmission, qui constitue le dogme absolu de la postmodernité, nous a retiré l’humilité nécessaire à toute recherche authentique de la vérité.

Magazines, émissions audiovisuelles : aujourd’hui, comme vous le dites, la philosophie est partout. Mais ne craignez-vous pas que cette démocratisation ne se conjugue avec vulgarisation ?

Mais cela ne constitue pas un problème, au contraire ! La philosophie est par nature démocratique : les interrogations qu’elle porte appartiennent à tous les hommes. En ce sens, elle est un signe très fort de l’universalité de la condition humaine : elle a d’ailleurs constitué l’une des premières disciplines de l’histoire qui ait rassemblé des personnes de toutes conditions, faisant ainsi peu à peu progresser la conscience de la dignité de tout être humain. Pensez à l’école stoïcienne, dont les deux grandes figures, Épictète et Marc-Aurèle, sont un esclave affranchi et un empereur de Rome ! Il ne faut donc pas craindre que la philosophie ne s’abaisse : partout où elle est authentiquement vécue, c’est elle qui élève l’homme. C’est au contraire lorsque le dialogue rationnel devient impossible, comme nous l’observons aujourd’hui dans bien des débats d’actualité, qu’il faut se demander si nous sommes à la hauteur de notre propre humanité.

(*) François-Xavier Bellamy est maire adjoint de Versailles (sans étiquette). Ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie, il enseigne en classe préparatoire. Il a créé en 2013 les Soirées de la Philo, des rencontres de philosophie accessibles à tous (www.philia-asso.fr).

Pourquoi la philosophie ?

« C’est proprement garder les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher. »

Descartes avait raison : dans le clair-obscur de notre monde, nous avons besoin de penser. Partout se fait jour une grande soif de philosophie. Embarqués dans le rythme quotidien de nos vies, absorbés par les préoccupations qui se succèdent, inondés par les messages d’une société médiatique qui communique sans cesse sans jamais rien dire vraiment, nous ressentons tous l’inquiétude de la sécheresse intérieure. Nous avons peur de voir notre vie passer sans que jamais nous soit donné le temps de poser clairement les questions qui permettraient de la construire par des choix vraiment personnels. Nous travaillons, agissons, consommons, mais sans trop savoir pourquoi, ni ce qu’il peut rester d’une liberté authentique dans le poids des exigences sociales, explicites ou implicites, qui pèsent sur nous.

Nous sommes inquiets, sans trop nous le dire, de cette aridité que nous voudrions nous cacher. Dans l’univers des loisirs, du fun et des réseaux sociaux, dans le bruit de fond de la mondanité 2.0, se produit le phénomène paradoxal que Heidegger avait décrit, en citant Nietzsche : « Le désert croît. »

Parce que le désert grandit, et que nous le traversons tous, nous partageons la même soif.

C’est pour répondre à cette attente que les Soirées de la Philo ont été créées. Organisées par l’association Philia, constituée à cette occasion, elles constituent un cycle qui permettra à chacun, quels que soit ses études, sa profession, son âge, sa situation, de rencontrer les grandes questions de la philosophie, dans leur actualité, d’y trouver l’occasion d’une curiosité partagée, et de développer à leur contact une pensée plus personnelle et plus singulière.

Philia espère ainsi devenir, par cette proposition simple et concrète, l’une des petites oasis qui permettront d’entretenir, dans le désert qui grandit, une source pour nourrir des intelligences vivantes et libres.

François-Xavier Bellamy, normalien, agrégé de philosophie.

Titulaire d’une maîtrise d’éthique, il enseigne en classes préparatoires littéraires à Paris, après avoir été professeur en lycée. Il donne depuis plusieurs années de nombreuses conférences de philosophie devant des publics variés.