Faut-il sortir de l’euro ?

Jean-Luc Gréau est économiste. Il avait annoncé dès 2005 la crise de la dette hypothécaire américaine. Il est l’auteur notamment de La trahison des économistes (Gallimard, 2008) et de La Grande récession (Folio actuel, 2012). Il explique dans le cadre de cet entretien quelles seraient les conditions d’une sortie de l’euro viable, c’est-à-dire quelles mesures sont nécessaires à sa pleine efficience.

La croissance, bien que faible, est de retour en zone euro ces dernières années. Cela signifie-t-il que les plans d’austérité, malgré leurs coûts sociaux, ont fonctionné ?

Jean-Luc Gréau – Entre 2013 et 2016, nous avons connu une très légère reprise de la croissance, ce qui est très loin d’être suffisant. Elle est due à deux causes :

– le quantitative easing de la Banque centrale européenne qui a permis de faire baisser les taux d’intérêt sur l’ensemble des dettes publiques et privées en Europe, et en zone euro particulièrement.

– la baisse de l’euro par rapport au dollar. Sans une baisse de l’euro aux alentours de 1 dollar – 1,10 dollar que nous connaissons aujourd’hui, il n’y aurait presque pas de croissance. Or il y a eu 1,7% de croissance dans l’ensemble de la zone euro en 2016, 1,1% en France.

Nous constatons donc les limites de cette croissance économique.

Surtout, les déséquilibres en zone euro sont toujours croissants. Année après année, l’excèdent commercial de l’Allemagne se gonfle tandis que les pays d’Europe du Sud et la France accusent des déficits importants. La France a terminé l’année 2016 avec un déficit de l’ordre de 48 milliards d’euros ; l’Allemagne avec un excèdent de 296 milliards d’euros ! C’est-à-dire que les créances s’accumulent en Allemagne alors que les dettes se creusent ailleurs.

Dit autrement, l’euro convient à l’Allemagne, à l’Autriche, au Luxembourg et à la Belgique flamande et ne convient à aucun des autres pays. Nous sommes dans un régime de monnaie nationale : celui de la monnaie nationale allemande qui a pour nom euro ! L’euro un mark dissimulé.

À la faveur de la crise de l’euro, qui a commencé avec la crise grecque en 2010 et s’est poursuivie avec les crises successives de l’Irlande, du Portugal, de Chypre, des banques espagnoles et maintenant des banques italiennes, l’Allemagne a pris le pouvoir en Europe.

Le problème est donc insoluble ! Il faut clairement poser l’enjeu sous la forme suivante : comment sortir de la monnaie nationale allemande ? On ne peut que constater, à cet égard, la grande pauvreté de la campagne présidentielle.

Peut-on calculer avec un minimum de précision les effets d’une sortie de la monnaie unique sans connaître les circonstances dans lesquelles elle aura lieu ? Quelle différence faites-vous entre sortie de l’euro et démantèlement ?

Je ne me hasarderai pas à ce genre d’hypothèses et de pronostics. C’est en effet faire abstraction du contexte économique et financier en France, en Europe et dans le monde, contexte qui est très évolutif.

L’idéal aurait été que les États membres de la zone euro aient pris acte de l’échec de la monnaie unique et aient décidé de la démembrer, pas nécessairement d’ailleurs pour retrouver des monnaies nationales. Une zone mark entre l’Allemagne, l’Autriche, le Luxembourg et les Pays-Bas est envisageable. Idem entre l’Espagne et le Portugal, dont les entreprises, l’économie et les banques sont très connectées, qui pourraient partager une monnaie commune.

Cela n’a pas été fait car il fallait d’abord sauver les banques ! En 2010, au moment de la crise grecque, les banques françaises étaient engagées à hauteur de 229 milliards d’euros sur la Grèce, l’Espagne et le Portugal ! Les banques allemandes l’étaient quant à elles à hauteur de 226 milliards d’euros ! Il a fallu trois ans aux banques françaises et allemandes pour se désengager de ces marchés à haut risque où elles avaient démontré leur aveuglement. Pouvait-on sérieusement ne pas voir les limites de la croissance grecque, fondée sur l’endettement massif d’un Etat clientéliste, et de la croissance espagnole, issue d’une bulle immobilière ?

En 2012, les dirigeants auraient alors pu annoncer une sortie de l’euro. Mais cette opération impliquait de dire pourquoi l’euro avait échoué ! C’est le même personnel politique ou quasiment le même qui est au pouvoir aujourd’hui. Michel Sapin était déjà ministre de l’économie et des finances en 1992, pendant la campagne référendaire sur le traité de Maastricht ! Il avait dit, alors, que la future monnaie unique serait le garant du plein-emploi … Aujourd’hui, il assume avec ses collègues du gouvernement un stock de l’ordre de 4,5 millions de demandeurs d’emplois.

Ce démembrement n’ayant pas eu lieu, il n’y a plus aujourd’hui d’autres solutions que de sortir de la zone euro pour chaque pays enlisé dans le marasme économique et accablé par la surévaluation monétaire vis-à-vis de l’Allemagne.

En fait, la sortie d’un seul pays signifiera que la messe sera dite pour la monnaie unique. C’est pourquoi la campagne présidentielle française est tant suivie au niveau international. Les probabilités que Marine le Pen l’emporte sont minimes mais pas inexistantes. En 2002, au second tour, Jean-Marie Le Pen n’avait pas dépassé les 20% des voix. En 2017, on crédite Marine Le Pen d’au moins 40 % des suffrages au second tour ! Les traders se préparent à l’hypothèse de son élection tout en retenant l’hypothèse majoritaire de l’élection d’un candidat « mainstream ».

Quelles mesures complémentaires sont nécessaires pour que la sortie de l’euro donne ses meilleurs résultats ?

Tout d’abord, il faut préciser que le rebond économique ne se résume pas à la sortie de l’euro. Le candidat à l’élection présidentielle qui aurait le courage de prendre cette mesure devrait également dire qu’il ne met pas tous ses œufs dans la sortie de la monnaie unique. Elle est nécessaire mais non suffisante. Par exemple, il faudra, à côté de cela, réprimer la fraude fiscale (surtout le Carrousel de TVA qui nous coûte 17 milliards d’euros) et la fraude sociale (couverture maladie universelle, aide médicale d’État, assurance-maladie) qui est gigantesque ! Il faudra rétablir l’équilibre des comptes indépendamment de la sortie de l’euro, revenir sur l’expérience de la décentralisation avec tous les emplois fictifs qu’elle a créés et sortir des 35 heures.

Sur la sortie de l’euro en elle-même, elle permettra d’ouvrir la voie pour mettre en place une stratégie économique de rechange. En voici les conditions :

1- La nouvelle monnaie, qui pourrait s’appeler eurofranc, sera échangée à un contre un, comme cela avait été le cas entre le mark allemand de l’ouest et la monnaie allemande de l’est. En conséquence de quoi il n’y aura pas de valse des étiquettes : tous les contrats seront libellés avec la nouvelle monnaie à un contre un, de façon qu’il n’y ait pas de changements de prix impressionnants comme lors du passage à l’euro. Par conséquent, les habitudes quotidiennes des Français ne devraient pas être changées.

2- Il faudra mettre en place un contrôle des mouvements de capitaux, d’autant moins scandaleux qu’il a été appliqué, contre les traités européens et non sans raison, lors de la crise chypriote.

3 – L’inflation qui résulterait d’une sortie de l’euro est souvent l’objet d’inquiétudes. Or une dévaluation de l’ordre de 15% pourrait provoquer sur deux ans 4% d’inflation supplémentaire au maximum. Ce n’est certes pas négligeable. Mais dire, comme on l’entend dans le débat médiatique, qu’une telle baisse de la monnaie entraînerait une dévaluation des retraites et des prestations sociales de 15% relève du mensonge pur et simple ! L’inflation ne serait que de 4% et, surtout, c’est oublier que toutes ces prestations et ces retraites sont indexées sur l’inflation, conformément à la loi existante ! J’ajoute que si nous avions une inflation supérieure de 4% sur deux ans au lieu d’une inflation quasiment égale à zéro, les dettes privées et publiques seraient réduites mécaniquement de 4 %.

4 – La sortie de l’euro nous donnera, enfin, les moyens d’utiliser la banque centrale nationale pour créer de la monnaie dans un objectif de financement des investissements publics prioritaires, d’ordre économique et écologique. Selon un postulat faux mais répété par la propagande médiatique, toute création monétaire en vue de financer une opération de l’État est inflationniste ou ne crée pas d’activité économique complémentaire. Il est pourtant possible de développer les équipements militaires prioritaires, les infrastructures civiles prioritaires et les investissements écologiques prioritaires, avec un retour sur investissement qui sera important ! 20 milliards d’euros d’investissement dans ces domaines, ce qui représenterait environ 1 point de PIB, nous procurerait près de 1 point de croissance supplémentaire en termes d’activités ou de revenus.

Faut-il orienter l’épargne vers le désendettement et l’investissement ?

Les banques ont réussi à interdire aux Français l’accès à la dette publique. Le président qui mettrait en œuvre une sortie de l’euro devrait dire aux particuliers qu’ils ont désormais à nouveau la possibilité d’y accéder. Il devrait, lui et ses ministres, donner l’exemple en souscrivant sous le regard des journalistes.

Il y a aussi le réservoir très important d’épargne déjà constituée de l’assurance-vie. Les assureurs manquent de placements qui leur procureraient des rendements effectifs, du fait que les taux d’intérêt sont désormais trop bas. Il leur faudrait un rendement de l’ordre de 1,5% à 2% en sus de l’inflation. Il faudrait aussi qu’il soit possible de souscrire à la dette française sur des durées très longues convenant à la couverture de risques à très long terme : 20, 30, voire 50 ou 100 ans !

Quel est le risque le plus grand que pourrait impliquer une sortie de la zone euro ?

Les agences de notation sont montées au créneau pour dire qu’une sortie de l’euro avec une redénomination de la dette française dans la nouvelle monnaie équivaudrait à un défaut de paiement. C’est contraire au droit international, dans la mesure où la grande majorité de la dette française est libellée en droit français. Les juristes spécialisés l’affirment : devant les tribunaux internationaux, la France obtiendrait gain de cause ! Toutefois, entre le moment de la sortie de l’euro et le moment où la France obtiendrait satisfaction devant les tribunaux, la France pourrait effectivement être mise en faillite, parce que notre dette est entre les mains des banquiers, des fonds de placement et des traders ! Car nous sommes soumis depuis plus de trente ans à la loi d’un troc dissimulé : les banques qui souscrivent les nouvelles émissions de dettes des États en Occident ont un pouvoir déterminant sur la politique de ces États ! En contrepartie de l’écoulement des emprunts, elles interdisent aux gouvernements de mettre le nez dans leurs affaires. Autrement dit : nous sommes les otages des banquiers internationaux …

Mais le défaut de paiement de la France qui serait décrété par ces banquiers serait fort dangereux pour eux. Il déclencherait un tsunami financier au moins égal à celui de 2008.

Entre les économistes qui disent « notre système productif est trop fragilisé, nous ne pouvons pas nous attendre à une croissance forte après une sortie de l’euro » et ceux qui affirment « par effet de rattrapage, cette sortie promet une forte croissance », quelle est votre position ?

Les deux analyses sont justes. Nous sommes accrochés au mark depuis 34 ans, d’abord via le système monétaire européen puis via l’euro. Nous avons perdu des savoir-faire, des capacités et des emplois rentables. Nous ne retrouverons pas tout ce qui a été perdu.

Mais nous pouvons encore retrouver beaucoup de choses. Il est impossible aujourd’hui pour les constructeurs français de conserver la production automobile d’entrée de gamme, dont le prix est inférieur à 20 000 euros, à cause de l’euro et des 35 heures. Si nous sortons de ces 35 heures, si nous baissons les charges sociales et si nous quittons l’euro, nous aurons des perspectives, sans compter que la France garde un atout considérable : notre site de production est idéalement situé au cœur de l’Europe occidentale.

Propos recueillis par Laurent Ottavi