L’Amérique et le reste du monde

Pour mieux comprendre ce qu’il se passe et se trame dans le monde retrouvons quelques extrais de deux ouvrages, Le Vrai Choix et The Grand Chessboard, en français : Le grand échiquier, de Zbiegniew Brzezinski (Zbig de son surnom) 

Les risques d’Apocalypse.

« Pour la première fois dans l’histoire, il est possible d’envisager un scénario de « fin du monde » sans connotation biblique ni intervention divine, sous la forme d’une réaction en chaîne cataclysmique et mondiale, déclenchée par l’homme. L’épisode décrit dans le dernier Livre du Nouveau Testament, Révélation 16, fournit la description fidèle d’un suicide nucléaire et bactériologique planétaire »

Suit l’énumération, par « Zbig », des scenarii catastrophes plausibles. En résumé :

– Guerre stratégique centrale de destruction massive « peu probable dans la période », Etats-Unis- Russie, Etats- Unis-Chine, Chine-Russie.

Guerres régionales majeures. Inde-Pakistan, Israël-Iran.

– Guerres de dislocation ethnique: Inde, – Indonésie. – Mouvements de libération : Tchétchènes, Palestiniens.

– Attaques surprises, y compris de frappes anonymes, contre les Etats-Unis. Attentats terroristes sur le modèle du 11 septembre.

– Cyber-attaques terroristes ou anarchistes plongeant le monde civilisé dans le chaos.

(Le Vrai Choix, pp 27-30)

L’Europe unie, c’est notre tête de pont stratégique.

« L’Europe est la tête de pont stratégique fondamentale de l’Amérique (…) Une Europe vraiment « européenne » n’existe pas. C’est une vision d’avenir, une idée et un but; ce n’est pas une réalité (…). Pour le dire sans détour, l’Europe de l’Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses Etats rappellent ce qu’étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires. (…). Même la sensibilité anti-américaine, quoique très minoritaire, alimente un certain cynisme: les Européens déplorent « l’hégémonie » des Etats-Unis, mais ils se satisfont de la protection qu’on leur offre » (…). Laissés à eux-mêmes, les Européens courent le risque d’être absorbés par leurs problèmes sociaux internes (…). La crise (européenne) trouve ses racines dans l’expansion de l’Etat-Providence, qui encourage le paternalisme, le protectionnisme et les corporatismes ». (The Grand Chessboard, en français : Le grand échiquier, Bayard, ed.1997, ch.3 )

L’Europe et l’OTAN élargies : agir ensemble.

« Ensemble, les Etats-Unis et l’Union européenne constituent le noyau de la stabilité politique mondiale et de la richesse économique. En agissant de concert, les deux entités jouiraient d’une omnipotence planétaire (Mais le risque existe d’une autonomie européenne et d’une rivalité « destructive » tant pour l’Europe que pour les Etats-Unis. Dès lors, les Européens seraient bien inspirés de se montrer plus pondérés dans l’expression de leurs récriminations (…). Mais, vu l’absence d’unité politique et la faiblesse militaire de l’Europe « ces rodomontades n’ont guère de conséquences. Mieux que les Américains, les Européens savent qu’une véritable remise en cause de la relation atlantique serait fatale au destin de l’Europe (…). L’Union Européenne et l’OTAN n’ont pas le choix: elles doivent travailler à leur élargissement ou perdre le bénéfice de la victoire qui a conclu la guerre froide »

(Le Vrai Choix, pp 122-133)

L’Eurasie, enjeu principal.  

« Pour l’Amérique, l’enjeu géopolitique principal est l’Eurasie (…). On dénombre environ 75% de la population mondiale en Eurasie, ainsi que la plus grande partie des richesses physiques, sous forme d’entreprises ou de gisements de matières premières. L’addition des produits nationaux bruts du continent compte pour quelque 60% du total mondial. Les trois quarts des ressources énergétiques connues y sont concentrés (…). L’Eurasie demeure le seul théâtre sur lequel un rival potentiel de l’Amérique pourrait éventuellement apparaître. (L’auteur songe principalement à la Russie et à la Chine). L’Ukraine, l’Azerbaïdjan, la Corée, la Turquie et l’Iran constituent des pivots géopolitiques cruciaux » (Plus tard, on ajoutera la Géorgie !) (ch 2 L’échiquier eurasien). La longévité et la stabilité de la suprématie américaine sur le monde dépendront entièrement de la façon dont ils manipuleront ou sauront satisfaire les principaux acteurs géostratégiques présents sur l’échiquier eurasien (…) »

(Le Vrai Choix, conclusions)

L’ex-URSS et la Russie: « le trou noir »

« Jamais il n’était entré dans les intentions des Etats-Unis de partager leur prééminence mondiale (avec la Russie) La Russie n’a accompli qu’une rupture partielle avec son passé (…) A Moscou, sur la Place Rouge, le mausolée de Lénine, toujours en place, symbolise cette résistance de l’ordre soviétique. Imaginons un instant une Allemagne gouvernée par d’anciens gauleiters nazis, se gargarisant de slogans démocratiques et entretenant le mausolée d’Hitler au centre de Berlin (…) »

(Le Grand Echiquier, ch.4 « Le trou noir »).

« Décentraliser » ou démembrer la Russie ?

« Une Russie plus décentralisée aurait moins de visées impérialistes. Une confédération russe plus ouverte, qui comprendrait une Russie européenne, une république de Sibérie et une république extrême-orientale, aurait plus de facilités »  (avec l’Europe, les nouveaux états, l’Orient, les Etats-Unis)

(Zbiegniew Brzezinski The Grand Chessboard 1997, en français Le grand échiquier, Bayard ed.1997)

Cette option pour « décentraliser » la Russie, qu’on retrouve à l’époque (1997-1998) dans des appels américains à développer les « relations directes » avec les régions plutôt qu’avec Moscou correspond à une situation donnée : plusieurs régions russes étendent leur autonomie, voire établissent des frontières commerciales entre régions russes et traitent directement avec l’étranger. La Russie vient alors d’essuyer une défaite en Tchétchénie (1996) où les oléoducs transportant les pétroles de la Caspienne vers la Russie sont sabotés et où prennent place les groupes islamistes armés. La voie semble ouverte d’un démantèlement de la Fédération de Russie. Poutine n’est pas encore arrivé…Il fera carrière sur le « retour à l’ordre » en Tchétchénie. Une guerre sans pitié pour briser les tendances séparatistes dans ce pays, dans le Caucase et partout ailleurs – dans le cadre d’une recentralisation connue sous le vocable de « verticale du pouvoir ».

Objectif transnational : coloniser la Sibérie.

« Un effort transnational pour développer et coloniser la Sibérie serait susceptible de stimuler la relation euro russe (…). Avec une présence européenne plus marquée, la Sibérie deviendrait en quelque sorte un bien eurasien commun, exploité par accord multilatéral (qui) offrirait à la société européenne rassasiée le défi d’une « nouvelle frontière ». (Mais) la coopération avec la Russie doit s’accompagner d’initiatives complémentaires destinées à mieux asseoir le pluralisme géopolitique ».

L’Ukraine, prochaine étape de l’UE et de l’OTAN.

« Pour l’Amérique, l’enjeu géopolitique principal est l’Eurasie. (…) Et d’expliquer que l’Ukraine y occupe une position cruciale, du fait même qu’elle peut permettre ou empêcher la reconstitution au coeur de l’ Eurasie et autour de la Russie d’une puissance contestant la suprématie des Etats-Unis. « L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’Etat russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie ».

L’Asie centrale, le Caucase, les « Balkans eurasiens » et leurs ressources énergétiques sont au coeur de la stratégie états-unienne, mais « L’Ukraine constitue cependant l’enjeu essentiel. Le processus d’expansion de l’Union Européenne et de l’OTAN est en cours. A terme, l’Ukraine devra déterminer si elle souhaite rejoindre l’une et l’autre de ces organisations ».

« L’Union européenne et l’OTAN n’ont donc pas le choix : elles doivent travailler à leur élargissement ou perdre le bénéfice de la victoire qui a conclu la guerre froide (…). L’extension de l’orbite euro atlantique rend impérative l’inclusion des nouveaux Etats indépendants ex-soviétiques et en particulier l’Ukraine »

Après l’élargissement de l’UE à 25 puis à 27, de l’OTAN à 26 membres, « la définition d’un processus adapté, qui encouragerait l’Ukraine à préparer son adhésion (peut-être envisageable avant la fin de la décennie) apparaît, en toute logique, comme l’étape suivante. Dans une certaine mesure, les mêmes considérations valent aussi pour le très volatil Caucase ».

Outre le détachement de l’Ukraine et du Sud Caucase de l’influence russe « la responsabilité de la stabilisation du Caucase pourrait bien échoir – comme elle le devrait – pour une part déterminante, à l’OTAN »(…). Une fois que la Russie se résignera à l’inévitable – à défaut du désirable – c’est- à-dire à la poursuite de l’élargissement de l’OTAN (…) les obstacles à un prolongement du rayon d’action de l’OTAN jusque dans l’espace ex-soviétique s’effondreront ».

L’auteur loue le « réalisme » de Vladimir Poutine depuis le 11 septembre 2001, mais indique clairement les enjeux de la bataille pour l’Eurasie : les ressources énergétiques de la Caspienne et de la Sibérie actuellement sous contrôle ou sous influence russe.

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Principal objectif : l’or noir. Gros danger : la Russie.

« Au cours des prochaines décennies, la région la plus instable et la plus dangereuse – au point de pouvoir plonger la planète dans le chaos – sera celle des Balkans mondiaux » (l’auteur inclut dans cette notion assez floue le Moyen-Orient, l’Iran et les territoires d’ex-URSS compris comme « Balkans eurasiens ». Il souligne que cette région contient les plus grandes réserves de pétrole et de gaz, qu’elle est très instable et que les Etats-Unis« n’ont pas le choix, ils doivent maintenir une stabilité minimale dans une région structurée par des Etats chancelants (…). Du point de vue des intérêts américains, la configuration géopolitique actuelle dans la principale zone productrice d’énergie laisse à désirer (…). Au nord, soit dans le sud du Caucase et en Asie centrale, les nouveaux Etats indépendants exportateurs de pétrole vivent encore les premières phases de leur consolidation politique (Mais) la Russie poursuit une politique agressive afin de s’assurer un monopole d’accès aux ressources d’énergie (En attendant que le nouvel oléoduc BTC exportant les pétroles de la Caspienne hors des contrôles russe et iranien soit construit) la région est exposée aux manœuvres de la Russie et de l’Iran (…). Jusqu’à présent, la Russie ne s’est pas mise en travers des projets militaires américains, visant à modifier les réalités stratégiques de la région. (Mais le « tremblement de terre » du Golfe persique pourrait tout remettre en question et si les Etats-Unis n’y prennent garde) « la Russie accentuerait ses efforts visant à saper une présence militaire et politique durable des Etats-Unis en Asie centrale ».

(Le Vrai Choix, ch.2 : Le nouveau désordre mondial et ses dilemmes)

Caucase : vers la désagrégation de la Fédération russe par le soutien aux séparatismes nord caucasien, principalement en Tchétchénie ?

« Placée naguère sous le contrôle impérial exclusif de la Russie, la région comprend aujourd’hui trois Etats indépendants, dont la sécurité est mal assurée (la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan), ainsi qu’une constellation de petites enclaves ethniques dans la partie septentrionale toujours sous domination russe. » (L’auteur parle des républiques nord caucasiennes membres de la Fédération de Russie !)

(Le Vrai Choix, p.135)

Les termes employés, « enclaves » et « toujours », indiquent la volonté de détacher ces pays de la Russie, autrement dit d’ amorcer par le Caucase la désagrégation de la Russie telle que l’envisageait déjà « Zbig » dans « Le Grand Echiquier« . Or, « Zbig » anime le Comité pour la Paix en Tchétchénie (Etats-Unis) et est connu comme le co-auteur, avec le ministre des affaires étrangères séparatiste tchétchène Akhmadov, du « Plan Akhmadov » en vue d’établir sur la Tchétchénie un mandat de l’ONU prélude à l’indépendance.

L’Azerbaidjan ex-soviétique : une pièce maîtresse…

« L’Azerbaïdjan (…) recouvre une zone névralgique, car elle contrôle l’accès aux richesses du bassin de la Caspienne et de l’Asie centrale (…). Un Azerbaïdjan indépendant, relié aux marchés occidentaux par des pipe-lines qui évitent les territoires sous influence russe permet la jonction entre les économies développées, fortes consommatrices d’énergie, et les gisements convoités des républiques d’Asie centrale ».

(Le Grand Echiquier, p.75)

…également pour désagréger l’Iran ?

« La région demeure, en outre, le point de rencontre et de confrontation entre la Russie, l’Iran et la Turquie. A ces frictions traditionnelles (ethniques, religieuses) est venue s’ajouter, depuis le début de l’ère post-soviétique, la compétition vigoureuse pour la répartition des ressources en énergie de la mer Caspienne. A terme, il est par ailleurs probable que la très importante population azérie du nord-ouest iranien voudra obtenir la réunification de son territoire avec l’Azerbaïdjan indépendant et relativement prospère, allumant un nouveau foyer d’incendie dans la région ».

L’auteur constate donc la « possibilité » d’un éclatement de l’Iran. Remarquons que, très vigilant envers les déficits démocratiques de nombreux pays, le démocrate américain ne semble pas excessivement préoccupé par ceux du régime allié d’Azerbaïdjan, pourtant l’un des plus répressifs de la région.

Notons aussi qu’un pays azéri (turc) réunifié pourrait devenir un espace considérable d’influence pour la Turquie.

Dans une certaine mesure, le « clash de civilisations » annoncé par Samuel Huntington peut être rapproché d’un type de démarche qui se rapproche plus de la géopolitique que de la théorie des Relations Internationales.

 

Le Vrai Choix : l’Amérique et le reste du monde, de Zbigniew Brzezinski
Paris, Odile Jacob, 2004, 310 pages

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Ce livre explore un paradoxe central : ce qui est unique dans la situation stratégique de l’Amérique aujourd’hui, et dans l’histoire des relations internationales, c’est la conjonction d’une puissance inégalée, d’une forte affirmation de la souveraineté nationale des États-Unis et de la dissémination dans le monde d’un modèle de société démocratique qui entraîne de profonds bouleversements technologiques, culturels et sociaux : une transformation radicale des modes d’organisation économiques et politiques qui mine, en retour, les notions mêmes de souveraineté et de puissance.
Fidèle à son « réalisme », l’ancien conseiller pour la sécurité nationale de Jimmy Carter commence d’abord par analyser la vulnérabilité des États-Unis à des groupes terroristes comme Al-Qaida. Dans le monde actuel, l’insécurité zéro n’existe pas, et la question est de savoir quel seuil d’insécurité est acceptable et à quel coût. Il est naturel et légitime pour l’auteur que
l’Amérique, qui supporte l’essentiel des coûts de la sécurité mondiale, prétende à un niveau de sécurité plus élevé que d’autres parties du globe. Mais cette sécurité ne doit pas être obtenue à n’importe quel prix pour les libertés civiques, les valeurs démocratiques et les alliances traditionnelles des États-Unis, notamment avec l’Europe. Zbigniew Brzezinski dénonce donc l’exploitation politique d’une culture de la peur et met en garde l’Amérique contre la tentation de devenir un État garnison. Pas tant pour une question morale que parce qu’une telle évolution serait contre-productive.
Le Vrai Choix est donc un plaidoyer pour une compréhension plus fine des implications du 11 septembre 2001, pour rendre à l’événement sa complexité et son épaisseur historique.
La cible principale de l’argumentation, c’est bien la guerre contre le terrorisme utilisée par l’Administration Bush comme nouveau paradigme de politique étrangère. Vouloir éradiquer le terrorisme partout et en tout lieu, comme un phénomène global et non différencié, conduit à des amalgames dangereux. En contrepoint à Samuel Huntington, Zbigniew Brzezinski insiste sur des distinctions essentielles : entre musulmans et Arabes, mais aussi entre fondamentalisme théocratique et islamisme. Il rappelle que le terrorisme d’Al-Qaida, s’il exploite le fanatisme religieux, recouvre avant tout un projet politique. Il faut donc refaire le lien entre le terrorisme et des situations régionales spécifiques : « S’attaquer aux causes politiques du terrorisme n’est pas une concession à celui-ci, mais une dimension inévitable de toute stratégie pour l’isoler et éliminer le terreau sur lequel il pousse. » La sécurité des États-Unis passe donc, par exemple, par une résolution du conflit israélo-palestinien qui ne favorise pas le ressentiment arabe. À cette première priorité, il faut adjoindre la sécurité énergétique et une redéfinition des rôles stratégiques au Moyen-Orient. Or la guerre en Irak n’a permis d’avancer sur aucun de ces plans.
S’il faut se garder de définitions imprécises de la menace, il faut aussi éviter d’y apporter de fausses solutions. Et les « coalitions de bonnes volontés » prônées par l’Administration Bush en lieu et place des alliances traditionnelles des États-Unis semblent aussi dangereuses à Zbigniew Brzezinski, qui rappelle, et détaille, le poids d’acteurs émergents des relations internationales comme l’Inde, l’Iran, la Turquie, la Chine ou le Japon, ainsi que le rôle ambivalent de la Russie en transition dans cette vaste région explosive, le Sud-Est de l’Eurasie, qu’il appelle les « Balkans mondiaux » – reprenant là un concept de son livre précédent, Le Grand Échiquier. Il y a dans les rapports entre les États-Unis et chacun de ces pays trop à gagner, ou à perdre, pour l’ordre mondial, dans des calculs de court terme. De même, il n’est pas dans l’intérêt des États-Unis de se priver de la légitimité que peut conférer l’Europe, l’autre grand pôle de la démocratie mondiale (pas plus d’ailleurs qu’il n’est dans l’intérêt de l’Europe de se définir comme un contrepoids aux États-Unis sans reconnaître qu’elle leur doit pour l’instant sa sécurité).
Pour Zbigniew Brzezinski, la seule voie raisonnable pour les États-Unis et l’Europe est celle d’un « mariage de convenance », entre partenaires complémentaires mais pas égaux, contribuant ensemble à la sécurité mondiale et à une définition du bien commun.
La deuxième partie du livre est consacrée aux aspects, non plus régionaux mais sociétaux, des nouvelles turbulences mondiales. Visiblement à l’écoute d’un certain nombre de discours hostiles aux États-Unis à travers le monde, et sensible aux difficultés politiques qu’ils laissent présager, Zbigniew Brzezinski commente le développement des mouvements altermondialistes, la coexistence de l’antiaméricanisme avec le pouvoir d’attraction de la culture de masse, et les contradictions inhérentes entre puissance impériale et démocratie, sans jamais parvenir à un tableau clair de ce nouveau champ de forces croisées. En fait, la thèse centrale du livre – selon laquelle une volonté de dominer le monde accentuerait la vulnérabilité des États-Unis tandis qu’un leadership avisé, respectueux d’autres intérêts nationaux et porteur d’un projet positif pour l’humanité, servirait leur grandeur n’a pas vraiment besoin d’une deuxième partie aux arguments diffus. Les deux concepts qui l’animent, celui d’un contre-credo altermondialiste venant remplir le vide laissé par le déclin de l’idéologie marxiste et celui de la révolution culturelle mondiale impulsée sans a priori par le dynamisme, notamment technologique, de la démocratie américaine, peinent à convaincre le lecteur européen : Zbigniew Brzezinski pointe avec justesse les critiques adressées aux États-Unis, de l’extérieur comme de l’intérieur (par les défenseurs des libertés publiques par exemple), sans y répondre vraiment – le système américain favorise-t-il les inégalités dans le monde ? Moins dans son élément ici, il dévoile peut-être aussi un certain manque de recul par rapport à l’idéal d’une société libre et égalitaire dont les États-Unis seraient le modèle.
Critique informée et réfléchie des choix stratégiques de l’Administration Bush, Le Vrai Choix est d’une grande efficacité. Nourrie de données chiffrées et d’analyses pertinentes, de renvois à des recherches précises et à différents points de vue d’experts, la démonstration est claire et simple : dans un monde complexe où l’interdépendance des pays et des sphères économique, technologique et politique s’accroît, une définition trop étroite de l’intérêt national va à l’encontre de l’intérêt national. Preuve, s’il en fallait, que tout le monde aux États-Unis ne pense pas comme les reconstructeurs néo-conservateurs ni comme les faucons nationalistes, même si le texte ne s’autorise pas d’attaque personnelle.
Comme analyse d’un nouveau rôle culturel, philosophique et sociologique des États-Unis dans le monde, le livre est moins convaincant.
Pourtant, cette ambition plus vaste et sans doute irréalisable est en elle-même révélatrice des effets du 11 septembre 2001, même sur les vétérans de la guerre froide : l’analyse dépassionnée des fragilités de l’ordre mondial semble côtoyer ici une adhésion de cœur à la destinée manifeste des États-Unis – le zèle du missionnaire en moins. Si Zbigniew Brzezinski admet que la démocratie ne peut être imposée d’en haut mais doit se développer de manière organique, il ne se démarque jamais vraiment, à l’abri de son réalisme, de l’idée d’un projet américain pour l’humanité. C’est d’ailleurs sur l’image biblique de la « Cité sur la colline », dont le rayonnement éclaire le monde, que le livre se clôt.