Le capitalisme face aux monothéismes

Quatre livres signent « un retour du religieux » dans le paysage tourmenté de l’économie.

Qu’est-ce que les religions ont à dire de la crise actuelle ? Quels regards portent-elles sur l’économie en général, et la finance en particulier ?

Si les liaisons entre science économique et religion sont parfois dangereuses, elles peuvent être fécondes. En témoignent des publications récentes qui réfléchissent sur les causes éthiques de la crise, et formulent des propositions.

C’est le cas, en particulier, du « Rapport moral sur l’argent dans le monde », publié avec le soutien de la Caisse des dépôts. Signe des temps, l’édition 2013 consacre une partie entière de l’ouvrage au thème « Religions et crise financière », qui regroupe les témoignages de représentants des trois grandes religions monothéistes.

Au-delà de la dénonciation rituelle des « excès de l’individualisme », de « l’hédonisme sans limite », les auteurs se penchent sur les origines morales de la crise financière.

« Une crise peut en cacher une autre », écrit Antoine de Romanet, du collège des Bernardins, pour qui la crise actuelle est celle de la compréhension du « temps long ». « Crise anthropologique », « crisedesens », « crisedefoi » … M.de Romanet rappelle que la confiance ou la foi est dans le christianisme une des trois vertus « théologales », c’est-à-dire une des vertus les plus hautes.

Pour Shaykh Tarik Bengarai, expert en finance islamique, c’est l’absence de « garde-fous » aux dérives humaines qui est responsable du chaos de 2008. M. Bengarai rappelle un des principes de la finance islamique : on ne doit pas faire de l’argent avec de l’argent. Dans l’islam, la croissance est au service de l’homme, estime-t-il, suggérant que le monde occidental s’en inspire.

Pierre de Lauzun, qui a participé à ce rapport, est l’auteur de  « Finance : un regard chrétien ». Il s’interroge sur la façon de mieux orienter l’action de la finance et des hommes vers le bien commun. Pour le directeur général de la Fédération bancaire française, le christianisme porte un regard sur l’économie qui n’est ni utilitaire ni matérialiste. L’auteur rappelle que le Nouveau Testament invite à ne pas (trop) se soucier de la vie matérielle, sans s’en désintéresser pour autant. « On a la finance que l’on mérite », écrit M. de Lauzun, pour qui ce « système nerveux » de nos économies n’est pas une activité ordinaire, « ne serait-ce que par ses risques et ses tentations ».

Toutes les crises sont des crises de la dette, souligne M. de Lauzun, qui précise que la Bible avait prévu dans la loi mosaïque une limite dans le temps : tous les 49 ans, les dettes s’éteignaient. « Ce qui oblige à raisonner sur un temps fini », écrit-il.

C’est d’un « déficit moral » que souffre le capitalisme, écrit Richard Sitbon, dans « L’Economie selon la Bible », un essai consacré à l’apport du judaïsme dans l’économie. Selon l’auteur, économiste et israélien, la Bible est porteuse d’un modèle économique qui repose sur la solidarité. Pour M. Sitbon, « il existe dans les prises de conscience actuelles un rapprochement avec les principes économiques du judaïsme ».

« L’idéologie du surprofit »
La Bible, dit-il, a influencé certains penseurs « solidaristes » comme Léon Bourgeois, ou encore le sociologue Célestin Bouglé. L’idée du solidarisme est que les individus ont une dette vis-à-vis de la société. Faut-il voir dans le retour des préoccupations éthiques en économie un « retour du refoulé » ? En tout cas, il n’y a pas d’éthique sans éducation du sens social, entend montrer cet essai.

Replacer l’humain au cœur de l’économie, c’est très bien ! Encore faudrait-il savoir où se situe ce prétendu coeur, ironise Raphaël Draï dans ses « Principes d’économie politique biblique ». L’auteur, professeur émérite de sciences politiques à l’université d’Aix-Marseille, entend contribuer à une meilleure compréhension d’une époque qui propage l’idéologie du « sur-profit », du toujours plus, sans indiquer la direction humaine de ce « plus ».

Contrairement à ce que l’on peut penser, soutient M. Draï, le « croissez et multipliez » de la Genèse n’est pas une apologie de la croissance sans limites. Il s’agit dans la Bible de rendre le monde « habitable », l’homme doit entretenir la terre et organiser le règne du vivant. La Bible condamne le gaspillage, dit l’auteur. Dieu est « économe de la vie ». Elle condamne aussi le productivisme. Elle est un éloge de l’inutile.

Or, l’utilité n’est-elle pas la « croyance fondamentale » des économistes ?

Le « respect du réel » reste la grande question économique et politique de notre temps, affirme M.Draï. Il estime que, à rebours de toutes les fantasmagories de paradis sur terre ou de rasage gratis, la sagesse biblique est seule à même de nous guérir de nos rêves « de marmites plantureuses dont il suffit de soulever le couvercle pour constater qu’elles sont vides ».

Philippe Arnaud