Il n’y a de politique qu’en référence au collectif

Le commun est le principe même de toute vie en société, mais ce n’est pas une chose, une substance ou une qualité, ni même une fin que l’on vise ou que l’on recherche. Ce n’est pas non plus un synonyme d’universel ni de public (par opposition au privé). Le commun (koinôn) désigne ce qui appartient à la communauté (koinônia), mais à aucun de ses membres en particulier. Le commun profite à tous, mais ne peut être partagé ou divisé. Il est inappropriable par nature, pour l’excellente raison qu’on ne peut en jouir qu’en commun.

Dans cette perspective, le bien commun n’a d’autre sens que celui d’un bien qui a été institué en commun. Dans l’expression « bien commun », le second terme compte d’ailleurs tout autant que le premier, car le commun est à lui seul déjà un bien. Le bien commun se définit alors comme ce dont chacun peut jouir sans qu’on puisse en faire l’objet d’un partage.

L’individualisme libéral constitue l’exact opposé du commun. L’individualisme est la philosophie qui considère l’individu comme la seule réalité et le prend comme principe de toute évaluation. C’est pourquoi l’individualisme libéral ne reconnaît aucun statut d’existence autonome aux communautés, aux peuples, aux cultures ou aux nations. La société n’est plus qu’un simple agrégat d’atomes individuels.

En se fondant sur l’individualisme, le libéralisme adopte d’emblée une position antipolitique. Car la pierre d’angle du politique est le commun, et c’est pourquoi la notion de « politique libérale » est si souvent apparue comme une contradiction dans les termes. Le politique exige le commun, parce qu’il n’y a pas de politique des seuls individus. Il n’y a de politique qu’en référence au collectif.

La montée de l’individualisme a abouti à l’effondrement des « grands récits » porteurs de projets collectifs. Mais elle a aussi entraîné une corruption de la démocratie. Si la démocratie est en son fond un régime politique, c’est en effet d’abord parce qu’elle permet une participation de tous les citoyens aux affaires publiques qui équivaut elle-même à une mise en commun.

Le déploiement de la logique capitaliste qui, sur fond de guerre économique généralisée, a pour seul but de mettre en phase la reproduction de la société et la reproduction du capital, correspond à l’apogée du non-commun.