« La Turquie a des intérêts communs avec les djihadistes »

par Mathilde Régis

La police turque a arrêté sur son territoire, ce vendredi, 21 membres présumés de l’Etat islamique. Cependant, jusqu’à présent, la Turquie a plutôt eu une position « non-interventionniste » dans le dossier syrien. Jean Marcou, co-éditeur du site de l’Observatoire de la vie politique turque et enseignant-chercheur à Science Po Grenoble, essaye de décrypter pour « Marianne » cette attitude.

Marianne : Jusqu’à présent, Ankara a opté pour la passivité dans le dossier syrien. Une telle attitude ne sert-elle pas de facto les intérêts de Daech ?
Jean Marcou : La cible prioritaire de la Turquie reste le régime de Bachar Al-Assad, et de ce fait, on peut parler d’intérêts communs avec les djihadistes. La Turquie n’en a pas moins des relations conflictuelles avec Daech. Pendant l’été 2014, plus d’une quarantaine de personnes (des diplomates turcs et leurs familles) ont été enlevées par l’EI au consulat général de Mossoul. La Turquie n’a probablement pas songé assez vite à évacuer son consulat, alors que les Kurdes irakiens lui avaient proposé une assistance pour le faire. Elle a refusé, ce qui signifie sans doute qu’elle pensait que Daech n’oserait pas s’en prendre à ses ressortissants. Les services turcs ont dû par la suite négocier la libération de ces otages pendant deux mois. Le fait que la Turquie ait pu discuter avec Daech et obtenir gain de cause, même si elle a dû consentir à libérer plusieurs dizaines de djihadistes, est révélateur. Plus récemment, il y a eu l’épisode de la tombe de Suleiman Chah, une enclave turque en territoire syrien, que l’armée turque a dû évacuer en février dernier alors qu’elle était encerclée par Daech depuis un an.

Les députés kurdes accusent, de leur côté, Ankara de favoriser les djihadistes contre les Kurdes. Qu’en est-il vraiment ?
La Turquie craint la création d’une entité indépendante kurde dans le nord de la Syrie alors même que, de fait, celle-ci existe déjà. Nous assistons en fait à un coup de billard à plusieurs bandes. Car Ankara est parfois capable d’établir une relation avec les Kurdes de l’extérieur. Dans le cadre de sa stratégie régionale que l’on résume souvent par la formule « zéro problème avec nos voisins », elle s’est ainsi alliée avec le gouvernement kurde d’Irak du nord — même si cette relation a été un peu entamée du fait de la passivité turque pendant l’offensive de Daech l’année dernière. Cependant, les Kurdes irakiens ne sont pas les Kurdes syriens, et le gouvernement turc reproche à la branche militaire de ces derniers (YPG) d’être liée au PKK, le mouvement rebelle qui entretient une guérilla dans le sud-est de la Turquie depuis 1984. Lorsque les Occidentaux ont envisagé d’aider les YPG face à l’offensive Daech, on a vu la Turquie brandir le risque que ce soutien profite aussi au PKK. Ce qui inquiète la Turquie, ce sont non seulement les victoires des Kurdes syriens mais également le prestige qu’ils en retirent sur la scène internationale. Désormais, ils apparaissent sur le terrain comme le principal, voire le seul adversaire solide de Daech.

Le gouvernement turc a-t-il envisagé de mener une opération militaire en Syrie afin de contenir la progression de l’État islamique et des Kurdes ?
Le gouvernement en parle pour essayer de montrer qu’il fait quelque chose. La Turquie peine à trouver clairement une position car elle est prise en étau, coincée entre sa rhétorique de puissance régionale interventionniste, les réactions que provoquerait cette intervention et entre, aussi, sa tradition diplomatique consistant à ne pas s’impliquer dans les conflits de ses voisins. Les Turcs considèrent par ailleurs que le gouvernement de l’AKP s’est trop impliqué dans des problèmes de voisinage et qu’il en paye l’addition aujourd’hui. Pour une intervention en Syrie il faut que l’AKP obtienne l’aval du Parlement, ce qui risque de provoquer des débats très difficiles. Tant les Kurdes que les kémalistes et un peu, paradoxalement, le parti d’extrême droite nationaliste, sont hostiles à un engagement militaire. Les sondages ont bien montré également, depuis le début, que l’opinion publique n’est pas favorable à une implication en Syrie.

La Turquie est membre de l’OTAN, mais n’ouvre pas ses bases militaires aériennes aux Américains, seule force occidentale à frapper sur le théâtre syrien. Où en sont les relations entre la Turquie et les Etats-Unis ?
Les Américains ont redit très clairement la semaine dernière qu’ils n’étaient pas pour l’établissement d’une zone tampon à la frontière pour stabiliser le flux de réfugiés, ce que la Turquie souhaite depuis le début. Les Turcs reprochent aux Américains de les laisser seuls et soulignent régulièrement que le coût du conflit, pour la communauté internationale, est bien moindre que pour eux. En septembre 2013, quand Barack Obama a refusé de réagir à l’utilisation d’armes chimiques dans le conflit, alors que Washington avait fait d’un tel usage « une ligne rouge à ne pas franchir », le gouvernement turc a enterré l’idée d’une plus grande implication de la part des Etats-Unis. A cette époque, la Turquie et la France s’étaient retrouvées pour soutenir une intervention internationale qui n’a finalement pas eu lieu. Les Etats-Unis ont préféré négocier une sortie de crise avec la Russie, au grand dam de leurs alliés. La Turquie a reçu le soutien de l’OTAN avec l’installation et le maintien de rampes missiles Patriot dans le sud-est du pays. Mais, dans le contexte actuel, notamment face à la menace Daech, la Turquie suspecte les Etats-Unis de consentir à un retour de Bachar Al-Assad dans la recherche d’un règlement du conflit.

Quel est aujourd’hui le poids politique de l’armée turque, longtemps incontournable, et qui avait entamé un bras de fer avec Erdogan à son élection à la tête du pays ?
L’armée redresse la tête depuis l’affaiblissement de l’AKP lors des dernières élections. Dans le passé, le chef d’état-major était une véritable personnalité politique. C’est l’armée turque qui prenait les décisions fondamentales en matière de politique étrangère. Ce pouvoir a commencé à s’émousser avec l’arrivée de l’AKP et les grands procès qui ont affaibli l’armée. Lors des conseils militaires suprêmes de 2010 et 2011, on a vraiment senti que le gouvernement prenait l’ascendant sur les militaires, même si l’armée demeure, en un sens, une véritable forteresse. S’impliquer à l’extérieur est une nouveauté pour elle. Cela date de l’arrivée de l’AKP au pouvoir. Depuis la fondation de la République en 1923, l’armée ne s’est impliquée véritablement que dans deux conflits. Elle n’a participé ni à la Seconde guerre mondiale ni, plus récemment, à la Guerre du Golfe. En 2003, l’armée a soutenu le refus de la Turquie d’autoriser le débarquement de troupes américaines sur son sol pour attaquer l’Irak. La tradition kémaliste de non-interventionnisme reste influente chez les militaires. Aujourd’hui, l’armée est méfiante à l’égard d’une intervention au sol. Il y a quelques jours, elle a laissé entendre la possibilité d’une intervention aérienne. Ce ne serait pas exceptionnel, la Turquie a l’habitude de procéder à des frappes aériennes en Irak du Nord contre les bases du PKK. Mais cela n’aurait rien à voir avec ce qui se passerait si la Turquie devait entrer en Syrie où elle se retrouverait en face de belligérants engagés dans une guerre civile. Au pire, cela pourrait accroître la déstabilisation de la région. Au mieux, ça ne servirait à rien. Les Turcs sont en fait confrontés aux mêmes problèmes que les Occidentaux pour définir des objectifs militaires et politiques. Réduire Daech et stabiliser la situation serait très difficile à faire dans le contexte actuel. On voit mal pourquoi la Turquie réussirait là où tous les gouvernements occidentaux ont des doutes. La seule raison qui justifierait une intervention de la Turquie, ce serait que le pays lui-même soit menacé.