L’Antéchrist de Friedrich Nietzsche

Ceux espérant en apprendre plus sur le mystérieux Antéchrist de l’Apocalypse de Saint Jean en lisant l’Antéchrist de Friedrich Nietzsche en seront pour leurs frais car notre philosophe moustachu n’évoque même pas ce sinistre personnage.

Dans sa très bonne introduction à l’œuvre (édition Flammarion), Eric Blondel (Eric Blondel est professeur à l’université de Paris I Panthéon Sorbonne, où il détient la chaire de Morale – celle qui fut occupée, en son temps, par Vladimir Jankélévitch) révèle la raison de l’absence paradoxale de l’Antéchrist. En réalité, Nietzsche a volontairement utilisé le terme allemand « Antichrist » comme titre alors que ce dernier ne se traduit pas par Antéchrist mais par Anti-chrétien. Nietzsche joue donc sur l’ambivalence du terme allemand pour laisser figurer… quoi ? Eh bien que ce pamphlet sera anti-chrétien et signé de la main… de l’Antéchrist ?! Eh pourquoi pas !

Flammarion, 5,80 euros

L’Eglise a trahit Jésus 

Pour autant, si on n’en saura pas plus sur l’adversaire du Christ, on ne perdra pas au change avec un traité anti-chrétien remarquable d’intelligence, du moins jusqu’à sa conclusion ! L’idée centrale de Nietzsche est la suivante : le Christianisme naît du judaïsme, religion d’un peuple fort et puissant, mais dont la théologie – ou plutôt l’absence de théologie, car pour Nietzsche le Dieu juif est un Dieu de justice simple et accessible à tous – a été manipulée par le clergé juif qui a inventé la notion de pêché, et de grâce de Dieu, s’imposant comme indispensable à l’égard de tous : on naît, on vit et on meure avec l’accord du prêtre. Or, le scandale, l’immense scandale du Christianisme aura été d’avoir répété ce crime du clergé. Car Jésus ne vient-il pas chasser les marchands du temple ? N’est-il pas celui pour qui la grâce et la vérité sont des récompenses immédiates et gratuites, n’impliquant aucun intercesseur ? Nietzsche voit dans la figure du Messie le porteur d’une bonne nouvelle : pour Jésus, le pêché n’existe pas et tout un chacun porte Dieu en lui… La transformation de sa parole en idéologie de masse par l’Eglise constitue ainsi la trahison suprême de l’enseignement de Jésus.

Les mensonges des prêtres

Car, le prêtre est un menteur, un illusionniste : il invente des arrières mondes, il magnifie ce qu’il voit, il condamne ce qu’il ne comprends pas et tout ce qui vient en contradiction avec ses paroles. C’est un gardien de troupeaux encourageant la faiblesse et la médiocrité pour diriger plus facilement ses ouailles. L’apôtre Paul aura ainsi été le traître de Jésus, son véritable Judas : à sa suite, les Evangiles ont été écrits dans le souci d’impressionner : celui qui ne croit pas sera condamné et seul le faible et le médiocre a autorité sur le fort. Nietzsche relève pour preuves un certain nombre de citations tirées des Evangiles dans lesquels il voit contradiction avec le message originel du Christ (jamais défini clairement par l’auteur, hélas !) : tous ces passages durant lesquels Jésus annonce que le Chrétien doit croire et que sans cette croyance, il sera puni : on pratiquerait donc la charité et la générosité dans l’attente d’une récompense dans l’au-delà ! D’où ses louages sur le Bouddhisme, religion égoïste et pure, dans le sens où il n’y a ni Bien ni Mal, mais simplement une philosophie offrant moyen d’échapper à la douleur.

Mais les choses vont encore plus loin car pour lui le prêtre comme Paul sont des ennemis de l’intelligence et de la science : ils recherchent la soumission béate et condamnent tout ce qui favorise l’émancipation intellectuelle. Ils vouent le corps aux gémonies, ils exaltent la bêtise et l’absence de réflexion. Nietzsche voit dans le Christianisme un religion de la contre-vérité : tout est affaire d’opinion et ne rien tient droit chez eux. Chacun voit midi à sa porte comme ses martyrs dont la mort exalte leur religion, faisant croire par leur sacrifice à la justesse de leur cause.

Plutôt l’Islam que le Christianisme !

Mais à ce moment là, notre philosophe, dont les arguments martelés par le maillet qui fissure les Idole, dérape. Soudainement, sans qu’on s’en rende bien compte. Car, il avoue la véritable raison pour laquelle il condamne le Christianisme : la religion de Paul prône l’égalité de tous là où Nietzsche estime qu’il y a les maîtres et les esclaves. D’où son enthousiasme pour le code de Manou dont il tire de jolies phrases mais dont il ne révèle pas (ce que fait la note infra-paginale) qu’il s’agit d’un texte religieux indien… avec son système de caste et d’inégalité entre les Hommes ! Ah, qu’il les abhorre les médiocres Hommes cajolés par les Chrétiens ! Qu’il hait la Révolution française puisqu’elle a amenée l’égalité entre tous ! Vive l’Islam s’écrie-t-il soudain ! Au moins, Mahomet n’est pas un fable ni un mou ! Amusant si l’on songe qu’aujourd’hui l’Antéchrist serait consacré à l’Islam : amusez-vous à lire l’Antéchrist en imaginant que Nietzsche parle de la religion de Mahomet et vous aurez un bouquin bien vu sur le fascislamisme !

On voit très bien où mène le genre de raisonnements prônés par Nietzsche : Hitler avait bien compris ce qu’il pouvait faire de lui et on se demande comment Michel Onfray peut accoler Nietzsche et gauche ou comment Maurice Dantec peut trouver matière à rapprocher notre philosophe de Saint Paul !

Quand un philosophe fait l’apologie de l’inégalité entre les Hommes

La bêtise de Nietzsche se révèle lorsqu’il prétend qu’une conviction équivaut un mensonge, voire serait pire. Il n’y a donc pas de vérités, mais uniquement des opinions. Donc, la Révélation chrétienne étant à la base une conviction, il s’agit d’un mensonge. Mais son assurance, à lui, qu’il n’y pas de Révélation, qu’est-ce donc si ce n’est une conviction ?! Le serpent se mord la queue.
Nietzsche voudrait d’un Monde dans lequel l’Homme serait en quête de puissance et d’absolu : dans lequel il faudrait se battre pour faire de sa vie une œuvre d’art. Qu’il regarde Jésus, Paul, les mystiques et les ermites ! Ils correspondent pourtant à sa vision ! Et en quoi la croyance que tout un chacun nous portons en nous la flamme de l’espérance et de la libération de l’âme serait une bêtise ? En quoi cela ferait de nous tous des médiocres : quel Homme n’est pas enchaîné par le déterminisme social ? Quel Homme serait entièrement libre de faire tout ce qu’il veut sans que son enfance ou son milieu socio culturel soit déterminant dans sa vie ? En réalité, il n’y a pas d’aristocrates et de puissants, il y a des gens qui ont de la chance. Et les médiocres, comme il les appelle, voient dans l’Eglise et la figure du Christ un modèle pouvant donner un sens à leur vie, leur permettant de s’émanciper ou de trouver compassion à leurs souffrances. N’existerait-elle pas cette Eglise, seraient-ils pour autant plus aptes à s’élever comme des héros ?

En fait, Nietzsche donne raison à la Nature : certain sont plus forts que d’autres et doivent dominer. Toute religion prétendant inverser l’ordre hiérarchique naturel doit être balayée d’un revers de main. Mais pourtant, l’Homme n’a-t-il pas, dès l’origine, conçu la civilisation à partir de rien ? Construire des outils, des villes, des vêtements : cela ne dit-il pas que l’Homme a ce don de supplanter la Nature par la technique ? Alors pourquoi l’Homme devrait accepter de fait que certains sont faits pour dominer et d’autres pour servir ? En quoi y’a-t-il scandale plus grand que dicter à la Nature sa volonté ? Sinon, il n’aurait pas fallu même marcher sur ses deux pieds et rester plutôt à quatre pattes !

Penser que la valeur d’une religion soit de dire qui mérite de vivre et qui mérite de gratter le sol n’est pas une religion, c’est un instrument de domination. Le génie du Christianisme tient à la phrase de Jésus sur les enfants : « Merci mon Père de révéler aux petits ce que vous avez dissimulé aux sages et aux intelligents. » Mais comment espérer toucher un homme vomissant anarchistes et socialistes, ces chiens voulant libérer l’Homme des chaînes de sa servitude ?!