Les faits ne sont que d’un faible poids face au dogmatisme le plus obtus, et l’ignorance la plus réfractaire à la raison

Comme toujours, les exclamations hystériques et les accusations outrancières proviennent des mêmes, de ceux qui confondent convictions et faits, certitudes et vérités. On ne devrait pas s’en émouvoir, mais la chose, contre toute logique, ne cesse de surprendre. Le simple fait de critiquer le régime syrien expose ainsi à des volées de bois vert d’autant plus distrayantes qu’elles ne reposent sur aucun argument sérieux, aucun début de raisonnement.

Il serait temps, manifestement, pour certains de comprendre que les éructations ne sauraient tenir lieu de participation à un débat intellectuel digne de ce nom. Il est même permis de rappeler que la tolérance, tant invoquée par les partisans d’un des pires régimes de cette planète, ne consiste pas à se rallier à leurs positions. On aimerait, simplement, que les échanges ne se limitent pas à de misérables coups de menton ou à des trépignements d’enfants gâtés.

J’ai déjà indiqué, mes réserves quant à l’intervention militaire occidentale qui se profile contre la Syrie, mais je n’ai jamais caché que ces doutes n’enlevaient rien à la profonde détestation que m’inspire la clique au pouvoir à Damas. Hélas, à l’heure du nouveau politiquement correct, de l’antiaméricanisme devenu dogme et du conspirationnisme érigé en mode de réflexion, le simple fait de ne pas désapprouver une initiative diplomatique de l’Empire fait de vous un valet de la finance apatride et des élites mondialisées, alors que la diffusion de la propagande syrienne vous donne, en revanche et immanquablement, la stature d’un esprit indépendant et éclairé. Si seulement, les gars, si seulement…

Ceux qui agonisent ainsi d’insultes au nom de la liberté (liberté chérie) ne cessent d’invoquer les objectifs cachés que les Occidentaux tenteraient d’atteindre par de sournoises manœuvres. Evidemment, et parce que cela serait s’abaisser que d’apporter des exemples, et plus encore des faits, personne ne va même essayer de prouver quoi que ce soit. La parole des partisans est d’or, celle des contradicteurs de piètre valeur, de médiocre intérêt. Tout au plus évoquera-t-on d’un air entendu des banques, des bénéfices à retirer d’une hypothétique reconstruction d’un pays ravagé, et le sempiternel complexe militaro-industriel, selon des schémas mentaux maintes fois subis au cours du siècle passé et toujours en vogue dans certains cercles.

Unies dans la défense de la laïcité et la protection de la nation, l’extrême droite chrétienne et l’extrême gauche internationaliste fustigent une option militaire dont je ne compte certainement pas nier le caractère aventureux, et passent prudemment sous silence le propre comportement du régime syrien. Il est, en effet, pour le moins délicat de présenter Bachar El Assad comme un rempart inflexible contre le radicalisme religieux, lui qui finance le Hezbollah, cette aimable amicale de militants altermondialistes un peu exaltés mais bien sympathiques, et qui, entre 2003 et 2006, a apporté une aide désintéressée aux jihadistes d’Al Qaïda désireux d’affronter les légions impériales en Irak. Un homme bon, on vous dit, seulement attaché au bonheur de son prochain et détaché des querelles partisanes ou des revendications communautaires.

Les faits ne sont, cependant, que d’un faible poids face au dogmatisme le plus obtus, et l’ignorance la plus réfractaire à la raison. Voilà, en effet, qu’on vous accuse de faire le jeu des islamistes radicaux, le nouveau Point Godwin censé mettre fin à tout débat. Le Baas ou la jihad, vous serine-t-on en omettant opportunément de mentionner que la révolte initiale, en mars 2011, n’était pas violente et faisait suite à d’autres poussées populaires, les années précédentes, déjà étouffées dans l’œuf. Etonnamment, dans le paradis qu’était la Syrie avant la guerre civile, il se trouvait donc des esprits égarés, sans doute manipulés par des forces obscures – probablement sionistes – pour contester la clairvoyance et la bonté de Bachar El Assad.

On oublie, de même, de préciser que l’extrême brutalité de la répression, dès mars 2011, a fait le jeu des radicaux selon un processus observé en Algérie en 1992, et que chacun redoute de voir se répéter en Egypte dans les prochaines semaines. Il ne s’agit évidemment pas d’exonérer les Frères musulmans syriens de leurs responsabilités, ni de nier l’arrivée des jihadistes en provenance d’Irak dès mai 2011, mais simplement de rappeler que le régime syrien a fait son malheur seul. J’ajoute que les simulacres d’élections, avant ou pendant la guerre civile, ne sauraient tenir lieu de légitimation démocratique, et je ne pense pas inutile de préciser que même correctement élu le président syrien ne serait nullement en droit de massacrer son peuple. On n’est pas surpris qu’un tel raisonnement ne soit pas retenu par des commentateurs qui voient dans la Russie ou l’Iran des exemples à suivre. Là encore, invoquer la démocratie ou la tolérance pour contester la guerre fait quand même doucement rigoler alors qu’une opposition motivée par le pacifisme aurait, au contraire, tout mon respect. Il faut croire que les défenseurs de Damas ne sont ni des pacifistes ni des démocrates, et que l’invocation de valeurs élevées n’est qu’un artifice de plus.

N’est-il donc pas possible de souhaiter la chute du régime de Damas sans pour autant être un partisan des jihadistes ? Une telle subtilité, proprement ahurissante, j’en conviens volontiers, échappe à la compréhension de nombre de ceux qui dénoncent à longueur de blogs et d’interviews la duplicité occidentale en Syrie. On ne peut s’empêcher, d’ailleurs, de relever que cette épouvantable duplicité occidentale est bien plus condamnable que celle de tous les autres acteurs politiques des crises qui secouent la région, voire les autres régions. Allons même jusqu’à dire que certains discours accusateurs contre les Etats-Unis ou les Européens sont assimilables à du racisme, ni plus ni moins, nourri comme il se doit par l’ignorance, la frustration et la projection de fantasmes.

On doit également relever que si les Etats-Unis et leurs alliés veulent s’en prendre à la Syrie au nom de visées cachées, et sans aucun doute malveillantes, le soutien de la Russie et de l’Iran à Damas ne se fait qu’au nom des plus nobles idéaux, des motivations les plus élevées. Jamais l’Iran ne saurait s’engager aux côtés de la Syrie pour défendre son seul allié dans la région, ou pour garantir une base arrière au Hezbollah, bien loin, soit dit en passant, de la résistance armée contre Israël. Jamais la Russie ne saurait soutenir Damas au prétexte – pure calomnie ! – qu’il s’agit là de son dernier partenaire au Moyen-Orient depuis que la Libye, l’Irak ou le Yémen, autres authentiques succès stratégiques, ont été balayés ou simplement défaits. Le fait que la Syrie soit un client majeur des arsenaux russes n’entre évidemment pas en ligne de compte, ni même les facilités navales offertes aux navires déployés par Moscou, ou la coopération contre les menées turques dans le Caucase. Il doit être, enfin, évident pour chacun d’entre nous que la Russie et l’Iran, démocraties riantes, ne font que protéger de façon parfaitement désintéressée un Etat frère, dont les fondements sont minés par une complexe coalition souterraine aux calculs baroques et dont l’existence même est menacée.

Le machiavélisme des ennemis de Damas est tel que ceux des Européens qui veulent l’attaquer sont dépourvus de moyens militaires, voire ont été censurés par leur parlement. Il s’agit, là, sans doute, de la ruse suprême, quand des démocraties censées poursuivre de noirs desseins sont soumises à leurs propres lois.

par Abou Djaffar