Le totalitarisme islamiste, voilà l’ennemi !

« Le serpent change de peau, non de nature. » Proverbe persan

La tourmente que nous traversons est mondiale. Pour peu que l’on reprenne la carte des attentats dans le monde, aucun doute n’est permis, aucune hésitation n’est possible : nous sommes bien en face d’une véritable pandémie politique. Cela ne s’est produit que deux fois dans notre histoire. Depuis l’irruption de l’État islamique sur la scène internationale, j’ai souvent évoqué la Seconde Guerre mondiale. Cette référence peut paraître à certains excessive et cependant, nous nous trouvons devant un adversaire qui mène contre nous une lutte totale et qui n’a pas en tête notre asservissement mais notre anéantissement.

Sans m’appesantir sur la partie des territoires syrien et irakien qu’il occupe, le totalitarisme islamique menace de déstabiliser le Pakistan et, par contrecoup, de faire réagir l’Inde nucléarisée. Il est sur le point de reprendre le pouvoir en Afghanistan malgré les quinze années de guerre menée par les États-Unis et leurs alliés, dont la France, et ce, en dépit de la mise en œuvre de moyens considérables et d’une dépense astronomique de plus de 800 milliards de dollars. Il sévit au Yémen, dans cette guerre atroce, oubliée des Occidentaux. Il se maintient en Libye, creuse ses galeries dans le Sinaï égyptien jusqu’à Gaza où il fait soigner ses combattants blessés dans des hôpitaux construits avec des fonds de l’Union européenne ! Il essaime au Sahel et en Afrique occidentale, réclame l’application de la charia aux Maldives. Il frappe en Europe, en Russie, aux États-Unis et, plus récemment, en Asie du Sud-Est. Il planifie des attentats au Brésil.

Qu’on en juge : sur les six premiers mois de l’année 2016, cinq cent cinquante attentats ont été recensés, soit plus de quatre mille morts, soit trois attentats par jour. Petit à petit, ce pointillisme de l’horreur dépasse le fameux « arc de crises » du pourtour méditerranéen des années quatre-vingt.

Que faut-il de plus pour considérer que nous devons lutter contre une menace globale et non régionale et encore moins locale ? Alors oui, nous sommes bien en présence d’un conflit mondial par le nombre des pays concernés et par l’ampleur des coups portés. Oui, on tue en France et à cinq heures d’avion de Paris, on viole, on torture, on vend des femmes sur les marchés, on détruit des églises, on dynamite des mausolées séculaires. Oui, cette guerre a déjà fait des milliers de morts et contraint des millions de personnes à prendre le chemin de l’exode parce qu’elles étaient jugées étrangères dans leur propre pays. Oui, cette guerre est un conflit asymétrique, comme le fut en partie la Seconde Guerre mondiale, car l’adversaire vise moins nos forces armées que la population civile. Planifiée à partir du Moyen-Orient, elle suit une idée directrice clairement énoncée par Dar al-Islam, journal francophone de l’État islamique, le 20 juillet 2015, qui résumait la menace en ces termes : « Toujours viser des endroits fréquentés… les synagogues, les églises… le but étant d’installer la peur dans leur cœur. »

Voilà pourquoi je ne répéterai jamais assez que pour faire face à ce défi où c’est notre survie qui est en jeu, trois conditions sont essentielles : la clarté du jugement qui nous oblige à nous défaire des préjugés et des références passées, surtout quand celles-ci sont assenées avec morgue ; la netteté dans la prise de décision car on ne s’improvise pas chef de guerre. La sérénité dans l’action qui nous préserve des coups de volant intempestifs risquant d’envoyer l’exécutif dans le fossé.

Demain s’est écrit hier

Dans le livre Une rencontre en Westphalie où il retrace la naissance de la langue et, de fait, de la nation allemande, l’écrivain Günter Grass a cette formule pour souligner combien les événements viennent de loin. Même – et je dirai presque surtout – ceux qui donnent la fausse impression de surgir dans notre quotidien. Je pense qu’un minimum de culture historique est nécessaire pour appréhender une modernité de plus en plus complexe, de plus en plus éclatée. Un homme politique, à plus forte raison un homme d’État, ne dialogue pas seulement avec ses contemporains, il dialogue aussi avec les générations futures et celles qui nous ont précédés.

Si ce confit est effectivement une nouvelle guerre mondiale, il n’en puise pas moins ses racines dans l’histoire plus ancienne, celle de la longue durée, chère à l’un des pères de l’École des Annales, l’historien Fernand Braudel. J’ai presque peine à rappeler cette évidence mais quand on part à la bataille, il faut connaître l’adversaire, savoir contre qui on se bat. Si je parle de totalitarisme islamiste, c’est en connaissance de cause et non pour faire rouler ces mots dans ma bouche. Ce dernier, en dépit de ses folies et de ses aberrations, a une histoire, n’est pas un accident car, dès le début, il se glisse dans les replis de la religion musulmane et ce, dès que l’islam devient l’expression du pouvoir politique selon un schéma qui se répétera au cours des siècles : comment contester le calife ? En étant plus musulman que lui, plus intègre que lui et, surtout, plus radical que lui. Dans un dossier de Marianne consacré à l’islamisme, la journaliste et essayiste Martine Gozlan relève que dès le IXe siècle, à Bagdad, cette forme de contestation apparaît avec le théologien Ibn Hanbal, le père fondateur du salafisme, prêchant une lecture littéraliste et puritaine du Coran, qui explique qu’« Allah rend licite de tuer celui qui délaisse la prière » et que le Coran ne se discute pas, qu’il s’impose à tous dans sa version la plus intransigeante, s’opposant ainsi frontalement à ceux qui ont recours au libre arbitre du juge ou du commentateur.

Cette approche violente de la religion va s’incarner tout au long de l’Histoire, à chaque invasion, à chaque révolte et parfois même à chaque révolution de palais. Remettant ainsi toujours à plus tard toute innovation dans la pratique religieuse et faisant des châtiments corporels ordonnés par le Coran « le critère même du droit », comme le souligne, dans La Maladie de l’islam, Abdelwahab Meddeb.

Cette obsession du châtiment, de la punition nourrit le wahhabisme. L’Arabie saoudite nous le rappelle avec une terrible fréquence. Or, comme le souligne Martine Gozlan dans un article sur « Le wahhabisme à l’origine du monde », « le wahhabisme, c’est l’exception saoudienne devenue la norme dans le monde sunnite ». Cette doctrine est constituée au XVIIIe siècle. Elle ambitionne là aussi de défendre la pureté, l’intransigeance, l’adoration de Dieu, la culpabilisation perpétuelle du croyant mais, à l’inverse des autres courants obscurantistes, elle va s’allier avec le sabre pour asseoir sa domination idéologique et signer un pacte avec l’émir du premier État saoudien qui répartit le pouvoir entre les familles des deux hommes. Ce pacte, signé de puissance à puissance et qui fige la société au Moyen Âge, se poursuit jusqu’à nos jours dans le royaume de Riyad. À son propos, l’islamologue tunisien Hamadi Redissi souligne : « Le wahhabisme représente une opportunité extraordinaire pour comprendre l’islam sectaire. Ceux qui n’ont jamais vu de près ces sectes médiévales hardies passer à l’acte sont là devant “le présent des choses passées”. »

Mais la liste des prêcheurs de mort ne s’arrête pas là. Bien au contraire puisque le XXe siècle a vu un nouvel essor de l’islam fondamentaliste sur fond de sentiment d’humiliation du monde arabo-musulman et de rejet d’une certaine idée du progrès imposée par l’Occident au sommet de sa puissance, ce qui provoqua un vif sentiment de frustration. Parmi des dizaines de théologiens intégristes, on notera surtout les inspirateurs de ceux qui ont déstabilisé l’Égypte et ensanglanté l’Algérie : d’un côté, la confrérie des Frères musulmans et, de l’autre, le Front islamique du salut. Le fondateur de la Confrérie a clairement édicté le projet politique des Frères musulmans qui s’inscrivent dans la modernité, en fondant des partis, des syndicats, des associations, en participant aux élections. Il s’agit de constituer « une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie » : « C’est à la fois un État et une nation, ou encore un gouvernement et une communauté. C’est également une morale et une force, ou encore le pardon et la justice. C’est également une culture et une juridiction, ou encore une science et une magistrature. »

L’idéologie portée par le FIS vise aussi la conquête totale du pouvoir, l’instauration d’un État islamique et l’application de la charia. Grands responsables de ce que les Algériens nomment « la décennie noire », les islamistes du FIS et du GIA n’ont jamais caché que, pour eux, « la démocratie est kufr, mécréance ». Ils jugent que la laïcité est née « dans les sociétés permissives et dévoyées » et que la liberté est « au nombre des poisons maçonniques et juifs ».

La prégnance des relations Est-Ouest et des deux superpuissances de l’époque d’un côté, et les mobilisations du monde arabe autour du panarabisme d’un Nasser ont sans doute masqué le regain souterrain d’un obscurantisme partout à l’œuvre. Même sur la guerre d’Algérie, bon nombre d’historiens ont sans doute commis des erreurs de jugement.

Dans un livre intitulé Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Jean Birnbaum explique, citations et témoignages à l’appui, qu’il y a eu, selon l’expression de l’ex-militant pro-FLN Pierre Maillot, deux guerres d’Algérie. La première, qui fut essentiellement politique, diplomatique et surtout médiatique, a notamment été relayée en France par les progressistes. La seconde, active, elle, sur le terrain, avait moins pour objectif de combattre pour le socialisme ou la libération des femmes que de « libérer la terre d’Islam ». Pierre Maillot explique dans ce livre qu’en 1966, quatre ans après l’indépendance, il avait envoyé à la revue Esprit un « texte d’alerte » dénonçant le programme d’islamisation. La direction de la revue lui répondit « que la vérité de ses observations était connue mais qu’il n’était pas opportun de la rendre publique ».

Danse macabre

La révolution iranienne de 1979 manifesta la première apparition au grand jour du totalitarisme islamiste face à un Occident incrédule et enfumé par les vaticinations d’une partie du monde intellectuel, notamment français, à l’image de Jean-Paul Sartre voyant dans l’imam Khomeiny le moderne défenseur des libertés, ou Michel Foucault, soudain adepte d’un « surveiller et punir » à la mode persane. À ceux qui argueront que ce glissement du chiisme vers l’intégrisme est un phénomène spécifiquement iranien, je rappellerai juste que l’ayatollah Khomeiny fut un des dirigeants de la section iranienne des Frères musulmans avec lesquels il s’attaqua, dès 1963, au régime du Shah. Ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre 2001 que l’Iran se dissociera de cette forme de djihad devenue entre-temps l’arme fatale des extrémistes sunnites.

La seconde apparition du totalitarisme islamiste survient après l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique, cristallisant des réseaux musulmans dans leur combat contre l’infidèle. C’est de ce creuset que sortiront Al-Qaïda mais aussi les premiers mouvements djihadistes implantés en Europe, notamment en Bosnie. Cette cristallisation leur permettra de s’organiser militairement et de disposer d’une base territoriale d’entraînement avec, à cette époque, la bénédiction de la diplomatie américaine, cette politique de culbuto oscillant sans cesse entre la plus extrême naïveté et le plus extrême machiavélisme.

Et c’est toujours en 1979 que disparaît le Pakistanais Al-Mawdoudi, premier fondamentalisme du XXe siècle à prêcher le retour au djihad et à un État islamique unifié dans l’ensemble du sous-continent indien. « L’islam souhaite détruire tous les États et gouvernements, affirmait-il, partout sur la face de la Terre, qui sont opposés à l’idéologie et au programme de l’islam, sans regarder le pays ou la nation qui instaure ces lois. » Un million de Pakistanais marcheront à Lahore derrière sa dépouille.

L’histoire plus récente, nous la connaissons et la partageons. Avec les première et deuxième guerres du Golfe aboutissant à l’implosion de l’Irak, la constitution de nouveaux mouvements terroristes, les attentats de New York mais aussi ceux de Madrid en 2004 et de Londres en 2005, les révolutions arabes et les tentatives de prises de pouvoir par les mouvances islamistes en Égypte ou encore en Tunisie, et enfin – mais ce ne sera sûrement pas le dernier épisode de cette saga meurtrière – la création de l’État islamique en Irak et au Levant, califat à l’odeur de crypte, dans la guerre civile syrienne.

Il est difficile de nier que nous sommes tous confrontés à une tendance lourde de l’Histoire, qui est celle de la montée d’un islam rigoriste, peu importe qu’on l’appelle islamisme, salafisme ou fondamentalisme, et qui est à l’œuvre partout dans le monde, à commencer par le monde musulman. Il s’agit d’un totalitarisme né de la conjonction de l’interprétation littérale du Coran, de la soumission du politique au religieux et de la promotion d’un islam conquérant.

Le djihadisme contemporain est le produit idéologique, cultuel et culturel de cette tendance lourde et non un sous-produit, comme on veut parfois l’accréditer, de la « crise métaphysique de l’Occident » ou de la faillite de l’individualisme contemporain et autres calembredaines. La porosité est totale entre le salafisme et le destin fracassé des djihadistes. En d’autres termes, l’idée selon laquelle la régression traditionaliste préserverait de l’extrême violence n’est pas seulement une bévue, c’est, en raison des circonstances, une faute grave. L’absurdité de cette thèse aboutit à défendre l’indéfendable comme le faisait le sociologue Raphaël Liogier, qui écrivait, le 22 mars 2016 : « Nous sommes face à un terrorisme de plus en plus sporadique et non organisé. » Belle clairvoyance ! Une telle attitude justifie pleinement la leçon principale du roman controversé, Soumission, de Michel Houellebecq.

C’est pourtant ce type de chercheur et d’intellectuel qui est parti en guerre contre l’expression d’« islamo-fascisme » introduite dans le débat politique, en 1990, par le journal anglais The Independent. Le terme est repris après le 11 septembre 2001 par des intellectuels américains qui dénoncent la parenté entre l’islamisme, les mouvements et régimes totalitaires et les idiots utiles qui considèrent que les djihadistes participent à une pseudo-théologie de la libération. Bien évidemment, ces derniers ripostèrent et la controverse dure encore. Gageons qu’elle durera longtemps, un peu comme ces débats théologiques qui enflammèrent Byzance jusqu’au matin du 29 mai 1453 où les Turcs entrèrent dans la ville !

Mon intime conviction est donc que l’on peut et que l’on doit parler de totalitarisme islamique. Tout d’abord, parce que islamisme et totalitarisme propagent le culte d’une violence meurtrière qui exalte la mort et la destruction. « Viva la muerte ! » s’exclamaient les franquistes. Ensuite, parce que l’un et l’autre ont développé une révolution conservatrice, c’est-à-dire une haine de la modernité servie par l’instrumentalisation des techniques de propagande les plus modernes. Aussi, parce que les uns et les autres cultivent l’antisémitisme. Bon nombre d’historiens ont, à ce propos, relevé les affinités électives entre Adolf Hitler et le Grand Mufti de Jérusalem et ont souligné à quel point le second vouait une admiration sans bornes au premier. Tout ce petit monde préférait l’effondrement de leur société plutôt que le compromis avec leurs adversaires. Ajoutons encore qu’ils partagent le même culte du chef, même si la société qu’ils instaurent n’est pas assise sur une organisation pyramidale mais construite comme une organisation horizontale où règne le contrôle de tous sur tous, ce qui est le propre des régimes totalitaires.

Ajoutons enfin que les totalitarismes comme l’islamisme estiment que le livre auquel ils se reportent donne les solutions, toutes les solutions, quels que soient les problèmes rencontrés. On pourrait souligner leur parenté dans la haine de la culture et du savoir, la subordination de la femme, l’embrigadement des enfants, la persécution des minorités ethniques ou sexuelles. Et enfin, la référence permanente à un passé mythifié : la Rome antique, le culte des Germains, l’âge d’or de l’islam…

Ne pas faire une croix sur les chrétiens d’Orient

Éradiquer le christianisme des lieux dans lesquels il est né : tel est un des objectifs essentiels de l’islamisme. Ne rien dire devant leur supplice serait une faute politique et une honte morale. Les chrétiens d’Orient sont là depuis deux mille ans, témoins d’une très longue histoire qui vit peut-être ses derniers jours. Aujourd’hui, ils n’ont pour choix que la fuite ou la mort et voient dans la France le pays qu’ils appellent à la rescousse. Une France protectrice traditionnelle, pendant des siècles, des minorités chrétiennes au Proche-Orient, mais qui ne paraît avoir tenu aucun compte de cet état de fait, quand elle s’est prononcée, à l’encontre des États-Unis, pour une intervention contre Assad dans ce millefeuille religieux et ethnique qu’est la Syrie.

Sous la pression du terrorisme, les chrétiens d’Orient sont victimes d’une véritable épuration culturelle et religieuse qui prend les formes les plus diverses, allant de la discrimination quotidienne à la mise à mort en passant par le vol, le viol, le déplacement de populations…

Le 23 juin dernier, j’ai réuni plus de deux mille personnes parmi lesquelles quatre-vingts parlementaires de droite et de gauche au Cirque d’hiver, à Paris, afin d’alerter le gouvernement mais aussi de mobiliser l’opinion publique. Quelques jours plus tard, une pétition était lancée qui a permis de récolter des fonds afin d’aider les réfugiés. J’ai visité en Irak les camps où les chrétiens pourchassés sont entassés. Leurs conditions de vie sont effroyables mais trop souvent méconnues. Comment éviter que le soutien aux chrétiens d’Orient, qui est réel en France, ne soit qu’une « cause » sans lendemain dictée par l’émotion ?

Au-delà de l’aide matérielle et morale que nous pouvons leur apporter, il faut que la France se donne vraiment, avec ses alliés, les moyens d’éradiquer l’État islamique qui est le cœur du fanatisme se propageant partout, et peu importe si la propagande islamiste, complaisamment relayée, une fois encore, en Occident, présente cette ardente obligation comme une entreprise de « croisés ».

Ce qu’au fond les islamistes ne supportent pas, c’est que les communautés chrétiennes étaient dans la région avant les musulmans eux-mêmes. Ce n’est pas pour rien que le mot « copte », qui désigne les chrétiens d’Égypte, signifie « égyptien » en grec ancien. Mi-février 2015, vingt et un d’entre eux ont été enlevés et décapités en Libye par un groupe islamiste se réclamant de Daech ; quelques mois plus tard, une autre bande de barbares égorgeaient vingt-huit chrétiens éthiopiens, cette fois en Égypte. Ces massacres ont donné lieu, dans la presse, à peu de commentaires et à très peu d’émotion. On s’est davantage ému face à la destruction des statues de Mossoul ou des temples de Palmyre. Comme si l’Occident avait déjà fait une croix sur les chrétiens orientaux ; comme si l’on considérait comme acquise à l’islam et même à l’islamisme cette partie du monde.

En Syrie comme en Irak, au Liban ou en Égypte, la question de la présence multiséculaire des chrétiens est donc brutalement posée. Comment imaginer l’Égypte sans les coptes, l’Irak sans les assyro-chaldéens, la Syrie sans les syriaques, le Liban sans les maronites ? Pendant trop de temps, nous n’avons pas voulu comprendre le paradoxe terrible dans lequel nous nous enfermions avec d’un côté une Europe occidentale plurireligieuse et de l’autre un Moyen-Orient monoreligieux.

Alors, on pouvait survivre mais surtout, hélas, mourir sur les bords de l’Euphrate ou de l’Oronte, l’essentiel était de ne pas indisposer Le Caire, Riyad ou Bagdad. Pour se concilier les bonnes grâces des islamistes manipulant la rue arabe, les dictatures corrompues prenaient pour habitude de détourner la vindicte sur les chrétiens arabes responsables de tous les maux, de toutes les vilenies. Il aura fallu l’ultimatum lancé par l’État islamique aux chrétiens de Mossoul pour réveiller bien tardivement les consciences.

Il faut sauver les chrétiens d’Orient. Ce n’est pas un problème régional. Comme l’a rappelé Jean d’Ormesson, « c’est une affaire qui interpelle la conscience universelle ». Que deviendrait le monde sans les chrétiens d’Orient ? Qu’en serait-il si disparaissaient du Moyen-Orient ceux qui célèbrent encore l’office en araméen, la langue du Christ, entourés par des volutes d’encens flottant autour des icônes ? Comment peut-on oublier qu’au Liban, mais aussi en Syrie, en Irak, c’est souvent dans ces thébaïdes fortifiées que sont devenus leurs monastères que furent conservés à l’abri des guerres et des invasions les trésors de la culture arabe et de la langue arabe !

Mais de cela justement, les islamistes ne veulent pas : mort au passé ! Ils veulent façonner un homme nouveau fidèle à leurs délires. Ils parlent de retourner à un âge mythique qui n’a jamais existé pour mieux tirer un trait sanglant sur des siècles de culture et d’histoire.

Aussi, à leurs yeux, être arabe et chrétien doit-il être impossible. Il y a quelques années, l’organisation islamiste Hamas a décidé de supprimer de la liste des jours fériés le 6 janvier, fête de la Nativité pour les chrétiens orientaux. Cette fête avait été reconnue par l’Autorité palestinienne. Et pour cause. Nombre de dirigeants du mouvement palestinien étaient chrétiens. Ce fait était insupportable pour le Hamas qui compte tant de bruyants soutiens à Paris ou dans d’autres capitales européennes et qui a pris soin de rendre invivable l’existence des chrétiens gazaouis qui ne sont plus qu’une poignée. Le mouvement a expliqué sa décision par la nécessité de « promouvoir l’attachement des Palestiniens à leur origine arabe, islamique et orientale, les trois éléments qui font la fierté nationale ». Arabe et chrétien, cela ne peut pas exister dans la vision manichéenne que développe ce nouveau totalitarisme.

Les fanatiques de l’État islamique ne forment pas une organisation terroriste comme nous avons pu en affronter autrefois. Elle ne vit pas dans la clandestinité, elle a pris le pouvoir sur des provinces et des villes qu’elle gagne, puis perd, puis contrôle à nouveau, dans un mouvement incessant. Car il n’y a pas pour eux de pertes symboliques. Ils ne vivent pas de symboles mais de signes, persuadés qu’ils mèneront bientôt la bataille finale de la fin des temps dans le nord de la Syrie. Voilà pourquoi la grande majorité des combattants ne cherchent pas à sauver leur propre vie mais aspirent à la mort, dans un combat salvateur contre un monde supposé décadent : « l’Occident infidèle » bien sûr, mais aussi les « mauvais » musulmans et plus largement ceux qu’ils désignent sous le terme de mécréants, jusqu’au moment où surgira le Mahdi, le guide, le « sauveur » attendu de tous les musulmans.

Cette pensée folle conduit naturellement beaucoup de nos compatriotes à se poser la question : peut-on efficacement lutter contre l’idéologie de Daech sans reconnaître et assumer l’héritage chrétien d’un pays comme la France ? Personnellement, j’ai la foi et il est vrai qu’une relation historique nous lie aux chrétiens d’Orient. Il est vrai également qu’il n’y a aucune honte à assumer pleinement et sereinement cet héritage. Mais soyons clairs : contre Daech, nous livrons un combat pour des valeurs qui rassemblent tous les êtres de bien, croyants ou non, monothéistes ou pas, chrétiens, juifs ou musulmans.

Si dans ce contexte international terrible, les Français sont devenus une cible privilégiée, c’est bien parce que la France est affaiblie, moralement, politiquement, économiquement, diplomatiquement. C’est aussi parce que nos valeurs constituent un défi insoutenable pour l’islamisme en raison notamment de leur caractère universel.

Nous sommes également une cible parce que cohabitent sur notre sol la plus importante communauté juive d’Europe et une importante population d’origine arabo-musulmane. Cela aussi est insupportable aux yeux des intégristes. Ces éléments s’additionnant, notre pays est considéré comme une terre de combat en suivant la terminologie coranique, selon laquelle le monde est divisé en trois : le Dar al-Islam où règne l’islam, le Dar al-Sulh où le musulman se conforme aux lois du pays qui l’accueille, le Dar al-Harb, « la maison de la guerre », où il a l’obligation de faire triompher la loi d’Allah.

Longtemps les mouvements islamistes se sont demandé si l’Europe et la France étaient « terre de contrat ou terre de guerre » ? Désormais, il est temps de prendre conscience qu’ils ont cessé de se poser cette question. Ce continent est devenu une terre de guerre et de conquête et un « ventre mou » pour reprendre l’expression de l’islamiste d’origine syrienne proche de Ben Laden, Abou Moussab al-Souri. Ce dernier a théorisé le principe d’une guerre en Europe menée par la jeunesse musulmane immigrée.

Là encore, citons les inspirateurs de la haine : « Après la Révolution de 1789 fomentée dans les loges maçonniques, la France s’est trouvé une autre religion mensongère et idolâtre, la démocratie et la laïcité », écrit le magazine francophone de l’État islamique Dar al-Islam qui, dans sa livraison du 12 février 2015, titre : « Qu’Allah maudisse la France ! » Cet appel dépourvu de toute ambiguïté est lancé aux musulmans pour rejeter un système qualifié de mécréant puisqu’il repose sur la liberté, l’égalité des sexes et sur notre éducation obligatoire, abhorrée par les islamistes qui ont la volonté farouche de développer partout où ils en ont la possibilité les écoles coraniques.

Voilà pourquoi la multiplication des attentats sur notre sol ne relève pas du hasard ou d’une forme de spontanéisme terroriste, mais d’une froide détermination, d’une volonté exprimée et sciemment planifiée.

Selon l’islamologue Gilles Kepel, c’est dès 2005 que al-Souri présente la France comme l’ennemi à abattre en appelant les djihadistes à recruter dans les banlieues et à former des combattants aptes à semer la terreur. Dans son « Appel à la résistance islamique mondiale », ce fanatique espère un rejet massif de notre société par les musulmans et, en retour, des réactions violentes des non-musulmans, faisant ainsi entrer le pays dans la spirale de la terreur. Al-Souri préconise en outre qu’après les « premières escarmouches », les combattants organisent une « guerre d’enclaves ». Enclaves qui ne sont pas des termes empruntés à des romans futuristes mais qui existent, comme l’opinion publique l’a découvert avec effarement à Molenbeek en Belgique et comme il en existe également en France dans certaines de nos villes et certains de nos quartiers.

Restons quelques instants sur le cas de Moussab al-Souri dont le parcours semble emprunter à la série américaine Homeland où terroristes et contre-terroristes sont retournés par des partis adverses aussi aisément qu’un gant. En 2005, cet architecte du djihad mondial est arrêté par les services de renseignements du Pakistan pour être livré à la CIA. À l’époque, une fraction sinon la totalité des services pakistanais est suspectée par Washington de liens étroits avec les islamistes. Il s’agit donc pour eux de se « racheter » une conduite.

Après avoir été aux mains des spécialistes de la manipulation à Islamabad, al-Souri s’envole pour les États-Unis – nul ne sait combien de temps il est entendu et incarcéré par les services secrets américains. Sans doute passe-t-il par la case Guantanamo. Toujours est-il qu’il disparaît des écrans radar avant de réapparaître à… Damas aux mains du régime de Bachar el-Assad. La CIA, qui sait que l’homme est aussi proche des Frères musulmans pourchassés en Syrie, pense qu’en contrepartie Damas cessera de soutenir les djihadistes en Irak. Début 2011, la guerre civile syrienne débute. Le régime, qui détient al-Souri à Alep, le libère en espérant s’assurer la neutralité d’Al-Qaïda dans le conflit. Peine perdue. En 2013, l’imam islamiste disparaît à nouveau avant que son nom soit cité récemment à l’occasion de la création d’un émirat djihadiste au nord de la Syrie.

Je cite le parcours de ce fou de Dieu pour montrer l’extraordinaire complexité du jeu diplomatique. L’existence d’un émirat Al-Qaïda ou Al-Nosra est peut-être encouragée pour concurrencer l’État islamique. Une chose est sûre : je suis frappé par la manière dont, depuis plus de trente ans, bon nombre de gouvernants se laissent ballotter non seulement par les événements mais aussi par ce que – au vu des résultats si peu flamboyants – il faut bien nommer des politiques de gribouille. J’y vois une raison supplémentaire de reconstruire notre politique étrangère sur de nouvelles bases.

L’art de la guerre

L’urgence requiert de détruire le centre de commandement de cette nouvelle guerre mondiale. Il est aujourd’hui principalement en Syrie et en Irak. C’est donc là qu’il faut agir sans perdre plus de temps. La stratégie américaine à laquelle nous avons adhéré est vouée à l’échec. Elle s’appuie en Irak sur les seuls chiites. Elle refuse d’admettre que le régime de Bachar el-Assad est soutenu par une partie de la population syrienne qui défend sa survie car il n’y a pas, pour cette dernière, d’« islamistes modérés ». Refuser de parler au maître de Damas conduit à une impasse qui favorise les totalitaires islamiques en leur fournissant du temps pour s’adapter à la riposte occidentale et se redéployer sous d’autres formes en créant d’autres organisations.

De même, le refus d’une alliance militaire avec la Russie et de dialogue avec l’Iran sur l’avenir de la région, pour ne pas déplaire à l’Arabie saoudite et aux Israéliens qui ont – pour une fois – la même stratégie, débouche sur l’impuissance d’une coalition de soixante pays à battre une force de trente à quarante mille hommes.

Que faire ? Se convaincre en premier de deux éléments majeurs. Le premier est que l’on ne peut pas reprocher au président Obama de ne pas réitérer la désastreuse politique de son prédécesseur au Proche-Orient largement à l’origine de la situation actuelle. Ce qui fait qu’en l’absence de l’option d’une opération militaire américaine terrestre d’envergure en Syrie, nous n’avons pas d’autre choix que de nous retourner vers les Russes et le régime syrien pour éradiquer les forces de l’État islamique dans les meilleurs délais possibles.

Le second est de reconnaître que la France ne peut pas multiplier à l’infini le champ des opérations extérieures. Nous savons que notre nation a dans le monde une image d’indépendance et une responsabilité historique, celle de patrie des droits de l’homme. Mais nous savons aussi que c’est d’abord à l’ONU qu’incombe le rôle d’être le gendarme de la planète. Bien sûr, notre voix doit compter dans les décisions de cette organisation, mais nous ne pouvons plus être les seuls à porter la bonne parole partout dans le monde, et nous ne pouvons plus nous engager dans un pays où s’affrontent le pouvoir et son peuple pour aider à y destituer le gouvernement en place sans avoir étudié une alternative politique. Car si, après notre passage, le pays est en proie à nouveau au chaos, cela ouvrira immanquablement un boulevard aux islamistes et, in fine, notre action aura été un échec complet comme l’a été l’intervention américaine en Irak.

Nous sommes engagés dans une coalition internationale. Vingt-neuf pays ou organisations se sont réunis à Paris pour répondre à l’appel de la France. Mais qu’en est-il aujourd’hui de cette coalition ? Seuls la France et les États-Unis sont réellement engagés dans la bataille. Où est l’Europe ? Après toutes ces visites outre-Rhin, a-t-on obtenu l’assurance d’un renforcement du soutien allemand et d’une participation à la coalition sur un plan autre qu’humanitaire ? Et que font militairement les Italiens quand on massacre les chrétiens d’Orient ?

Depuis plusieurs mois, nous agissons au fil des événements, dans le sillage de nos amis américains. J’ai dit en son temps qu’il me paraissait hasardeux d’intervenir en Syrie sans mandat de l’ONU, que pour moi la solution passait par un accord avec la Russie et l’Iran.

La suite des événements n’a fait que confirmer cette conviction.

J’ai entendu François Hollande nous dire que nos frappes viseraient uniquement l’Irak, et souligner que les Américains s’éloigneraient de la légalité internationale s’ils frappaient la Syrie. J’imagine la crainte du Pentagone face à cette mise en garde ! Plus sérieusement, comment ne pas souligner ce revirement d’autant plus curieux qu’il y a un an, le même Hollande nous expliquait doctement qu’il fallait frapper en Syrie, même sans autorisation du Conseil de sécurité ! Depuis lors, les États-Unis ont choisi d’agir sur le territoire syrien.

Cette question se pose pour peu que notre objectif ne soit pas un simple repli des combattants de l’État islamique mais leur destruction. Si c’est leur destruction, alors nous n’aurons pas le choix car, en matière de stratégie, rien n’est pire que les demi-interventions. Et dans le domaine militaire, il n’y a pas de place pour les motions de synthèse comme s’y est hasardé François Hollande avec son fameux et fumeux « ni Assad ni Daech ».

Au passage, comment ne pas relever que nous avons livré des armes en Syrie sans d’ailleurs que le Parlement en soit informé. À qui ont été livrées ces armes ? Où sont-elles aujourd’hui ? Si je m’arrête quelques instants sur ce point obscur, c’est parce que notre combat contre le totalitarisme islamique ne sera victorieux que s’il est livré sur tous les fronts et sous toutes ses formes. Dans les airs, nous faisons le travail, mais c’est sur le terrain que la victoire décisive devra être obtenue par les peshmergas kurdes et l’armée irakienne, et, le moment venu, avec l’appui des tribus sunnites qu’il faudra convaincre. J’ai rencontré les soldats kurdes. Ils sont vaillants, expérimentés, mais leur armement reste rudimentaire malgré les livraisons d’armes qui restent cruellement insuffisantes pour faire la différence.

Cette guerre sera longue et difficile. Méfions-nous des victoires éclatantes et symboliques et souvenons-nous de la seconde guerre d’Irak, présentée comme aussitôt gagnée alors que l’armée américaine, une fois les caméras parties, s’ensablait dans une guérilla sans fin.

La question de la durée et du coût d’une telle opération est donc posée. À l’occasion de la loi de programmation militaire, j’ai tiré le signal d’alarme. Malgré le dévouement et le professionnalisme de nos soldats à qui nous rendons hommage, nos armées peinent à remplir leurs missions déjà très lourdes. Le budget de nos armées baisse mais le nombre et le rythme de leurs interventions augmentent. Or, depuis le début de son quinquennat, François Hollande ne s’est guère montré soucieux de ce décalage inquiétant pour la sécurité et la souveraineté du pays.

Je l’écris solennellement, il n’y a pas de faute plus grave, pour un gouvernement, que celle qui consiste à ne pas se donner les moyens de sa politique extérieure. Se donner les moyens, c’est créer un programme de cyberdéfense équivalent à la dissuasion ; c’est s’inscrire sur une trajectoire de financement de la Défense vers 2 % du PIB ; c’est restaurer l’entraînement de nos forces militaires et la disponibilité des matériels ; c’est associer nos partenaires européens au financement d’opérations extérieures, renforcer l’effort de recherche et soutenir le tissu industriel de défense, et c’est aussi moderniser la gestion des ressources humaines. Ce dernier point est bien trop souvent négligé, or, s’il est vrai que faire la guerre est parfois nécessaire, penser à ceux qui la font au péril de leur vie l’est encore plus !

Il convient d’abord de consentir un effort militaire mais cet effort peut être caduc si nous ne nous dotons pas, parallèlement, d’une véritable stratégie militaire. Voilà bientôt quatre ans que je répète que la guerre contre l’État islamique ne se gagnera pas sans un changement de stratégie sur le terrain, en Syrie et en Irak.

À plusieurs reprises, j’ai demandé au président de la République de revoir nos alliances et de mettre en place une vraie coalition, incluant les Russes et les Iraniens, pour combattre efficacement l’ennemi. Le pouvoir a toujours écarté d’un revers de main cette proposition qui ne devait pas figurer dans le vade-mecum que lui a laissé Guy Mollet. Il n’envisage aucune alliance avec la Russie – en raison de l’isolement international dont elle fait l’objet depuis son intervention en Crimée –, ni avec la Syrie – dont le président est responsable de nombreuses et sanglantes exactions contre son peuple. Le problème est que quand on est en guerre, on doit choisir son principal adversaire.

De Gaulle, pendant la Seconde Guerre mondiale, avait choisi : l’adversaire, c’était Hitler et il n’a pas hésité à s’allier avec les Russes pour le combattre. De Gaulle – comme Roosevelt et Churchill – connaissait les exactions commises par Staline en Union soviétique. Pourtant, l’intérêt du monde libre et de la France libre leur apparaissait évident : c’était d’abord d’anéantir l’Allemagne nazie.

Souvenons-nous d’un seul fait : de Gaulle n’avait pas hésité à envoyer à Staline l’escadron de chasse Normandie pour soutenir l’armée russe sur le front de l’Est, et il ira même jusqu’à faire de cet escadron – qui reçut de Staline le nom de régiment Normandie-Niemen – un Compagnon de la Libération. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où l’adversaire premier, l’adversaire évident, c’est l’État islamique. Les tergiversations pour ne pas reconnaître cette réalité sont irresponsables, le refus d’organiser une vraie coalition pour combattre cet ennemi fou constitue une faute commise contre notre pays. C’est aussi une faute contre nos amis d’Afrique occidentale et nos compatriotes qui y vivent, alors qu’ils voient le terrorisme s’étendre près de chez eux.

Le recours à une autre diplomatie

Nous avons donc misé sur une défaite rapide de Bachar el-Assad. Après Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte et Kadhafi en Libye, le dictateur syrien ne pouvait qu’être balayé par le vent « purificateur » des printemps arabes… Pourtant, il ne s’en est fallu que d’un fil que la Tunisie et l’Égypte ne basculent aux mains des Frères musulmans. Découvrant son erreur, l’Occident s’est réjoui presque aussi bruyamment du coup d’État du maréchal Sissi en Égypte qu’il l’avait fait lors de la chute du président Moubarak quelques mois plus tôt ! Quant à la chute de Kadhafi, elle a ouvert la route de l’Afrique à l’EI et à ses affidés.

Malgré ces événements, rien n’y a fait, l’Amérique et ses alliés européens se sont drapés dans une posture morale aussi irréprochable qu’inopérante : Assad doit partir ! Pour laisser la place à qui ? À un monstre totalitaire qui n’hésite pas à porter le combat jusqu’au cœur de nos villes et qui ne se cache pas de vouloir imposer son régime barbare au monde entier.

Depuis trois ans, je dis et redis que, à force de faire du départ d’Assad notre priorité, nous avons laissé l’EI gagner du terrain et gâché l’opportunité de bâtir une véritable coalition internationale. Depuis trois ans, j’affirme que nos bombardements aériens ne peuvent faire la différence sans troupes au sol capables de combattre les djihadistes. Sur le terrain, l’armée syrienne gouvernementale nous est nécessaire, car les autres forces n’y arriveront pas seules.

Dans ce contexte, une seule puissance a fait preuve de réalisme : la Russie. Que Moscou ait ses propres intérêts dans la région est évident, mais arrêtons l’angélisme : qui n’en a pas au Moyen-Orient ? Aux prises depuis longtemps avec les fanatiques islamiques sur leur propre territoire, les Russes ont choisi leur camp. C’est moins celui d’Assad que celui du combat total contre tous ceux qui veulent d’un califat qui ferait flotter son drapeau noir sur une grande partie de la planète – ou en rêvent. Pour endiguer la progression de ces fanatiques en Syrie, Poutine a fait preuve d’un pragmatisme froid mais efficace. Il a sauvé le régime alaouite d’un effondrement probable et lui a donné les moyens de reconquérir le terrain perdu. Pendant qu’Obama et Hollande s’offusquaient du choix des Russes de bombarder les opposants à Assad sans distinction, Poutine redonnait de l’air aux forces syriennes, désormais en mesure de combattre efficacement. La Russie a obtenu en six mois ce que les États-Unis et leurs alliés n’ont pu réaliser depuis leur engagement dans ce conflit en 2014.

Il est urgent de le reconnaître et d’en tirer des conséquences pour l’avenir d’une région qui ne pourra être stabilisée sans la coopération militaire et politique de toutes les puissances. Pour cela, je formule trois objectifs : œuvrer pour une alliance avec la Russie et mettre fin pour cela à l’embargo absurde à son encontre ; intégrer l’Iran dans une coalition internationale anti-Daech ; travailler au renforcement des forces anti-Daech au sol, notamment en Syrie, sans y engager l’armée de terre française et favoriser l’émergence d’une coalition anti-Daech.

Et cela me conduit à poser la question : face au danger, où sont les pays de la région ? Ils sont les premiers concernés par cette crise, par ces crimes, par cet affront lancé à la haute spiritualité de l’islam.

Où sont les héritiers du célèbre théologien arabe Averroès ? Où est la révolte que devraient leur inspirer ces fanatiques ? Nul n’a intérêt à laisser accréditer l’idée que cette intervention serait celle de l’Occident. Si elle retrouvait sa tradition diplomatique, la France pourrait, devrait jouer un rôle. Pour parler à l’Iran, dont on ne pourra se passer. Pour parler à la Turquie, qui voit la menace à ses portes mais s’inquiète des ambitions kurdes.

Certains pays s’engagent concrètement, mais la plupart sont sur leurs gardes, pour éviter une conflagration encore plus grande entre sunnites et chiites, entre Arabes et non-Arabes. Certains aussi tergiversent car ils sont enserrés dans les rets de relations économiques complexes avec les États du Golfe, auxquels nous sommes nous-mêmes liés – en particulier l’Arabie saoudite et le Qatar.

Évoquant ces pays, je me dois de souligner que nous ne pourrons pas continuer à entretenir avec certaines monarchies du Golfe des relations chaleureuses ou leur proposer des conventions fiscales avantageuses lorsque nous sommes informés qu’elles financent les activités de l’État islamique ou des constructions de mosquées salafistes en France. Sur ce point, il est impératif que notre diplomatie rompe avec le suivisme et conduise nos partenaires arabes à clarifier leur position. Oui, de la clarté ! Et de part et d’autre. Un minimum de cohérence est nécessaire.

Ces États confondent manifestement retenue et ambiguïté. Il n’est pas possible de dire à la fois aux Européens : « Intervenez, et nous vous soutenons financièrement », et dans le même temps fermer les yeux sur tous ces financements privés qui partent du Golfe ou d’ailleurs pour alimenter à flots continus les réseaux fondamentalistes.

Cette duplicité n’a que trop duré ! C’est pour y mettre un terme que j’ai proposé que la Cour pénale internationale puisse être saisie contre les auteurs des crimes de masse sur les territoires contrôlés par l’État islamique et contre ceux qui les financent.

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François Fillon, extraits de « Vaincre le totalitarisme islamique », éditions Albin Michel

Vaincre le totalitarisme islamique
Vaincre le totalitarisme islamique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Pour l’interdiction des Frères Musulmans en France »

 

« Le totalitarisme islamique est comparable au nazisme »