Les Espagnols veulent comprendre la crise

Les livres des économistes sur l’ébranlement financier du pays n’ont jamais rencontré autant de succès.

Jamais les éditeurs espagnols n’avaient vendu autant de livres d’économie. Après quatre ans de crise, la nécessité de comprendre le jargon utilisé dans les médias, de savoir qui sont les responsables des 27 % de chômeurs et que faire de son argent a dopé les ventes dans un domaine auparavant réservé à une minorité de professionnels avertis et d’intellectuels curieux. « Cette année, nous publions une quinzaine de livres économiques écrits pas des auteurs espagnols et, en 2014, nous en avons une vingtaine de prévus, alors qu’avant la crise nous en publiions entre trois et cinq par an », souligne Roger Domingo, directeur éditorial de Deusto, l’une des principales maisons d’édition de livres d’économie et d’entreprise.

Invités récurrents des programmes de radio et de télévision, hyperactifs sur les réseaux sociaux, les économistes sont devenus des personnages médiatiques qui vendent. Et pour cause : les Espagnols ne parlent que de la crise. Un souci qui s’exprime dans les discussions de café, dans les jardins publics et les réunions entre amis.

En 2012, plusieurs ouvrages ont été particulièrement commentés, depuis le très respecté essai « Les deux prochaines récessions », de l’analyste Juan Ignacio Crespo, au livre récapitulatif « E d’endettement », de l’économiste spécialiste de la bulle du football, José Maria Gay de Liébana, en passant par le très pessimiste « Espagne, destination tiers-monde », du journaliste d’El Pais Ramon Muñoz, qui prédit un retour à la misère des années 1950, sans oublier l’ouvrage collectif « Ce n’est pas de l’économie, c’est de l’idéologie », de l’association Economistes face à la crise, qui dénonce le démantèlement de l’Etat-providence (tous chez Deusto). Cette année, cette liste s’est allongée avec la bande dessinée « Euro-cauchemar. Quelqu’un a mangé la classe moyenne » (Ed. Debolsillo), du dessinateur humoristique Aleix Salo, qui poursuit une série à succès entamée en 2011 avec « Espanistan. Ce pays s’enfonce dans la merde ».

A contre-courant de ces ouvrages plutôt de gauche, le gérant de fonds d’investissement londoniens Daniel Lacalle et ses positions ultralibérales, exposées dans « Nous, les marchés » (Deusto, mai 2013), remporte aussi un grand succès en librairie. Mais le best-seller du moment est le fait du très médiatique économiste José Carlos Diez, avec son essai « Il y a une vie après la crise » (Hay vida después de la crisis, Plaza y Janés, mai 2013). Ancien économiste en chef d’Intermoney, professeur à l’école de commerce Icade, il est incontournable quand on parle de la crise, qu’il déchiffre depuis 2008 sur son blog « L’économiste observateur », sur le site du journal Cinco Días. Le compte Twitter de ce fréquent invité des plateaux de télévision et de radio a plus de 42 000 abonnés. Son essai en est à sa sixième réédition et a été vendu à plus de 50 000 exemplaires, selon David Trias, directeur littéraire de Plaza y Janés. Ce dernier le lui a commandé, conscient que « les Espagnols ont un besoin impérieux de savoir comment ils sortiront de cette crise ».

En 300 pages claires, divisées en chapitres courts, l’auteur revient sur les origines de la crise et propose un plan pour en sortir. Dans la première moitié du livre, il revient sur les origines de la crise internationale, la crise des subprimes, le rôle des agences de notation, la crise de l’euro, la politique d’austérité qu’il qualifie « d’austéricide », et il recommande une politique de croissance européenne menée par Berlin ou la création d’une véritable union bancaire, avec un fonds de garantie des dépôts unique et un établissement de liquidation européen.

Puis il se concentre sur les maux propres à l’Espagne, les conditions qui ont favorisé la bulle immobilière, la crise fiscale, l’importance de la dette privée et extérieure. Il évoque aussi l’urgence de restructurer les dettes des familles, afin d’éviter les saisies immobilières, qui jettent les gens à la rue et encombrent les bilans des banques de nouveaux actifs toxiques invendables, et recommande notamment d’utiliser la totalité du prêt de 100 milliards d’euros offert par Bruxelles pour la recapitalisation des banques espagnoles et dont le gouvernement n’a utilisé que 40 milliards.

« Ce n’est pas un livre joyeux mais j’ai essayé de terminer sur une note d’espoir. Le pays s’est transformé depuis les années 1960 et nous avons de bonnes entreprises, beaucoup d’entrepreneurs », indique l’auteur, qui réclame d’urgence « une politique de croissance européenne. Il faut être optimiste, même si nous avons encore quelques années difficiles devant nous et que le taux de chômage tardera à baisser… »

Sandrine Morel
Le Monde

Hay vida después de la crisis, de José Carlos Diez, Plaza y Janés, 336 pages, 16,90 euros.

Euro pesadilla, d’Aleix Salo, Debolsillo, 192 pages, 9,95 euros.

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Les Apprentis sorciers, de Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Fayard, 192 pages, 16 euros.