Le Jihad islamique palestinien

Mouvements: le Jihad islamique palestinien – entretien avec Nicolas Dot-Pouillard

Une bipolarisation est souvent établie entre islamiques et laïques en Palestine: l’existence du Jihad islamique entre les deux vient quelque peu contrebalancer cette vision du champ politique palestinien, explique Nicolas Dot-Pouillard, qui nous révèle l’histoire et la place actuelle de ce mouvement.

Nicolas Dot-Pouillard est chercheur à l’Institut Français du Proche Orient, à Beyrouth, et core-researcher au sein du Programme Wafaw (When Authoritarianism Fails in the Arab World), European Research Council ( ERC).

Il publiera en octobre 2014 aux Éditions La Découverte (Paris) un essai sur le Jihad islamique palestinien, rédigé en collaboration avec Eugénie Rébillard (professeur agrégé d’arabe) et Wissem al-Hajj (journaliste palestinien).



Religioscope – Comment peut-on décrire le champ politique palestinien contemporain dans lequel évolue le Mouvement du Jihad islamique en Palestine (MJIP)? Quels sont ses acteurs et ses influences?

Nicolas Dot-Pouillard – En ce qui concerne la période des années 2000, une classification – naturellement quelque peu arbitraire – distinguera tout d’abord le Fatah, fondé en 1959, qui est la formation clé de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Ensuite, et toujours de manière schématique, la deuxième tendance s’articule autour des Frères musulmans (dont la Confrérie fut fondée en 1928), avec le Hamas, sa branche palestinienne, créé plus récemment, en 1987. Les Frères musulmans sont néanmoins présents dans les Territoires palestiniens depuis les années 1950. Une troisième tendance, passablement affaiblie aujourd’hui, mais néanmoins active et bénéficiant d’une petite base populaire, est celle autour de la mouvance de gauche et nationaliste séculière: des organisations comme le Front populaire pour la Libération de la Palestine (fondée en 1967), le Front démocratique pour la libération de la Palestine (1969), le Front populaire pour la libération de la Palestine – Commandement général (1968). Il s’agit d’un ensemble d’organisations radicalisées à la gauche du spectre politique, adeptes de la lutte armée, nées dans la vague post-1967, c’est-à-dire consécutivement à la défaite des armées arabes face à Israël lors de la Guerre des Six Jours. Le Jihad islamique constitue une quatrième alternative qui n’est réductible à aucune de ces dernières tendances. C’est ce qui le rend particulièrement intéressant: le Jihad islamique palestinien n’est ni complètement dans le giron du Hamas ou dans celui du Fatah. Une bipolarisation est souvent établie entre islamiques et laïques en Palestine et l’existence même de ce mouvement entre les deux vient quelque peu contrebalancer cette vision d’un champ politique palestinien séparée entre les islamistes, d’un côté, et les laïques, de l’autre.

Religioscope – Sur la carte des mouvements politiques palestiniens, le Jihad islamique est une tache aveugle. Ce mouvement est généralement décrit comme relativement marginal, extrémiste, et classé terroriste par nombre d’États. Votre essai met en évidence sa complexité et un certain nombre de paradoxes, notamment sa composante clef, un nationalisme révolutionnaire. Quelle définition plus affinée peut-on proposer de ce mouvement?

Nicolas Dot-Pouillard – D’abord, ce n’est plus un mouvement marginal depuis la fin des années 1990. Il est considéré aujourd’hui comme la troisième organisation palestinienne, après le Hamas et le Fatah. Ses capacités militaires dans la bande de Gaza sont par exemple équivalentes à celles de ces deux organisations, comme l’atteste la série de bombardements visant le territoire israélien lancée par le Jihad islamique en réponse à l’assassinat de certains de ses cadres au printemps 2014. Hamas et Fatah n’ont d’autre choix aujourd’hui que de l’inclure dans le jeu politique interne. Pour Israël, le MJIP n’est justement plus une tache aveugle depuis longtemps, ce qui contraste avec la méconnaissance médiatique et académique qu’on en a souvent en Europe ou aux États-Unis. Concernant la nature de ce mouvement, on a souvent utilisé dans notre essai le terme d' »islamisme paradoxal ». Pour articuler une définition affinée de ce mouvement, il nous faut jouer sur ses apparentes contradictions. Premier paradoxe: l’articulation particulière que le Jihad islamique fait entre islam politique et nationalisme proprement palestinien. C’est un mouvement qui naît à la fin des années 1970. Il s’agit de jeunes étudiants palestiniens originaires de Gaza, qui se trouvent, dans leur majorité, en Égypte. Parmi ces étudiants se distingue Fathi Shaqaqi (1951-1995), l’ancien fondateur et secrétaire général , qui sera assassiné en 1995 à Malte. Il y a également Ramadan Abdullah Mohammad Shallah (1958), l’actuel secrétaire général de ce parti. Nous trouvons également dans ce petit noyau fondateur des années 1970 des activistes qui ont quitté depuis le parti et qui se sont retranchés sur des activités plus intellectuelles.

Dès sa fondation, le Jihad islamique était donc diversifié même si son noyau est issu des Frères musulmans et des milieux palestiniens sunnites. À ce noyau fondateur d’extraction gazaoui, vient s’ajouter dans les années 1980 une tendance islamique du Fatah, mais aussi les partisans d’un Cheikh palestinien résidant en Jordanie, le Cheikh As’ad Bayyud al-Tamimi, lequel prendra plus tard ses distances avec le MJIP. Ces fondateurs gazaouis vont développer une critique des Frères musulmans sur un argument simple: ils sont en effet islamistes et issus des Frères musulmans, mais ne comprennent pas pourquoi les Frères ne sont pas impliqués dans la lutte nationaliste palestinienne. Sur l’autre bord, ces acteurs n’acceptent pas le sécularisme déclaré des organisations membres de l’OLP, même si l’implication de ces dernières dans les luttes palestiniennes est reconnue. On a donc un mouvement qui naît chez de jeunes intellectuels palestiniens, résidant en Égypte, issus des Frères musulmans, mais qui s’en détachent sur une ligne nationaliste.

Au cœur de son identité, il y a ce paradoxe: le Jihad palestinien est un mouvement nationaliste qui vient de l’islam politique, mais qui se plaint justement que cet islam politique n’est pas actif politiquement. Au sein de ce nationalisme, la dimension religieuse est absente. Ainsi, dès sa fondation, le MJIP s’efforcera de tenir le rôle de balancier entre les dimensions islamiste et la nationaliste de la lutte palestinienne: l’OLP manque d’une dimension religieuse, tandis que les Frères ne sont pas suffisamment nationalistes.

Deuxième paradoxe: c’est un mouvement qui n’a jamais rien renié son sunnisme, mais qui a un lien très particulier avec le chiisme. Le Jihad islamique est fasciné par la théorie politique contemporaine du chiisme révolutionnaire issu de la révolution iranienne de 1979. Ce mouvement sunnite palestinien va être fasciné par la révolution iranienne, par une révolution qui se déroule, premièrement, dans un cadre qui n’est pas arabe, mais iranien et qui, deuxièmement, est une révolution chiite. Il y a une réelle admiration qui se traduit notamment dans la pensée de Fathi Shaqaqi, une reconnaissance d’un certain patrimoine anticolonialiste chiite qui apparaît à cette époque comme relativement original dans la sphère islamique. Un mouvement sunnite qui n’hésite donc pas à dialoguer et à adopter des éléments de la pensée chiite contemporaine et de la rhétorique révolutionnaire iranienne. La particularité originelle du MJIP se trouve dans cette ouverture au-delà du monde sunnite. Les fondateurs du Jihad islamique ne cherchent pas à faire du syncrétisme entre sunnisme et chiisme: ils appellent à créer des ponts entre les deux courants, notamment autour de la variable anticoloniale. Ils font, pour reprendre une conceptualisation chère à l’orientaliste marxisant Maxime Rodinson, du « concordisme », tentant d’acclimater ensemble les deux écoles de pensées, sans pour autant les mélanger.

Une troisième particularité du Jihad islamique réside dans la rapide adoption, par un mouvement fondé par de jeunes intellectuels, de la violence politique et de la lutte armée, vues dans une certaine mesure comme la condition même du politique. Il y a quelque chose de pratiquement guévariste chez eux: c’est du « Foyer » militaire que part le « Foyer » politique [1]. Dans les premiers textes du Jihad islamique, au début des années 1980, nous trouvons le même raisonnement guévariste: la lutte armée est la condition d’un renouveau du politique dans les Territoires palestiniens. Contrairement aux Frères musulmans, l’obsession de ces jeunes étudiants et futures cadres du MJIP n’est pas de fonder des associations de charité, de faire du social, de promouvoir l’islam à un niveau populaire, mais de poser leur mouvement comme une sorte d’avant-garde révolutionnaire et armée au sens propre. D’ailleurs, le premier nom de l’organisation sera « Avant-gardes islamistes », suivi plus tard par le « Courant islamique révolutionnaire ». Ce sont des termes très forts qui font écho à la notion d’avant-garde révolutionnaire des années 1960-70, très présente dans les gauches radicales mondiales à l’époque. À leurs yeux, le rôle de l’avant-garde est de recentrer le peuple palestinien, par la lutte armée, sur ce qui doit être son objectif premier, c’est-à-dire la lutte contre Israël. Ce « jihad national » doit passer avant toute considération religieuse ou politique interne à la Palestine: c’est une forme de mystique de la lutte armée unifiant les Palestiniens au-delà de leurs différences, qu’ils soient laïques, islamistes ou de gauche. Le vocable du Jihad islamique fait souvent écho à celui des anciennes gauches radicales, ou même à celui du Fatah.

Affiche du MJIP en l’honneur de son fondateur.

Religioscope – Cette centralité de la lutte armée dans la pensée du MJIP provient donc de leurs contacts avec des milieux de gauche et nationalistes du Fatah dans un contexte d’émergence des islamismes politiques à la fin des années 1970 et au début des années 1980, plus que d’une lecture martiale des textes religieux.

Nicolas Dot-Pouillard – En effet. Une grande influence sur leur vision de la centralité de la lutte armée est à trouver dans leur expérience des prisons israéliennes, au début des années 1980. Ils y rencontreront de nombreux anciens militants palestiniens, des militants du Fatah et de divers groupes révolutionnaires, tels que le Front populaire pour la libération de la Palestine, ou les Forces populaires de libération, une organisation armée d’origine nassérienne dans les années 1960 et 1970 opérant à l’époque dans la bande de Gaza. Cette socialisation dans les prisons se fait dans un contexte caractérisé par une nouvelle dynamique islamique, en Iran, mais aussi en Afghanistan, l’insurrection à Hama en Syrie en 1982, la montée d’une tendance islamique en Tunisie et dans le monde arabe en général. Une dynamique islamiste s’emballe à l’orée des années 1980. Il y a une atmosphère de « moment » islamiste, un effet de conjoncture, couplée à une crise des idées de gauche. C’est aussi le fruit d’un double effet, qui doit se lire de manière conjuguée: 1979, révolution iranienne, et montée islamiste dans la région, et 1982, défaite de l’OLP à Beyrouth face aux Israéliens. L’islam politique apparaît, pour beaucoup de militants palestiniens ayant considéré leurs anciennes batailles comme perdues, comme la seule alternative. Il faut se replacer dans ce contexte dialectique perçu tantôt comme une défaite – la bataille de Beyrouth de 1982 – tantôt comme une alternative – la révolution iranienne de 1979. La naissance du Jihad islamique est l’effet direct de ces deux événements. Dans les prisons israéliennes, beaucoup de militants issus de la lutte armée nationaliste, de gauche ou du Fatah, ou nassérienne, vont être interpellés par cet islam politique. L’actuel numéro deux du Jihad islamique, Zyad an-Nakhaleh, est un ancien activiste des Forces populaires de libération: il n’est pas né dans le giron islamiste; il est né dans un milieu nationaliste séculier, même nassérien. L’actuel secrétaire général du Jihad islamique, Ramadan Shallah, dit aujourd’hui que, dans les années 1970, il se reconnaissait dans les idées de la gauche nationaliste: la seule chose qui l’a éloigné d’elle, et qui l’a empêché d’y adhérer, c’est son absence de religiosité. La défense du Jihad islamique est en quelque sorte le fruit de cette rencontre et de ce dialogue entre, d’un côté, des jeunes issus des Frères musulmans qui n’ont pas d’expérience de la lutte armée et, de l’autre, des militants issus de la lutte armée, mais qui sont un peu perdus idéologiquement, en quête d’une nouvelle impulsion idéologique. Un texte particulièrement intéressant circule au début des années 1980 parmi les prisonniers palestiniens: il s’intitule « Questions sur l’islam et le marxisme de derrière les barreaux ». Rédigé par des militants du Fatah autrefois orientés à gauche, mais passés à l’islam politique, il interroge les conditions de possibilité d’une lutte nationaliste qui ne se situe plus à gauche, mais au sein de l’islam politique. Il faut, selon eux, réorienter le nationalisme palestinien, de la gauche à l’islam, prendre acte d’une nouvelle conjoncture. C’est grosso modo l’ambiance dans les prisons israéliennes, et l’état des débats chez les prisonniers politiques palestiniens.

Religioscope – La lutte du Jihad islamique se limite-t-elle uniquement aux Territoires Occupés et Israël?

Nicolas Dot-Pouillard – Le Jihad islamique a une origine gazaouite qu’il a toujours gardée depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. C’est là où il bénéficie de son plus fort terreau populaire et où ses brigades armées, « Saraya al-Qods » (brigades al-Quds), sont aujourd’hui très implantées et les plus actives. À Gaza, le Jihad islamique est capable de réunir des foules considérables de dizaines de milliers de personnes à l’occasion de ses différentes célébrations et commémorations.

Religioscope – La responsabilité politique du Hamas dans la bande de Gaza héritée de leur victoire aux élections législatives en 2006 a probablement érodé une partie de leur popularité. Dans quelle mesure cela s’est-il fait au profit Jihad islamique? Peut-on articuler des chiffres?

Nicolas Dot-Pouillard – On ne peut jamais vraiment comptabiliser combien représente le Jihad islamique, et ce pour deux raisons. Premièrement, le mouvement refuse de se présenter aux élections législatives et présidentielles. De leur point de vue, ces élections organisées par l’Autorité nationale palestinienne dérivent des Accords d’Oslo de 1993 et n’ont aucune légitimité. Le MJIP ne reconnaît pas Oslo et par conséquent les institutions qui en découlèrent ainsi que tout processus électoral qu’elles génèrent. Les élections municipales sont toutefois une exception, car elles relèvent d’un régime antérieur aux Accords et le mouvement affirme désormais officiellement qu’il n’exclut plus l’avenir d’accords municipaux. Le parti s’est présenté, certes de manière très limitée, sous des
étiquettes indépendantes, aux élections municipales de 2005. Au niveau électoral, il n’y a donc pas de moyen fiable de quantifier ce qu’est le poids électoral du Jihad islamique dans la population palestinienne. Deuxièmement, au cœur de son idéologie, c’est un mouvement qui ne privilégie pas le travail de construction de structures hégémoniques, sociales, ou charitables. Petit parti populaire, il a plus l’esprit d’une « minorité absolue » que d’une « majorité relative », pour reprendre l’expression du philosophe Daniel Bensaïd. Son souci n’est pas forcément celui de la représentativité populaire, ce qui le différencie du Hamas et du Fatah. Il reste en cela dans l’esprit « avant-gardiste » des années 1980.

Religioscope – Ces dizaines de milliers de personnes que l’on peut voir lors de ces rassemblements organisés par le Jihad islamique dans la Bande de Gaza peuvent en fait très bien soutenir le Hamas ou même en être membres.

Nicolas Dot-Pouillard – Oui, c’est tout à fait possible. Tout comme ils pourraient être membres du Fatah. Néanmoins, le MJIP a un appareil politique relativement développé de plus de vingt mille militants et un appareil militaire conséquent depuis le début des années 2000. L’appellation de petit parti populaire lui sied bien. Officiellement et dans les faits, sa priorité est la construction d’un appareil militaire. À Gaza, cet appareil est le plus développé pour des raisons historiques et politiques. En Cisjordanie, il est considérablement affaibli, sauf dans certaines zones comme Jénine et Hébron. Il est affaibli du fait que la seconde Intifada s’est terminée et que la stratégie sécuritaire israélienne a été globalement un succès. Ce succès est dû à la coopération sécuritaire entre les services de l’Autorité nationale palestinienne d’Abou Mazen, le Président palestinien, et d’Israël. En Cisjordanie, les principales forces qui font obstacle au Jihad islamique dépendent de l’Autorité palestinienne. La coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité nationale palestinienne existe encore aujourd’hui et demeure un succès étant donné que le Jihad islamique n’a plus de réelles activités militaires en Cisjordanie. D’un point de vue militaire, l’avenir du MJIP en Cisjordanie dépend, pour l’essentiel, du degré de répression que l’appareil sécuritaire de l’Autorité nationale palestinienne peut exercer sur lui. Pour le moment, les ingrédients de la coopération sécuritaire israélo-palestinienne, réelle, continuent de fonctionner contre lui.

Religioscope – Qu’en est-il de leurs représentations en dehors des Territoires palestiniens, comme au Liban ou en Syrie par exemple?

Nicolas Dot-Pouillard – Il s’agit de représentations politiques qui correspondent à une sociologie palestinienne historique. Penser une organisation palestinienne, c’est la penser dans sa diaspora historique. Ses représentations politiques à l’extérieur ne sont pas des représentations militaires cependant. L’accord entre le Hezbollah, l’Iran, la Syrie et les organisations palestiniennes depuis de nombreuses années est le suivant: n’agissez qu’à l’intérieur des Territoires occupés. Ce qui leur vaut financement et appui logistique militaire. En échange, il n’y a pas d’intervention palestinienne dans les affaires internes et nationales libanaises, iraniennes ou syriennes. Du point de vue de l’Iran et de la Syrie, le Hamas, en prenant parti pour la révolution syrienne, a rompu ce contrat implicite. Le Jihad islamique est aujourd’hui représenté à Téhéran. Tous les partis palestiniens sont représentés dans toutes les tranches de la diaspora et dans tous les camps de réfugiés. Il y a une véritable alliance qui a pris corps dans les années 1990, mais qui s’est surtout développée dans les années 2000. Le MJIP est partisan de la théorie de l' »axe de la résistance » (Mahouar al-Muqawama), similaire à celle du Hezbollah libanais, qui serait constituée de l’Iran, de la Syrie, du Hezbollah et des organisations palestiniennes. Ils soutiennent qu’il est nécessaire de conserver un axe Damas-Téhéran-Hezbollah afin de défendre leur revendication nationale. C’est à leurs yeux une question de rapports de force régionaux et internationaux.

Religioscope – Quelles sont les relations entre le Jihad islamique et l’Iran?

Nicolas Dot-Pouillard – Le Jihad islamique est souvent accusé de faire de la « chiitisation », c’est-à-dire de promouvoir l’expansion de la version minoritaire chiite de l’islam dans le monde musulman. La position du mouvement est celle d’un parti sunnite, mais qui n’a pas fondamentalement d’inimitié envers le chiisme et se montre ouvert à l’intégration dans le patrimoine islamique des éléments compatibles du chiisme. Il n’y a pas un rapport forcément théologique avec l’Iran, mais un rapport idéologique, dans le sens où leur position originelle est que la révolution iranienne est une révolution islamique qui admet au centre de sa théorisation les notions de révolution, de défense des opprimés, d’anticolonialisme et d’anti-impérialisme. Et que la révolution iranienne, depuis ses premiers moments, a fait de la question palestinienne une question centrale. Ce n’était pas par hasard que Yasser Arafat effectua en 1979 un voyage à Téhéran avec 59 délégués de l’OLP pour saluer l’Ayatollah Khomeyni. Au-delà des aspects pragmatiques et financiers, c’est sur la dimension tiers-mondiste de la révolution iranienne que s’articule la relation idéologique entre le Jihad islamique et Téhéran. Il y a une identité commune autour de cette thématique de « l’axe de la résistance », de l’anticolonialisme, d’un néo-tiers-mondisme qui n’a rien perdu de son effet attractif dans la région, à moins de considérer que le Hezbollah et le Jihad islamique soient devenus des mouvements marginaux, ce qui pourrait sembler quelque peu anachronique et déplacé au vu des actuels rapports de force sur les scènes palestiniennes et libanaises. Finalement, l’idéologie tiers-mondiste perdure. Elle était d’ailleurs très forte dans les discours d’Ahmadinejad ou chez les Gardiens de la révolution. En Iran, ce discours perdure même avec l’arrivée de Hassan Rohani à la présidence (juin 2013).

Religioscope – Quelle est la position actuelle du Jihad islamique dans la crise syrienne?

Nicolas Dot-Pouillard – Sur la situation syrienne, le Jihad islamique a adopté la même position que la majorité des organisations palestiniennes. En Syrie où toutes les organisations palestiniennes sont présentes, y compris le Fatah, nous observons trois postures.

Une position de rupture avec le régime, faisant le pari total des révolutions arabes: par exemple le Hamas qui a progressivement rompu ses liens avec le régime syrien. Il a tenu le rôle de médiateur entre le régime et l’opposition dans les premiers mois jusqu’à sa rupture avec Damas pendant l’hiver 2012. Le Hamas a des combattants au sein des unités de l’opposition syrienne, comme les brigades du Beit al-maqdis, dans le camp de réfugiés de Yarmouk, à Damas. Le Hamas infléchit cependant aujourd’hui sa position, face aux reculs conjugués de l’opposition syrienne sur le front militaire aujourd’hui, face également au recul des Frères musulmans dans la région, le coup d’État du général Sissi en Egyte à l’été 2013 ayant sans doute été pour le Hamas la plus mauvaise nouvelle, lui imposant une fermeture de ses frontières gazaouites. Il n’est d’ailleurs la seule organisation palestinienne ayant fait à un moment donné le pari des soulèvements arabes, notamment syrien. La téléologie démocratique des révolutions arabes a été embrassée par le Hamas; la téléologie tiers-mondiste encore à l’œuvre reste celle du Jihad islamique.

La seconde position est celle d’un soutien total et inconditionnel au régime syrien, caractéristique des organisations telles que le Front populaire-Commandement Général d’Ahmed Jibril, d’Al-Sa’iqa (une organisation baathiste palestinienne créée en 1966 et dirigée par Damas) ou le Fatah al-Intifada (une faction militante palestinienne fondée en 1983). Ces factions ont fait foi d’être des supplétifs armés du régime et de combattre auprès de l’armée gouvernementale.

D’autres organisations palestiniennes, comme le Fatah, le Jihad islamique et la Gauche palestinienne adoptent une posture de neutralité officielle. Le terme officiel est important, car il recouvre des débats stratégiques et tactiques parfois divergents en leur sein. La légitimité des revendications populaires et demandes de réforme en Syrie sont reconnues comme légitimes, mais il y a simultanément la réalisation que les Palestiniens sont une population de réfugiés en Syrie. Le terme utilisé est d’ailleurs celui d' »invités ». La guerre civile syrienne est vue comme une affaire interne à ce pays et prendre parti revient à encourager le débordement des violences sur les populations et les camps palestiniens. Ces groupes craignent que la guerre civile syrienne ne débouche sur une guerre civile palestinienne. C’est la position officielle du Jihad islamique. Même s’il est défenseur de cet axe de la résistance Damas-Téhéran, il n’a pas de combattants engagés auprès du régime. Il se situe dans une logique qui n’est pas révolutionnaire, qui est une logique de réforme et de dialogue entre l’opposition et le régime. Il s’agit de sa position officielle. Cependant, dans les rangs du Jihad islamique, il y a naturellement des différences et des prises de parti divergentes. Par exemple, en Cisjordanie, il y a des militants du Jihad islamique qui sont membres des Comités populaires pour la défense de la Syrie en Palestine occupée, qui réunissent toutes les factions en dehors des Frères musulmans et qui se positionnent en faveur du régime syrien. D’autres, très minoritaires, ont participé aux premières manifestations du printemps 2011 en Syrie. La crise syrienne a divisé verticalement et socialement les Palestiniens, encore plus leurs organisations politiques.

Religioscope – Quels sont les jalons clefs qui ont façonné le Jihad islamique tel que nous le connaissons aujourd’hui?

Nicolas Dot-Pouillard – Le premier jalon est sociologique: il s’agit de l’islamisation et de la politisation d’étudiants de la bande de Gaza qui résident en Égypte dans les années 1970. Un grand nombre d’étudiants palestiniens fréquente les campus égyptiens pendant cette période, bénéficiant de bourses et des vieilles politiques nassériennes d’aide aux Palestiniens.

Il est aussi intéressant de constater que le premier profil des membres du Jihad islamique, c’est plutôt la figure du jeune intellectuel que du jeune clerc. Dans le groupe fondateur, un seul étudiant en religion deviendra une grande figure du mouvement, Abdelaziz Awda (1950), mais ses camarades étudient l’économie, la littérature ou la médecine, à l’instar de Fathi Shiqaqi, le penseur du mouvement. Le profil type, ce n’est pas l’homme de religion: c’est le jeune intellectuel séculier, mais islamisé. Cela ressemble au profil type de l’islamiste contemporain en général. Il s’agit moins de la figure de l’homme de religion que celle du jeune intellectuel éduqué et bloqué dans son ascension sociale, d’autant plus bloqué en Égypte qu’il est Palestinien. La première période est donc celle du noyau intellectuel.

La seconde période (1979-1987) correspond à la fondation progressive d’un mouvement, s’accroissant avec l’apport de l’expérience des prisonniers dans les prisons israéliennes. Un certain nombre de militants du Fatah et de la gauche palestinienne vont se radicaliser vers l’islam politique et vont rencontrer le discours de ces jeunes islamistes révolutionnaires d’un Jihad islamique naissant, qui sont eux-mêmes régulièrement incarcérés pour leurs activités de propagande nationaliste. Ils ne sont pas encore dans la lutte armée. Le rôle des prisons israéliennes, après celles de l’Égypte, fut clairement essentiel dans la naissance de cette mouvance islamo-nationaliste.

Un autre apport va être central et demeure quelque peu ignoré. Le Fatah a joué un rôle dans la naissance du Jihad islamique et a alimenté cette ambiance islamo-nationaliste au milieu des années 1980. En effet, à cette période, le Fatah va lancer un mouvement appelé les Brigades du Jihad islamique (Saraya al Jihad al islami, dont l’acronyme connu fut Sajah), dirigées par d’anciens officiers militaires de la guerre du Liban issus de l’aile gauche du Fatah (elle s’appelle dans les années 1970 la Brigade étudiante, dont certains membres libanais du Fatah passeront pour leur part au Hezbollah), mais glissant progressivement vers l’islamisme (Abou Hassan, Marwan al Kayali, Bassam Sultan Tamimi, tous trois assassinés par le Mossad en 1988, à Chypre). Ces Brigades vont lancer des actions armées dans les Territoires occupés à partir du milieu des années 1980 avec l’accord de la direction du Fatah. Les Brigades du Jihad islamique du Fatah participent de cette ambiance insurrectionnelle dans les territoires, à Gaza et en Cisjordanie, faites d’actions armées contre l’occupant.

Des partisans de Fathi Shaqaqi vont peu à peu aussi lancer des actions armées, plus ou moins improvisées étant donné qu’à ses débuts, cette mouvance islamo-nationaliste, faite d’un mélange de partisans de Shaqaqi, d’officiers du Fatah sur le chemin de l’islamisation, mouvance qui deviendra plus tard le Jihad islamique, est très peu armée. Au sein de cette mouvance, un dialogue émerge autour de notions comme un islam nationaliste, un islam révolutionnaire, un islamo-nationalisme. C’est une atmosphère révolutionnaire, qui appelle au changement, un changement face aux Frères musulmans palestiniens, et face à l’OLP, et au sein de laquelle se cristallisent peu à peu des réseaux qui deviendront le Jihad islamique palestinien. L’histoire du MJIP permet aussi une contre-histoire du Fatah, qui ne se réduit sûrement pas à un mouvement laïque.

Le mouvement du Jihad islamique apparaît véritablement en 1987 avec la première Intifada et on peut parler ici, encore une fois, de contre-histoire. La première Intifada est célébrée par le Fatah et le Hamas comme leur fruit propre. Lors de son premier communiqué, le Hamas déclare d’une certaine manière: « La naissance de la première Intifada est aussi la naissance du Hamas« . Pour le Fatah, la première Intifada est le fruit de l’action de son numéro deux, Abou Jihad. L’historiographie nationaliste palestinienne est partisane, donc logiquement divisée. Le Jihad islamique a un discours différent. Selon lui, la première Intifada ne commence pas en décembre 1987, mais en octobre de la même année. Il y a en effet des manifestations populaires dans les Territoires occupés qui naissent suite à une bataille menée par le Jihad islamique dans un quartier à Gaza, du nom de Shujai’iya, où il a perdu un grand nombre d’activistes. Ces batailles entraînent des manifestations sur les campus et une répression israélienne encourageant à son tour d’autres manifestations. Le Jihad islamique déclare que la date de naissance de la première Intifada n’est pas le 9 décembre 1987, célébrée par le Fatah et le Hamas, mais bien cette ambiance insurrectionnelle d’octobre 1987 qui débouchera sur ces manifestations et, par contagion, sur la première Intifada. Il a sa contre-histoire de la première Intifada, qui le place encore aujourd’hui entre le Fatah et le Hamas. On considère l’année 1987 comme la date de fondation du mouvement, car, pour la première fois, des tracts sont distribués avec le futur nom du parti imprimé. Ce nom devient une marque déposée, un label qui se distingue du Fatah, du Hamas et des autres organisations. C’est une mouvance qui s’ancre alors dans le paysage politique palestinien.

La première Intifada va être malgré tout le lieu d’un paradoxe pour le Jihad islamique: il a participé à la dynamique qui a contribué à ce premier soulèvement populaire, mais son absence d’engagement social ou politique va le marginaliser. Au contraire, le Hamas bénéficie d’une base populaire, d’un réseau de mosquées, d’associations de charité qui existent depuis 1960-1970. L’OLP a ses organisations politiques, ses syndicats, ses associations de paysans qui regroupent des milliers de personnes. Le Jihad islamique est loin d’avoir le même ancrage social. Son idéologie d’avant-garde armée n’encourage pas le mouvement à se construire un socle populaire par le biais d’investissement dans le social et le politique.

Religioscope – Observe-t-on déjà à cette période une compétition entre le Jihad islamique, le Hamas et le Fatah? Le Fatah et le Hamas ont-ils vu l’émergence du Jihad islamique comme une menace?

Nicolas Dot-Pouillard – À cette période, la tension ne réside pas essentiellement entre le Fatah et le Jihad islamique. Une partie du Fatah voit l’émergence de ce mouvement comme positive et contribue à sa naissance. Le Fatah voit le Jihad comme une concurrence rude aux Frères musulmans, ce qui est pour lui après tout bon à prendre. La compétition principale du Jihad islamique est donc avec le Hamas. La naissance de ce dernier, en 1987, est en partie une réponse à l’émergence du MJIP. Celui-ci s’adresse d’abord aux Frères musulmans en leur reprochant leur absence politique et armée dans la lutte nationaliste palestinienne. Dans les années 1980, les Frères craignent donc la montée en puissance d’un mouvement islamiste contestataire, voire insurrectionnel, qu’ils ne contrôlent pas et qui leur fait de facto concurrence. Le Hamas est face à un mouvement islamiste fort qui échappe complètement aux Frères musulmans. Depuis les origines du mouvement, il y a de fortes tensions entre les Frères et les étudiants qui formeront plus tard le Jihad islamique, notamment sur les campus égyptiens et palestiniens (des batailles entre les étudiants et des concurrences entre groupes radicaux). La pensée de Fathi Shaqaqi est une protestation contre la politique des Frères musulmans concernant la question palestinienne. Cet état de fait va durer jusqu’au début des années 1990. Le grand problème entre le Jihad islamique et le Fatah n’apparaîtra qu’avec les Accords d’Oslo (1993) et l’arrêt par le Fatah de la dynamique de la première Intifada. C’est là où la rupture surviendra. C’est aussi à cette époque que le Jihad islamique va tenir son premier congrès fondateur (1992), duquel vont émerger des statuts, une direction politique et un organigramme. Il faudra attendre cinq ans entre l’apparition officielle du mouvement en 1987 et sa structuration définitive telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Religioscope – Quel impact, non pas seulement symbolique, mais aussi idéologique, aura le Khomeinisme sur ces étudiants qui vont fonder le Jihad islamique?

Nicolas Dot-Pouillard – Rouhollah Khomeini (1902-1989) apparaît comme une figure centrale. Dans un essai de Fathi Shaqaqi, intitulé al-Hall al-‘Islami wal-Badil (La solution islamique et l’alternative, 1979), on trouve deux dédicaces adressées à Rouhollah Khomeini et au fondateur des Frères musulmans Hassan El-Banna (1906-1949). C’est un symbole: on salue le père de la révolution iranienne, chiite, et le père des Frères musulmans, sunnite. C’est un message provocateur, et exceptionnel. Il s’agit d’un message adressé aux Frères suggérant que, contrairement à ces derniers, les activistes du futur Jihad palestinien respectent le message originel d’Hassan El-Banna. C’est d’ailleurs à cause de cette publication que les Frères vont exclure Fathi Shaqaqi de la confrérie en Égypte. Fathi Shaqaqi est accusé de mettre en avant une figure chiite et de promouvoir un islamisme « moderne », c’est-à-dire révolutionnaire et anticolonial, alors que les Frères restent sur un islamisme passéiste concentré sur la prédication. Aux yeux de F. Shaqaqi, Khomeini introduit une sorte de révolution copernicienne dans l’Islam politique: le nationalisme anticolonial devient une composante majeure de l’Islam politique. Les Frères musulmans continuent alors de privilégier l’islamisation de la société.

Religioscope – Comment évolue le Jihad islamique après sa formelle structuration en 1992?

Nicolas Dot-Pouillard – Cela correspond à une période de croissance du mouvement, qui se rapprochera du Hamas en raison de ses désaccords avec la majorité de la direction de l’OLP et du Fatah. Il partage avec le Hamas la critique des Accords d’Oslo. La ligne de démarcation principielle du Jihad islamique, c’est Israël, pas la problématique laïcs contre islamistes. C’est vrai jusqu’à aujourd’hui. Lorsque les Frères musulmans sont absents de la lutte nationaliste, le MJIP est contre les Frères musulmans. Lorsque le Fatah signe un accord de paix avec Israël, le Jihad islamique est contre le Fatah. Ils seront hier contre les Frères musulmans, puis, dans les années 1990, contre le Fatah. Leur sphère d’alliance suit leur degré d’opposition à ces deux mouvements.

Dans les années 1990, le Jihad palestinien va commencer à avoir des contacts de plus en plus développés avec le Hezbollah libanais et avec Téhéran, non plus seulement de manière idéologique, mais surtout organisationnelle. Cette période se caractérise aussi par une radicalisation du mouvement, notamment dans son refus catégorique d’Oslo et dans la continuation de la lutte armée par le biais des attentats-suicide (les premiers en 1994). Les Accords intérimaires d’Oslo sont signés en 1993, mais entrent véritablement en vigueur en 1994. La période de l’implantation des Accords d’Oslo est une période de radicalisation armée, le début de campagnes d’attentats-suicide par le Hamas et le Jihad islamique.

Religioscope – Au cœur de la stratégie du Jihad islamique, il y a les notions du martyr et de l’attentat suicide. Ces deux notions étaient-elles présentes dès les débuts du mouvement?

Nicolas Dot-Pouillard – Cette notion du martyr se trouve dans le mouvement depuis sa fondation. La notion de martyr n’est cependant aucunement réductible à l’islam politique. Elle appartient au patrimoine nationaliste palestinien depuis son origine, depuis les années 1930 et l’insurrection palestinienne de lancée par Ezzedin al-Qassam en 1936, pour une raison simple et évidente: les Palestiniens sont dans un conflit militaire et donner sa vie pour « la cause » porte évidemment une valeur essentielle. La notion de martyr, le Jihad islamique l’hérite directement du mouvement nationaliste palestinien, pas de l’islam politique. Si le martyr est souvent associé au patrimoine de l’islamisme, la martyrologie palestinienne est cependant antérieure à la montée en puissance des mouvements islamiques et s’inscrit plutôt dans un contexte de nationalisme armé. La notion de martyr n’a rien de nouveau, et n’a strictement rien de proprement islamique dans le champ politique palestinien: elle fut portée par le Fatah, par la gauche, elle l’est aujourd’hui par les islamistes. Elle n’est d’ailleurs pas proprement islamique ou palestinienne: il suffit de voir la glorification des « martyrs » dans d’autres mouvements politiques, notamment de gauche. L’exemple du PKK kurde est parlant. Il y a une fausse focalisation sur cette pratique du martyr qui serait propre à l’islam politique. Elle tend à rendre religieux ce qui relève d’une classique pratique politique de célébration d’un mort sacrificielle et ultime inscrite dans un contexte nationaliste.

Religioscope – Il y a une tendance médiatique à voir les attentats-suicide perpétrés par le Jihad islamique sous le même angle que ceux perpétrés par des mouvements salafistes-jihadistes. Ce ne sont pourtant pas les mêmes motivations et nous ne trouvons pas de discours takfiri ou sectaires dans le Jihad islamique.

Nicolas Dot-Pouillard – Les groupes tafkiri, c’est-à-dire des groupes sunnites salafis radicaux qualifiant leurs coreligionnaires non salafi d’apostats, accusent d’ailleurs le Jihad islamique de pratiquer une « chiification » de la population palestinienne. Le Jihad islamique ne perçoit pas sa lutte comme une lutte transnationale. Il a certes une dimension régionale via ses relations avec le Hezbollah, Téhéran et Damas, mais le cœur de sa lutte est la question palestinienne. Le Jihad palestinien n’est pas intéressé par les actions des islamistes en dehors de sa géographie. Sur la question du 11 septembre, par exemple, un membre de son bureau politique, Nouar Abu Taha [2], a déclaré qu’il condamnait ces attentats complètement inutiles. La logique déterritorialisée des mouvements salafistes-jihadistes est étrangère au et contradictoire avec le nationalisme du Jihad islamique.

Religioscope – Vos recherches précédentes ont révélé les trajectoires de militants palestiniens quittant les rangs de la gauche révolutionnaire pour rejoindre des mouvements islamiques, dont le Jihad islamique [3]. Pouvez-vous nous donner quelques exemples particulièrement révélateurs de cette transition? Que cela révèle-t-il du cœur idéologique du Jihad islamique?

Nicolas Dot-Pouillard – Il y a un débat chez les islamistes autour de la notion de révolution. C’est un débat que le Jihad islamique a depuis longtemps avec les Frères musulmans. Le terme d’islamisme révolutionnaire pose un problème aux Frères, car parler d’islam révolutionnaire, c’est suggérer l’existence d’un islam réactionnaire et cela sous-entend que la communauté (Umma) n’est pas unie. Le MJIP a un point de vue inverse: il existe bien un islamisme passéiste, qui a comme priorité la conscientisation islamique des sociétés musulmanes, et qui prime sur la libération nationale. C’est en somme un islamisme réactionnaire. Et il y a un islamisme attaché d’abord à la libération nationale, un islam révolutionnaire qui est en soi et pour soi tiers-mondiste et nationaliste. L’islam réactionnaire, c’est celui qui a comme priorité l’islamisation de la société. L’islam révolutionnaire, c’est celui qui cherche d’abord la libération nationale pour construire ensuite la véritable société islamique. Le désaccord originel entre les Frères musulmans et le Jihad islamique est une recherche de réponse à une question: où est la « contradiction principale », pour faire écho à un vieux concept maoïste, et qui ressurgit parfois dans le discours de certains membres du MJIP venus de la gauche. Pour les Frères musulmans, dans les années 1970 et 1980, la « contradiction principale » est entre l’islam et l’acculturation islamique, soit la contradiction entre l’islam et son envers. Pour le Jihad islamique, c’est entre « l’occupation » israélienne et les Palestiniens. Les deux en tirent à l’époque des conclusions différentes. Pour les Frères musulmans, la condition de la libération de la Palestine est l’islamisation de la société. Pour le Jihad islamique, c’est l’inverse: il n’y a pas de société musulmane possible sous occupation israélienne. Dans ces conditions, le Jihad islamique estime que faire de la charité ou du social comme le font les Frères musulmans, faire de « l’islam sous occupation » est une perte de temps. Il ne peut pas y avoir d’Islam sans terre nationalement libéré. Ils ont complètement inversé à l’époque le raisonnement et la rationalité des Frères musulmans. Sur ce point, ils font le lien avec la vieille gauche nationaliste palestinienne et avec certains mouvements nationalistes arabes. Toujours cette priorisation du nationalisme. La création du Hamas, en 1987, est donc une réponse positive à la question que le Jihad islamique lui pose depuis 1979: en devenant un parti politique opposé à Israël, et non plus une confrérie purement dédiée au travail prédicatif religieux, les Frères musulmans avalisent la logique du MJIP: le facteur nationaliste prime sur l’islamisation de la société.

Le facteur nationaliste est également très important dans l’apparition des nouvelles gauches dans les années 1960-70 dans le monde arabe. La surdétermination vient de ce point de vue toujours du nationalisme, pas des idéologies constituées, qu’elles soient de nature islamiste, libérale, de gauche ou nationaliste arabe. Tout comme les vieilles gauches palestiniennes avaient été surdéterminées par le nationalisme, l’islam politique l’a aussi été. On considère souvent les membres des gauches comme progressifs, marxisants, mais si on prend l’OLP, qui est un mouvement pro-nassérien issu du nationalisme arabe, ses cadres comme Georges Habache (1926-2008) sont d’abord nés dans la matrice de la logique nationaliste arabe, pas de la gauche et pas du marxisme. Il y a une surdétermination de la logique nationaliste dans beaucoup de mouvements qu’ils soient de gauche ou islamistes. C’est l’un des aspects clefs que nous expliquons dans notre essai: le passage de militants du Fatah au Jihad islamique n’est pas vu par les acteurs comme une contradiction. Il y a une rupture idéologique partielle, mais un même ciment autour du nationalisme palestinien. Cette idéologie implicite nationaliste permet aux militants de passer aisément de la gauche à l’islam politique, car la continuité est assurée par une dimension anticoloniale et nationaliste qui traverse l’ensemble des mouvements.

Religioscope – Le Jihad islamique a pour but la libération complète de la Palestine historique et son refus de l’existence de l' »entité sioniste », pour utiliser sa terminologie, est catégorique. Cela explique le refus du mouvement à participer aux élections législatives et présidentielles en1987 et 2006, la mise en place du processus d’Oslo à partir de 1993. Quelle place reste-t-il pour une participation au champ politique palestinien?

Nicolas Dot-Pouillard – Le refus du Jihad islamique de tout compromis ne porte pas sur des discussions interpalestiniennes. Au contraire, le mouvement s’est positionné ces dernières années comme un médiateur entre Fatah et Hamas. Le Jihad islamique s’oppose à tout ce qui est relatif à l’Autorité palestinienne fondée après Oslo, mais pas à l’OLP. En mai 2005, ont été signés les accords du Caire entre toutes les factions palestiniennes prévoyant la rénovation de l’OLP, l’intégration du Hamas, l’élection d’une nouvelle direction, d’un nouveau comité exécutif, ambitions restées lettres mortes jusqu’à aujourd’hui. La position officielle du Jihad islamique est de vouloir intégrer et réformer l’OLP afin d’unir toutes les factions palestiniennes.

Le mouvement apparaît dans tous les discours interpalestiniens. Il occupe une fonction de diplomate s’efforçant de réduire la bipolarisation Hamas versus Fatah. Lorsqu’il y a des combats entre les militants des deux organisations, comme en 2007, le Jihad islamique joue le rôle de médiateur pour négocier une cessation des combats. Une blague circule à Gaza: « le Jihad islamique et le Front populaire, c’est la Croix Rouge ».

L’un des derniers paradoxes du Jihad islamique pourrait donc être le suivant: en ce qui concerne Israël, il sera le plus radical, et le plus violent, quitte à oblitérer toute distinction entre civils, colons et militaires, assimilant « société civile » et « société militaire ». En ce qui concerne le volet interne palestinien, il se pose au contraire en médiateur et en diplomate. Pour le Jihad islamique, son raisonnement l’incline à penser la violence politique contre Israël comme la condition de la paix intérieure palestinienne. Paix et guerre ne sont pas contradictoires dans son raisonnement: la pacification et l’unité du champ politique palestinien dépendent fondamentalement de l’état de guerre asymétrique que les Palestiniens peuvent maintenir avec Israël.

Notes

[1] Référence à la théorie militaire dite du « foquisme » développée par Che Guevara consistant à implanter des « foyers » (focos en espagnol) de guérilla dans les montagnes et campagnes.

[2] Voir « Palestine: le Jihad Islamique, entre islamisme et nationalisme – Entretien avec Anouar Abu Taha », Religioscope, 20 octobre 2007: http://religion.info/french/entretiens/article_342.shtml.

[3] A ce sujet, voir Nicolas Dot-Pouillard, De Pékin à Téhéran, en regardant vers Jérusalem: la singulière conversion à l’islamisme des « Maos du Fatah », Cahier Religioscope n° 2, décembre 2008: http://www.religioscope.org/cahiers/02.pdf.