La dernière bataille, « Victoire finale » ou déclin de l’islamisme ?

Certains sociologues et chercheurs en politique, par exemple Ernest Gellner et Francis Fukuyama, considèrent l’islamisme comme un mouvement à fonction identitaire pour le monde musulman, au même titre que le nationalisme pour l’Europe de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Pour ma part, je ne conçois absolument pas l’islamisme comme un élément constitutif de l’identité mais comme une béquille identitaire. Les islamistes ont besoin de s’appuyer dessus tout en l’utilisant comme arme. Un vieillard inapte, estropié, qui cogne furieusement autour de lui avec sa béquille : voilà pour moi le symbole de l’islamisme. La véhémence avec laquelle les islamistes martèlent leurs objectifs n’est pas le signe de leur force mais celui de leur faiblesse. Exactement comme celui qui prêche dans le désert. Or, c’est précisément dans cette faiblesse de l’islamisme que réside sa dangerosité.
Dans les nations tardives que furent l’Allemagne et l’Italie, le fascisme est né au cours d’une phase où ces pays s’imaginaient pris en tenaille entre leur propre identité culturelle nationale et la réalité du monde : nous face au reste du monde qui nous est hostile. D’une façon similaire, ce sont aujourd’hui les musulmans aux quatre coins du globe qui sont pris en tenaille entre, d’une part, les exigences de leur tradition et de leur religion et, d’autre part, celles du savoir et de la vie telle qu’elle est ailleurs. Durant la première moitié du XXe siècle, une asymétrie semblable a conduit deux fois le monde à la catastrophe. C’est aussi à cette période de tensions qu’est né le fascisme islamique, qui compte aujourd’hui de nombreux partisans.
Peu importe que le fascisme puisse être réactif ou puissant à un moment donné de son existence ; il reste voué à sa perte. En effet, il ne peut pas éternellement maintenir en l’état le climat et les circonstances qui ont permis sa montée en puissance, ni l’énergie et la foi qui l’ont porté. Il a besoin de guerres qui l’attisent, d’adeptes dont on a lavé le cerveau et qui le soutiennent jusqu’au bout, de victimes qui entraînent avec elles d’autres victimes. Mais, au bout du compte, le fascisme sera toujours vaincu. La question qui se pose simplement, c’est : combien de temps cela prendra-t-il ? Et à quel prix cette victoire viendra-t-elle ? Avant que le fascisme européen ait pu être écrasé, il a plongé le continent dans la détresse de la guerre et coûté la vie à plusieurs millions de personnes. Il a dévasté des villes et des contrées entières ; les alliés vainqueurs qui mirent fin à cette horreur devinrent, pendant les décennies suivantes, les acteurs de la guerre froide.
Cette épreuve peut-elle être épargnée au monde musulman ? Peut-on consolider les efforts de modernisation et de démocratisation dans les sociétés islamiques sans que la population de ces pays ait à payer le même tribut qu’autrefois le monde occidental ? Est-il possible que ces sociétés, qui n’ont pas fait leur travail pendant des siècles, n’en supportent aucune conséquence ?
Je ne le crois pas.
Certes, pour le moment, les Frères musulmans n’ont pas réussi à construire un État islamiste en Égypte, mais cela ne signifie pas la fin de l’islamisme en général. Cela ne signifie même pas la fin des Frères musulmans eux-mêmes puisqu’ils ne sont pas actifs seulement en Égypte, on l’a vu, mais aussi dans plus de soixante-dix États du monde entier, et qu’ils disposent d’un solide réseau, ainsi que de milliards de dollars.
Mais espérons qu’il deviendra de plus en plus difficile pour les islamistes d’ériger un État théocratique quelque part dans le monde. Il y a trente-cinq ans, l’Iran a pu fonder puis conserver une dictature islamique parce qu’il a pu se cacher dans l’ombre de la guerre froide et que sa richesse pétrolière lui a donné les moyens de s’isoler politiquement. Cependant, depuis quelques années, il est devenu de plus en plus difficile de maintenir une telle dictature, repliée sur elle-même, ou d’en établir une nouvelle, car l’économie mondialisée et la communication moderne tendent à empêcher les despotes de couper totalement leurs sociétés de ce qui se passe ailleurs ou dans leur propre pays. La cyber-glasnost échappe à l’autorité des dirigeants. Même des dictatures telles que la Corée du Nord ou le Turkménistan ne pourront plus l’ignorer très longtemps.
À l’occasion d’une conférence donnée à Berlin en septembre 2013, je discutai avec le chercheur en sciences politiques Francis Fukuyama de sa théorie de « end of history ». Après l’effondrement de l’Union soviétique, Fukuyama avait annoncé la fin des idéologies et prédit que la démocratie libérale serait la seule possibilité envisageable par les nations de ce monde.
Je lui demandai si cela valait également pour l’islamisme et si, désormais, les sociétés musulmanes se démocratiseraient à toute allure. Fukuyama répondit par la négative. Selon lui, la fin de l’islamisme n’est pas en vue : la frustration des jeunes musulmans est trop profonde et le développement économique de la plupart des États islamiques n’annonce rien de bon. Contrairement à la Chine, où des couches de plus en plus étendues de la population profitent de l’essor économique et de l’ouverture prudente des marchés, les États islamiques s’enferrent dans la stagnation. En même temps, la population de ces pays est informée des événements internationaux grâce à Internet. On se révolte, jusqu’à éventuellement renverser un dictateur, mais, au bout d’un moment, on s’aperçoit que cela n’a servi à rien économiquement, ni apporté un quelconque progrès. Révolution ici, coup d’État là, mais rien ne bouge. C’est précisément ce qui fait le terreau de n’importe quelle sorte de fondamentalisme.
Les islamistes ne peuvent certes plus ériger ni maintenir d’États viables, en revanche ils peuvent construire des enclaves dirigées par la charia sur les ruines d’États en déliquescence, comme en Irak, en Syrie, en Libye, en Somalie, en Afghanistan et au Mali. Dans les États qui fonctionnent encore à peu près, les islamistes sont toujours en mesure de diviser la société et de paralyser les institutions. À cela s’ajoute la situation démographique dans la majorité des États musulmans, qui tend plutôt à accroître les tensions. 65 % des musulmans ont moins de trente ans. Le chômage grimpe en flèche, particulièrement chez les jeunes gens. Leur énergie et leur colère sont de l’huile sur le feu de la radicalisation. Et on ne dirait pas que le potentiel de cette jeune génération soit près de s’épuiser : les problèmes du monde musulman s’accroissent plus rapidement que la capacité de résoudre ces problèmes. L’État ne peut pas suffisamment s’occuper d’eux, il n’a aucune perspective à leur offrir et n’est plus en mesure non plus de les dissuader ou de les brider au moyen d’appareils de sécurité. Heureusement, au fond. Mais à présent les islamistes volent au secours de ces pouvoirs vacillants en leur proposant leurs services. La tentation est grande : il ne s’agit somme toute que de conserver de vieilles prébendes. Or, même si les islamistes proposent leur soutien « juste » pour un projet à court terme, ils ne perdront pas de vue leur objectif premier : combattre les infidèles jusqu’à la mort sur le sentier de Dieu.
Les islamistes ne croient pas au caractère réformable de leurs sociétés par des projets économiques et politiques. La souveraineté émane de Dieu et non du peuple. Ils croient à l’éternel combat entre le bien et le mal, qui s’achèvera par la victoire du bien. Ce n’est qu’une fois le royaume de Dieu établi sur terre, une fois que tous les hommes auront accepté l’islam, qu’on connaîtra l’opulence et la paix. D’ici là prévaut le djihad permanent.
En même temps, l’unité de tous les musulmans est illusoire, à cause de toutes les orientations et des sectes qui sont incapables de s’accorder sur le plan théologique ou politique. Mahomet a prophétisé que les musulmans se diviseraient en 72 sectes, dont 71 suivraient une doctrine erronée et finiraient en enfer. Une seule prendra la bonne voie. Mahomet nomma ce groupe « la secte sauvée ». Aujourd’hui, chaque tendance religieuse et chaque secte se prend pour l’Élue et la Sauvée, et considère les autres musulmans comme des infidèles. C’est là que réside la haine des sunnites à l’égard des chiites, des ahmadis, des soufis et des alévis. Au sein même des sunnites, il y a de nombreux sous-groupes, qui ne s’entendent pas les uns avec les autres : salafistes, Frères musulmans, hanbalites, malikites, shafi’ites, hanéfites et ash’arites. Il y a même des djihadistes anti-Assad qui combattent à présent en Syrie. D’une certaine façon, la peur qu’éprouve l’Europe à l’idée d’une conquête de l’islam est infondée si l’on tient compte de cet éparpillement interminable. Et si l’on regarde attentivement la situation, les musulmans sont plus préoccupés par eux-mêmes que par l’armement en vue d’une campagne contre l’Occident au nom d’Allah. Ils ne s’accordent même pas pour dire quelle est la forme authentique de l’islam. Mais cela les empêche-t-il de se préparer à la grande bataille ?
Au Caire, je rencontre le juge retraité Mohamed Abdel-Rasoul, qui fut membre des Frères musulmans pendant dix ans. Il a lu tous les textes et communiqués du mouvement, et constaté que la confrérie n’a guère de notions de ce qui est nécessaire pour établir un État et qu’elle vise plutôt à préparer ses membres à affronter la dernière bataille. Lorsque je me suis entretenu avec Abdel-Rasoul, les Frères musulmans étaient encore au pouvoir en Égypte. Mais il prédisait déjà : « Ils échoueront sur le plan politique. Ensuite, ils reviendront au terrorisme, car c’est le seul domaine dans lequel ils s’y connaissent. Ils mobiliseront des guerriers pour le combat final, pas seulement en Égypte. Nombreux sont ceux qui répondront à cet appel. Pas suffisamment pour conquérir le monde. Mais suffisamment pour le plonger quelques années dans l’angoisse et la terreur. Jamais ce ne fut aussi facile qu’aujourd’hui de convaincre un jeune musulman qu’un attentat-suicide est la meilleure action qu’il puisse accomplir dans sa vie. »
Les conflits en Syrie, en Libye, en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, au Liban ou au Yémen, le fondamentalisme grandissant dans les États du Golfe et la guerre confessionnelle entre l’Iran et l’Arabie Saoudite : tout cela prépare le terrain à une nouvelle vague de radicalisation, qui sera plus forte que toutes les précédentes. En effet, ces conflits ne se sont pas uniquement déroulés à l’intérieur des frontières du monde musulman mais ont déferlé sur l’Europe et l’Amérique du Nord, où ils ont aussi provoqué un regain de radicalisation. Abdel-Rasoul estime que les islamistes installés en Occident sont avantagés : ils peuvent s’organiser et recruter de nouveaux adeptes plus librement, étant donné qu’ils ne sont exposés ni à la répression d’un État policier ni aux soucis financiers. Ceux qui n’ont pas d’emploi perçoivent l’aide sociale, et les organisations radicales elles-mêmes touchent de généreux dons en provenance des États du Golfe.

Fukuyama et Abdel-Rasoul s’accordent à penser que la fin des idéologies ne concerne pas l’islamisme en raison notamment de l’échec des États musulmans. Mais cette justification suffit-elle ?
Le national-socialisme en Allemagne a été anéanti au bout de douze ans. Le communisme s’est, quant à lui, maintenu pendant soixante-douze ans. Malgré plusieurs défaites, l’islamisme conquiert régulièrement de nouveaux terrains et de nouveaux adeptes parce qu’il se réfère à une mission divine, qui est impérieuse pour de nombreux musulmans. Mais, à mon sens, une autre composante vient s’ajouter. La pression extérieure a mis à genoux le fascisme en Allemagne et au Japon. Ce fut une défaite à la fois militaire et morale, une défaite qui, avec le temps, fut acceptée comme telle et conduisit à une réorientation. Il fallut quelque temps, mais à long terme la population ne céda pas à la tentation de rendre les Alliés responsables de leur propre misère. Dresde, Munich, Hambourg et Berlin étaient réduites en cendres, mais la tendance à vouloir imputer cette situation aux escadrons de bombardements ennemis ne s’éternisa pas. On finit par reconnaître que la guerre qu’avaient déclenchée les nazis n’était pas juste. À Hiroshima et Nagasaki, les ravages étaient encore plus colossaux, pourtant les appels à la vengeance n’eurent guère d’écho.
Certains Allemands furent d’emblée de fervents nationaux-socialistes, d’autres le devinrent après les rapides succès des campagnes militaires, d’autres encore s’accommodèrent du régime. Cela dura un certain temps avant qu’on en arrive à admettre, dans le cadre du travail d’analyse historique, qu’Hitler et ses sbires – donc « les autres » – n’étaient pas les seuls responsables, mais qu’on avait soi-même apporté sa pierre à l’édifice, activement ou par le silence, et que l’idéologie fasciste, la folie raciste et sa vision de l’homme avaient fait effet. Ce fut un long processus de prise de conscience, peut-être pas toujours volontaire. Mais il a eu lieu.
C’est là précisément la différence avec l’islamisme. Par comparaison, les islamistes n’ont jamais connu de défaites militaires ou morales dévastatrices. Jamais la pression extérieure ou même intérieure n’a été forte au point qu’on soit obligé de réexaminer ses propres convictions. Du point de vue des islamistes, ce n’est du reste pas nécessaire : après tout, ce sont « les autres » qui font fausse route.
À trois reprises, la confrérie des Frères musulmans fut interdite en Égypte : dans les années quarante, puis cinquante, et en 2013. Toutefois, l’idéologie et l’état d’esprit qui ont contribué à la naissance du mouvement n’ont jamais totalement faibli. On les retrouve dans pratiquement tous les manuels scolaires. L’inamovibilité de la religion fut la porte dérobée par laquelle cette organisation est toujours parvenue à revenir au cœur de la société. Le principe du djihad défini comme une pratique voulue par Dieu, le rêve de la victoire de l’islam, le classement des infidèles au rang de sous-hommes : tout ceci continue à faire partie intégrante des fondements éducatifs dans la plupart des pays musulmans. La lecture sélective de l’histoire, la reproduction des sempiternelles images de l’ennemi et la croyance consistant à voir les musulmans comme les Élus dotés d’une supériorité morale par rapport au reste de l’humanité : tout cela conduit à adopter une position qui constitue la base du terrorisme.
Bien que de nombreux musulmans soient contre les Frères musulmans ou les salafistes, ils ne souhaitent pas pour autant abandonner totalement l’idée d’un État musulman. Ils croient que l’idée en soi est bonne, que seule sa mise en œuvre a laissé à désirer. Certains ne voient aucun rapport entre la mentalité islamiste et les revendications de l’islam lui-même. Ils veulent, certes, la démocratie, mais tout en réclamant que l’islam façonne cette démocratie. C’est comme l’histoire de cet homme qui tente de se moderniser en achetant une Mercedes neuve dont il enlève le moteur pour ensuite laisser deux ânes tracter la voiture.
De telles illusions proviennent du fait que l’islamisme sait régulièrement faire du neuf avec du vieux. Le rêve islamiste ne s’est pas encore envolé en fumée.
Au Japon, la modernisation et la démocratisation n’ont été possibles qu’après la guerre, après que le peuple a fait descendre l’empereur du ciel pour en faire un être temporel. Auparavant, des kyrielles de kamikazes étaient prêts à sacrifier leur vie pour l’empereur et pour une guerre insensée en hurlant tenno banzaï. Dans le monde islamique, personne n’ose à ce jour remettre en question le pouvoir de l’ « empereur céleste », et encore moins de le faire chuter. Beaucoup de musulmans ont du mal à reconnaître que liberté et démocratie ne s’accordent pas avec l’idée que l’homme est téléguidé par une entité céleste. Il leur est difficile d’admettre que ce n’est pas la foi d’un homme mais ses actions qui sont déterminantes, et qu’aucune idéologie ne vaut la peine de tuer ou de sacrifier sa vie.

« Le fascisme islamique » de Hamed Abdel-Samad