Ibn Khaldûn, un islam des «Lumières» – Les prolégomènes (Muquaddima)

Ibn Khaldûn, un islam des «Lumières». (2006) de Claude Horrut, Maître de conférences en science politique chercheur, Université Montesquieu de Bordeaux.

Claude Horrut,

Ibn Khaldûn, un islam des «Lumières».

Paris: Les Éditions Complexe, 2006, 227 pp.
Collection: Théorie politique.

http://classiques.uqac.ca/contemporains/horrut_claude/ibn_khaldun_islam_des_lumieres/ibn_khaldun.html

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Ibn Khaldoun, Les prolégomènes (Muquaddima) en 3 volumes :

 

  • Ibn Khaldoun, Les prolégomènes. Première partie (1863). Traduits en Français et commentés par William MAC GUCKIN, Baron DE SLANE, membre de l’Institut. (1801-1878). Reproduction photomécanique de la première partie des tomes XIX, XX et XXI des Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale publiés par l’Institut de France (1863). Paris: Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1934 (réimpression de 1996), CXVI + 486 pages.
  • Ibn Khaldoun, Les prolégomènes. Deuxième partie (1863). Traduits en Français et commentés par William MAC GUCKIN, Baron DE SLANE, membre de l’Institut. (1801-1878). Reproduction photomécanique de la deuxième partie des tomes XIX, XX et XXI des Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale publiés par l’Institut de France (1863). Paris: Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1936, 494 pages.
  • Ibn Khaldoun, Les prolégomènes. Troisième partie (1863). Traduits en Français et commentés par William MAC GUCKIN, Baron DE SLANE, membre de l’Institut. (1801-1878). Reproduction photomécanique de la troisième partie des tomes XIX, XX et XXI des Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale publiés par l’Institut de France (1863). Paris. Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1938, 574 pages.

 

Ibn Khaldoun (732-808 de l’hégire, 1332-1406 de J.C.), Historien, philosophe, sociologue, juge, enseignant, poète, aussi bien qu’homme politique.

Ibn Khaldun, ses pérégrinations et ses ambitions

D’une puissante famille arabe établie très tôt à Séville puis immigrée en Ifriquiya (Tunisie) avant le début de la reconquista, Abderrahman Ibn Khaldun est né à Tunis le 1er Ramadan de l’an 732 de l’Hégire/1332. C’est dans cette ville qu’il passe son enfance et qu’il reçoit sa formation jusqu’à l’âge de 20 ans.

Cette étape de la vie d’Ibn Khaldun, qui a duré 23 années environ, pendant lesquelles son bâton de pèlerin le mènera un peu partout à travers le Maghreb et l’Andalousie, est la période la plus riche en événements politiques pendant laquelle il ne manque pas d’achever et de parfaire sa formation, notamment dans les cours de Fès et de Grenade où il est l’objet d’intrigues politiques et de vicissitudes qui lui valent même deux ans de prison. Paradoxalement, c’est à cette époque qu’il élabore son principal ouvrage « La Muquaddima » (Les Prolégomènes) à son projet d’Histoire universelle « Kitab al ‘Ibar »* dans la forteresse d’Ibn Salama, dans l’Oranais. Avec l’effondrement de l’empire almohade au début du 7ème siècle de l’Hégire (12ème), on assiste au Maghreb à l’émergence de nombreux Etats dont principalement la dynastie hafcide (cousine des Almohades) avec pour capitale Tunis, les Béni Abdelwad à Tlemcen et les Mérinides, les plus puissants, à Fès. Les rivalités entre ces dynasties déchirent le Maghreb qui continue, depuis, d’être menacé par les royaumes de Castille et d’Aragon, la reconquista ayant alors déjà occupé toute l’Andalousie sauf le royaume de Grenade gouverné par les Ibn al Ahmar.

La période maghrébine

C’est dans ce climat que le jeune Ibn Khaldun, tout juste âgé de vingt ans, quitte sa ville natale où il ne garde plus aucun lien, sa famille ayant été emportée par la grande peste de 749 H, et d’où toute l’élite intellectuelle, fuyant l’épidémie, émigre pour s’installer à Fès (750) sous le règne du sultan mérinide Abu-l-Hassan qui était parvenu à unir le Maghreb sous son règne pour un temps assez court.

Mais dès que le fils de ce monarque, Abu ‘Inan, monte sur le trône, les Abdelwadides et les Hafscides récupèrent leurs territoires. Le sultan mérinide se met alors à la tête d’une puissante armée pour tenter de reconquérir le Maghreb central. Ibn Khaldoun, qui se trouve alors à Biskra (en Algérie), prend contact avec le Mérinide Abu ‘Inan qu’il rejoint à Tlemcen. Celui-ci lui fait l’honneur d’assister à la prière du vendredi avec lui, puis le nomme à son conseil scientifique à Fès et enfin secrétaire particulier dans la cour mérinide. Ce séjour fassi va surtout permettre au jeune Abderrahman de compléter sa formation auprès des maîtres venus d’Andalousie et de Tunis ainsi que dans les bibliothèques de la capitale qui étaient alors des plus fournies du Maghreb.

C’est à cette époque aussi qu’il noue de solides amitiés avec le prince de Grenade, Ibn Al Ahmar, et avec son vizir Lissan Eddin Ibn al Khatib surnommé Dhu-l-wizaratayn mais aussi Dhu-l-Umrayn*, exilés tous deux à Fès suite à une révolution de palais à Grenade. Bien qu’Abu Inan fût généreux avec lui, Ibn Khaldaun juge que le poste qui lui a été accordé n’était pas tout à fait digne de son rang et même inférieur à celui que ses ancêtres avaient occupé auparavant. Il semble que son ambition l’ait poussé à comploter et à intriguer en faveur du prince Hafide de Bjaya (Bougie) alors prisonnier à Fès et qu’il entendait libérer pour qu’il reconquiert son pouvoir, avec la promesse faite à Ibn Khaldoun d’obtenir le poste de Chambellan (Hajib). Dans son « T’arif », Ibn Khaldoun rapporte cet événement avec beaucoup de réserve et trouve une excuse à son attitude dans ce qu’il a appelé les solides liens qui liaient sa famille aux ancêtres du Hafcide Abd Allah Ibn Mohamed. Ibn Khaldun est jeté en prison où il passe deux années et n’est libéré qu’après le décès d’Abu `Inan, sous l’influence du vizir Al Hassan ibn Omar qui le remet dans ses anciennes fonctions. Les vizirs projetant toujours, à cette époque, de devenir Califes à la place du calife légitime, par le biais d’un « petit prince ». Ibn Khaldun, ne se sentant plus en sécurité dans ce climat de complots ininterrompus, décide alors de traverser le Détroit pour se rendre auprès de son ami Lissan Din Ibn al Khatib qui était alors le plus haut dignitaire du royaume des Banu al Ahmar de Grenade où il est reçu comme un prince. Son ami compose même des vers à l’occasion de cet événement.

« …Tu viens à nous telle une pluie bienfaisante

Pour l’enfant, l’homme adulte et le vieillard.

Te rencontrer provoque une joie en moi

Me faisant oublier jusqu’aux délices de la jeunesse.

Et aux émois ressentis auprès des proches… ».

Le prince de Grenade le charge d’une ambassade auprès de Pierre le Gruel de Castille qui se trouvait alors à Séville, cité qui avait déjà accueilli les ancêtres de notre historien. Ibn Khaldun en profite pour se recueillir auprès de leurs tombes et visiter leur domicile. Le Roi de Castille lui propose même de le prendre à son service et lui promet de lui restituer tous les biens de sa famille ; offre qu’il décline avec civilité pour retourner auprès de ses deux amis. Mais bientôt, les nuages assombrissent le climat paisible qui régnait alors entre lui et ses hôtes. Il profite d’une lettre que lui avait envoyée Abdullah Mohammad le Hafcide, son ancien ami de geôle qui avait entre-temps reconquis sa province, pour demander congé à Abu-l-Ahmar afin qu’il puisse entrer dans les fonctions que lui proposait son ami hafcide.

A Bougie, outre les hautes fonctions politiques dont il avait eu la charge, Ibn Khaldun assure des cours de Fiqh (jurisprudence) dans la mosquée de la Kasba. Mais ce n’était là qu’une éphémère sécurité.

Bientôt, Abu-l-Abbas, Emir hafcide de Constantine, attaque Bougie et tue son cousin. Ibn Khaldun refuse de continuer la lutte. On lui propose d’introniser un des enfants du défunt, mais il livre la ville au vainqueur à qui il propose également ses services. Sentant, après un certain temps, le vent annonçant la tempête, il quitte Bougie pour Biskra alors que son frère Yahya est jeté en prison par Abu-l-Abbas. Ibn Hamu, le prince abdelwadide de Tlemcen, lui envoie une lettre où il lui propose le poste de chambellan s’il organise la propagande en sa faveur auprès des tribus de l’Est que le prince projetait de conquérir.

Ibn Khaldun lui envoie tout d’abord son frère Yahya, entre-temps libéré, et s’installe à Biskra pour se réserver, écrit-il dans son « T’arif », à l’étude et l’enseignement. Il tente donc de mener une vie d’homme de lettres, échange une longue correspondance avec Ibn al Khatib. Mais Ibn Khaldun n’est par homme à ne pas s’engager dans la vie. Encore une fois, la nostalgie de la vie politique l’assaille ; il passe d’un camp à l’autre, multiplie les déplacements et se fait agent recruteur du Mérinide Abu Faris. Il tente de rassembler les tribus du Maghreb autour d’un pouvoir réellement fort ; mais la réalité était tout autre et les concurrents en lice bien trop nombreux. Il cherche un dernier refuge au Ribat d’Abu Medyan dans l’Oranais ; mais le roi mérinide aura vite fait de l’en déloger pour le faire venir auprès de lui.

Après bien d’autres tribulations dans le Maghreb central, Ibn Khaldun se retrouve à Fès (1372) où il est bien reçu au début, mais finit par être encore une fois emprisonné et libéré suite à une révolte de palais. Autorisé à regagner l’Andalousie, il reste toujours avec la ferme intention de se consacrer à la science. Sur demande des Mérinides, ce séjour lui est refusé dès qu’il met le pied à Grenade. Il débarque au port de Hunayn (Beni Saf actuellement) d’où il rejoint son frère Yahya dans la cour d’Abu Hamu qui avait reconquis Tlemcen et dont il avait fini par obtenir le pardon. A Tlemcen, il apprend la mort de son ami Lissan Din, étranglé dans sa prison* de Salé. Ibn Khaldun y aurait-il vu un signe et un avertissement? Toujours est-il que, prétextant les besoins de sa fonction et feignant d’accepter une mission, il fuit la capitale Tlemcen pour se réfugier chez ses protecteurs les Béni’Arif. Ceux-ci l’accueillent et intercèdent en sa faveur auprès de Abu Hamou qui lui pardonne avec, vraisemblablement, l’arrière-pensée de l’utiliser un jour. Pour une fois, c’est la retraite tant désirée et, dit-il, il est « Tout à fait guéri de la séduction des dignités…, pour orienter toute mon énergie vers l’étude et l’enseignement ». Dans la forteresse d’Ibn Salama (province d’Oran), entouré de sa famille qui l’avait rejoint, il passe 4 années à méditer, penser et concevoir sa fameuse « Muquaddima », littéralement « Introduction », discours sur l’histoire universelle à son projet « Kitab al’Ibar » qu’il couche sur papier, noir sur blanc, en 5 mois. Il vient d’avoir 45 ans! N’ayant à sa disposition que très peu de livres, Ibn Khaldun décide de rejoindre Tunis où le Sultan Abu al Abbas le reçoit convenablement. Ce séjour lui profite pour enseigner, mais aussi pour revoir, compléter et collationner sa « Muquaddima » qu’il offre au prince hafcide (copie connue sous l’édition hafcide). Appréhendant, après un certain temps, de nouvelles sollicitations à l’action politique, et son enseignement, jugé subversif, n’étant pas sans susciter la réaction des milieux conservateurs et de nombreux ennemis, il prétexte le pèlerinage à la Mecque, débarque à Alexandrie pour rejoindre Le Caire et s’y installe définitivement.

Le séjour égyptien et la rencontre avec Tamerlan

Ce séjour a duré 30 ans pendant lesquels il s’occupe conjointement d’enseignement et de magistrature, mais toujours selon la mouvance que les circonstances ont imprégnée à sa période maghrébine. Ainsi, en butte à la jalousie et à l’acharnement de ses ennemis -l’Imam de la Grande mosquée de Tunis « Ibn ‘Arafa » allait jusqu’à écrire au Caire pour dénoncer ses « mœurs corrompues »- sa fonction de Cadi malékite est cassée quatre fois pour lui être restituée à cinq reprises. Ce séjour égyptien n’en fut cependant pas sans intérêt politique pour Ibn Khaldun qui est alors chargé d’une mission diplomatique à Damas auprès de Timur Lang (Tamerlan) en 1405 pour sauver cette ville du sac, une année seulement avant son décès.

Ibn Khaldun rapporte lui-même cette rencontre dans son autobiographie « Al Ta`arif ». Il raconte qu’il se rend chez le conquérant mongol qui ne manque pas de lui demander de le renseigner sur son pays, le Maghreb, et de lui consigner par écrit toutes les informations utiles sur ces terres. Le conquérant aurait-il eu l’intention de fouler du talon ce territoire? Ibn Khaldun avait-il eu encore une fois la nostalgie de l’aventure politique ou bien retrouvait-il en Timur Lang cette « `assabiya », (esprit de clan), capable d’arracher son pays aux déchirements politiques et au déclin culturel où se débattait alors la civilisation arabe ? Notre auteur rapporte en tout cas qu’il n’avait pas été avare en compliments pour le Mongol, à qui de surcroît il avait apporté des cadeaux (un Coran et Nahj al Burda* de Al Bussayri), « tel qu’incomparable roi du monde dont on n’a pas vu de semblable depuis Adam »!!

En définitive, il apparaît que notre auteur n’a eu aucun succès en ce sens, car il a dû quitter très tôt Timur Lang, quelques jours seulement après, pour le Caire. Il nous a cependant brossé un portait de ce conquérant dans une lettre qu’il a adressée au roi mérinide Abu Faris. « Ce Roi, écrit-il, « Timur », est l’un des plus puissants de la Terre. Les uns le disent savant et précisent qu’il adopte la doctrine du Rafd*, vu son attachement à la famille du Prophète, alors que d’autres avancent qu’il recourt à la sorcellerie, mais il n’en est rien en fait sur cette dernière accusation. Il est en effet d’une grande intelligence et d’une grande sagacité d’esprit, curieux et toujours en quête de savoir. Agé de 60 ou 70 ans, il boîte* à cause d’une flèche qui l’a atteint au pied pendant sa jeunesse lors d’une de ses incursions, selon ce qu’on m’a dit. Lorsque la distance à parcourir est courte, il traîne son pied en marchant, et lorsqu’il s’agit d’un long déplacement, ses hommes le portent sur les épaules ».

L’importance de son œuvre

Les œuvres de Ibn Khaldun ne nous sont malheureusement pas toutes parvenues. Ce « `Allama » (savantissime), titre que les spécialistes lui concèdent volontiers aujourd’hui, est surtout connu pour son histoire universelle « Kitab al’Ibar » et notamment l’introduction à cet ouvrage « La Muquaddima », connue en français sous le titre des « Prolégomènes ». Cet ouvrage, comme rescapé de l’oubli, n’a connu sa première édition qu’en 1857 (édition de Bulaq). Il semble avoir préoccupé son auteur toute sa vie durant. Il ne cesse d’y porter en effet de nombreuses additions, suppressions et corrections jusqu’en 1404, une année seulement avant sa mort. Une copie en fut envoyée par Ibn Khaldun lui-même à la bibliothèque de la Quaraouyine avec une dédicace de waqf de sa propre main (1397).

« Les Prolégomènes » (Muquaddima) sont en fait une introduction au métier d’historien et comportent par ailleurs une encyclopédie qui synthétise aussi bien les connaissances culturelles que les approches méthodologiques permettant à l’historien de faire œuvre scientifique. On voit bien par là que la démarche de l’auteur y est tout d’abord d’ordre épistémologique. Aussi commence-t-il dans la préface des « Prolégomènes », l’introduction proprement dite, par définir sa science (l’Histoire) en précisant tout d’abord son objet spécifique, qui, dit-il, est la société humaine (`Umran Insani) ainsi que l’ensemble des faits sociaux.

Dans le corps des « Prolégomènes », l’auteur développe rigoureusement son argumentation avant de passer à l’exposé proprement dit et qui se divise en six chapitres:

A- La société humaine en général.

B- Les sociétés de civilisation rurale (Umran Badawi)

C- Gouvernements, Etats et Institutions.

D- Les sociétés de civilisation urbaine (Umran Hadari).

E- Les industries et les faits économiques.

F- Les sciences, les lettres et l’ensemble des manifestations culturelles.

C’est pourquoi l’ouvrage contient, outre la science de l’Histoire, mais aussi, des fois explicitement et d’autres fois implicitement, le point de départ à d’autres sciences comme la philosophie de l’Histoire, la sociologie, l’économie et bien d’autres disciplines encore comme la psychopédagogie et la didactique. Pour ou contre Ibn Khaldun, tant la personne d’Ibn Khaldun que son œuvre vont susciter l’enthousiasme de spécialistes de tout bord, voyant en lui, qui le précurseur de la sociologie, qui celui des sciences politiques et économiques, qui celui de la philosophie de l’Histoire…., et parfois même un évolutionniste cinq siècles avant Darwin. En somme, une œuvre géniale qui fait dire à A.J. Toynbie « …Sa « Muqaddima » demeure sans aucun doute, la plus grande œuvre de son genre qui ait jamais été créée encore par qui que ce soit, en tout temps et tout lieu ». Dans « Islam et Capitalisme » Maxime Rodinson voit en lui un marxiste avant la lettre, vu le grand intérêt porté aux questions économiques, et au problème du travail et du profit dans le chapitre V de la Muquadima

Les tribulations et la vie mouvementée d’Ibn Khaldun ont suscité par ailleurs les opinions les plus opposées et soulevé des passions tant chez les orientalistes que chez les penseurs arabo-musulmans. Opportuniste pour les uns, sa vie n’aurait finalement été qu’une série de complots et d’intrigues qui lui valurent l’animosité, voire la haine de certains de ses contemporains ainsi que cette vie instable, dans le déchirement familial et dans l’insécurité*. Certains orientalistes, excusant cette attitude (manière de la tenir pour vraie et vérifiée) la trouvent justifiée et motivée par la situation socio-politique de l’époque où tout sentiment d’appartenance aurait été absent, et où la notion même de patrie n’aurait eu aucun sens ; notion moderne par rapport au concept de patrie au Moyen-Age. Concernant cette dernière interprétation, faut-il rappeler que notre auteur avait cependant clairement conscience de son appartenance maghrébine qu’il tenait à exprimer jusque par l’aspect vestimentaire pendant tout son séjour au Caire, ainsi que par les liens qu’il a gardés vivants avec son pays, le Maghreb, tant par ses correspondances que par l’envoi de « Kitab al Ibar » à la bibliothèque de la Quarawiyine?

Plutôt que de la conscience d’une patrie, Ibn Khaldun avait en fait la conscience d’une région qui, il est vrai, le préoccupait par le spectacle des divisions, mais aussi par le rêve et la hantise de son unité et de sa grandeur.

C’est au XIX siècle que l’Europe découvre Ibn Khaldun et son œuvre magistrale, un monument de valeur universelle, et voit en son auteur le fondateur de disciplines qui se révèlent parmi les plus fructueuses des sciences humaines modernes.

Depuis l’édition française due à Quatremère à Paris (1858) du texte arabe de la Muqaddima, l’Occident n’a pas cessé de s’enthousiasmer devant le génie d’Ibn Khaldum, mais certains dressent néanmoins de lui une statue solitaire comme pour l’amputer de son temps, et brossent l’image d’un mutant comme parachuté dans l’environnement culturel arabo-musulman qui, selon certains d’entre eux, ne pouvait engendrer pareil génie. Toute tentative de récupération étant vouée à l’échec, sinon aberrante, comme lorsque Gautier écrit: « …. Ibn Khaldoun veut comprendre! Voilà qui est bien occidental pour un Musulman » ou encore: « par le détour de l’Andalousie, peut-être une bouffée de notre renaissance occidentale soit parvenue jusqu’à l’âme orientale d’Ibn Khaldoun », on se met alors à arracher Ibn Khaldun de son contexte, occultant ainsi la vivacité d’un héritage civilisationnel arabo musulman et rejetant dans l’ombre tout le contexte culturel de l’auteur.

En fait, Ibn Khaldun représente la synthèse des connaissances de son temps et de son environnement social, tout à fait engagé dans son époque dont il avait pleinement conscience des forces et des faiblesses. Il avait dressé le constat du déclin de sa civilisation et des convulsions qui avaient fini par démanteler l’unité politique à laquelle fut substitué un ensemble de nations et d’Etats divers.

Néanmoins, ce monde demeure pour lui le Monde musulman dans sa réalité qu’il convenait d’ausculter pour cerner les causes du déclin en sondant le temps et en agissant, tout comme son contemporain Ibn Battouta, le globe trotter, en avait exploré l’espace.

Son œuvre donc, selon les termes mêmes du sociologue iraqien, Ali Wardi, « comporte des idées sur lesquelles pourrait se fonder une sociologie arabe », et selon les termes de Yves Lacoste « une contribution fondamentale à l’histoire du sous-développement… Elle marque, conclut Lacoste, la naissance de l’Histoire en tant que science et elle nous fait déboucher sur une étape essentielle du passé de ce qu’on a appelé hier et peut être encore aujourd’hui le tiers-monde ».

Mustapha El Kasri
(Le Temps du Maroc Du 26 Février au 04 Mars 1999 – N° 174)

*- Livre des enseignements et traité de l’Histoire ancienne et moderne sur le geste des Arabes, des Perses, des Berbères et des souverains de leur temps.
*- Surnommé ainsi parce que menant deux vies à la fois, celle d’homme politique pendant la journée et celle d’homme de lettres le soir qu’il passait atteint d’insomnie à lire et à écrire sur les sujets les plus divers
*- Sous les Wattacide, comme par comble de malheur, sa tombe a été exhumée et son cadavre brûlé dans la place connue aujourd’hui sous le nom de « Bab Mahruq » littéralement « Porte du brûlé », à Fès
*- Poème faisant le panégyrique du Prophète.
*- Doctrine qui refuse que le Califat appartienne à d’autres que la descendance du Prophète.
*- Des médecins soviétiques ont pu constater cette malformation en opérant l’autopsie du corps de Tamelan exhumé de son tombeau à Samarcande.
*- Voir à propos de cette animosité la période égyptienne dans « al Ta’rif » ainsi que l’intelligente pièce de théâtre Al « `Allama » de Salem Himmich.