José Mujica, Le président « le plus pauvre du monde »

L’ancien guérillero tupamaro des années 1970 a accédé à la présidence de la République uruguayenne en 2009.

Trés populaire auprès des jeunes et des défavorisés, « Pepe » s’est fait le héraut de la lutte contre la société de consommation.

Le président uruguayen, José Mujica, chez lui, dans sa ferme, à l’écart de Montevideo, le 25 juin 2013
Le président uruguayen, José Mujica, chez lui, dans sa ferme, à l’écart de Montevideo, le 25 juin 2013

Il a passé douze ans dans les geôles des militaires pendant la dictature en Uruguay, torturé et enfermé deux ans au fond d’un puits. José Mujica, dit « Pepe », président de l’Uruguay, a même confié que, pendant ces années noires, ses uniques compagnons étaient une grenouille et des rats avec lesquels il partageait des quignons de pain… Des années se sont écoulées, José Mujica a fait son autocritique sur son passé de guérillero mais, à 78 ans, cet homme jovial et moustachu garde le cœur à gauche.

Né le 20 mai 1935 dans une famille modeste (son père était d’origine basque et sa mère une descendante d’Italiens), José Mujica a commencé son parcours politique au côté de militants anarchistes, avant de devenir un des dirigeants des Tupamaros, une guérilla urbaine des années 1970 qui pratiquait des vols armés et des enlèvements, ce qui lui vaudra d’être incarcéré de 1973 à 1985.

Au lendemain du retour de la démocratie, en 1984, M.Mujica bénéficie des lois d’amnistie. Et commence un brillant parcours politique : il fonde le Mouvement de participation populaire (MPP), adhérant au Front élargi en 1989. Elu député en 1995, il devient, quatre ans plus tard, le sénateur le mieux élu de l’histoire uruguayenne. En 2004, il est nommé ministre de l’agriculture. Ce parcours sans bavures se conclut en novembre 2009 par son élection à la présidence, avec plus de 52 % des voix.

Chef d’Etat atypique se présentant comme le « candidat des pauvres », José Mujica mène une politique fidèle à la tradition, plutôt libérale, du pays. L’Uruguay a été l’un des premiers pays du monde à abolir la peine de mort, en 1907. Six ans plus tard le divorce était légalisé. Vingt ans plus tard, les femmes obtenaient le droit de vote. Et, depuis 2008, les couples homosexuels peuvent adopter des enfants.
La présidence de M. Mujica a été marquée par plusieurs avancées : le Parlement, le 10 avril, a adopté, après de vifs débats, la loi autorisant le mariage entre personnes du même sexe. En décembre 2012, c’est l’avortement qui était légalisé. L’Uruguay devenait le premier pays d’Amérique du Sud à dépénaliser l’IVG. En revanche, M. Mujica a dû freiner son projet de placer sous le contrôle de l’Etat la production et la commercialisation de la marijuana.

Le style décalé de José Mujica, son allure débonnaire et son rejet du protocole – il ne porte jamais de cravate – divisent la société uruguayenne. Sa cote de popularité est tombée à moins de 50 % d’opinions favorables. Un des principaux griefs à son encontre est l’accroissement de l’nsécurité dans un pays autrefois paisible, appelé la « Suisse de l’Amérique latine ».

« Pepe » reste populaire, surtout auprès des jeunes et des plus démunis, qui aiment son franc-parler et son humour. Ils sont fiers d’avoir « le président le plus pauvre du monde », tel que l’a baptisé la presse internationale. Le président uruguayen donne tous les mois 90 % de son salaire d’environ 9 000 euros à des organisations sociales. Il n’utilise ni Internet ni Twitter. Seulement un vieux portable.

Mais ses manières un peu frustes et son parler familier choquent la bourgeoisie. Début juin, l’ancien guérillero, qui se déclare athée, a été reçu à Rome par le pape François, un « pape débrouillard et qui    connaît la rue », dont il apprécie l’autorité. Trois mois plus tôt, il avait provoqué un incident diplomatique avec l’Argentine après avoir traité la présidente Cristina Kirchner de « vieille » et de « butée », et avoir attendu plusieurs jours pour présenter ses excuses. Peu après son investiture, lors d’un sommet à Caracas, l’apparition à la télévision du président uruguayen portant un blouson en treillis de l’armée vénézuélienne, identique à celui d’Hugo Chavez, avait fait scandale. « Pepe » avait expliqué qu’on le lui avait prêté parce qu’il avait froid et n’avait pas prévu de vêtements chauds !

José Mujica, marié à la sénatrice Lucia Topolansky, elle aussi ancienne militante des Tupamaros, refuse d’habiter l’opulent palais présidentiel à Montevideo. Il faut parcourir un chemin de terre jalonné de jardins potagers, dans une banlieue rurale de la capitale, pour arriver jusqu’à l’humble rancho où vivent le président et la première dame : une chambre et une cuisine rudimentaire recouvertes d’un toit en zinc. Le seul luxe de « Pepe » Mujica est une Coccinelle bleue, achetée en 1987. Il bricole lui-même ses trois tracteurs, avec lesquels il laboure la terre et cultive des chrysanthèmes, flanqué de sa chienne Manuela, une bâtarde noire à qui il manque une patte.

Quand on lui demande s’il est pauvre, il cite Sénèque : « Le pauvre n’est pas celui qui a peu mais celui qui veut beaucoup. » « Je ne suis pas pauvre, je vis de manière austère. C’est ça la vraie liberté !,    poursuit-il. Si j’avais beaucoup de choses, il faudrait que j’en prenne soin pour qu’on ne me les vole pas. Ma femme et moi, on passe le balai, et voilà ! Il nous reste beaucoup de temps pour faire ce qu’on aime. » Une philosophie de vie que le président uruguayen revendique dans les forums internationaux, où il pourfend la société de consommation.

De profondes luttes internes déchirent son gouvernement du Front élargi, une alliance hétéroclite qui va des sociaux-démocrates aux communistes en passant par d’anciens guérilleros. Son intention affichée de créer un impôt frappant les plus riches propriétaires terriens a débouché sur un nouvel affrontement avec son vice-président, Daniel Astori, un ancien ministre de l’économie de tendance libérale. Ce dernier a menacé de démissionner si le président Mujica ne respectait pas les accords passés pendant la campagne électorale, à savoir que la politique économique est du ressort du vice-président. L’impôt polémique a finalement été jugé inconstitutionnel par la Cour suprême de justice.

La plus haute instance judiciaire du pays a asséné un autre revers symbolique au chef de l’Etat uruguayen, en février, en déclarant inconstitutionnelle une loi de 2011 rendant imprescriptibles les crimes de la dictature. Les tortionnaires des années noires resteront impunis.

Christine Legrand
Buenos Aires