Les Frères musulmans, réformateurs ou représentants de l’islamisme fasciste ?

Certains spécialistes scientifiques de l’islam qualifient la confrérie, une des organisations islamistes sunnites les plus influentes au Proche-Orient, de « mouvement social réformateur » ayant depuis longtemps abjuré la violence.
Ce sont les mêmes experts qui parlent d’« islamisme modéré » prétendument compatible avec la démocratie. Erdoğan et son parti islamiste AKP en Turquie, Rached Ghannouchi et son parti Ennahdha en Tunisie ou encore les Frères musulmans sont les exemples qui reviennent chaque fois qu’on veut parler de cet islamisme modéré. Bien que l’image de ces trois partis se soit ternie avec le temps et qu’ils soient désormais considérés comme corrompus et antidémocratiques, certains experts ne veulent pas abandonner l’espoir qu’il existe un islamisme modéré quelque part sur terre.
Ils omettent cependant le fait qu’un islamiste, quelle que soit sa couleur politique réelle ou prétendue, ne poursuit qu’un seul mobile dès lors qu’il entre en politique : il veut imposer l’ordre social islamiste et les lois de la charia, sans exclure l’espoir de dominer un jour le monde. Au plus profond de lui, il méprise la démocratie, qu’il considère comme un simple moyen d’accéder au pouvoir. Erdoğan a été témoin de l’échec de son professeur, Necmettin Erbakan, lorsque celui-ci tenta d’ériger un État religieux en dépit des institutions turques. Alors, il a décidé de ne pas contourner ces institutions mais de les noyauter. Au début, Erdoğan s’est fait passer pour un homme politique laïc et pro-occidental qui cherchait à combattre la corruption et à réformer l’économie. Ce n’est que des années après son élection au poste de chef du gouvernement, une fois qu’il eut réussi à noyauter les institutions majeures du pays et à neutraliser l’armée, qu’il a révélé ses intentions totalitaristes. Sa position autoritaire, impérialiste et finalement anti-occidentale est peu à peu apparue au grand jour. En décembre 2013, quand un scandale de corruption éclaboussa son gouvernement, le ministre de l’Économie Cağlayan réagit en dénonçant une conspiration : il s’agirait d’un « infâme complot visant [le] gouvernement, [le] parti, [le] pays1 ». Selon lui, des services secrets étrangers, des sionistes et le lobby de la finance, jaloux du développement économique de la Turquie, se cacheraient derrière ce scandale. Ce réflexe consistant à détourner l’attention des véritables problèmes en évoquant des théories du complot est également une caractéristique du Ur-fascisme.
Les Frères musulmans ont tenté à plusieurs reprises de s’emparer du pouvoir par la violence. À leurs yeux, les élections démocratiques représentaient autrefois un blasphème, la souveraineté ne pouvant en aucun cas émaner du peuple mais exclusivement de Dieu. Au moyen de la violence seule, ils n’ont jamais réussi à atteindre leur objectif. C’est pourquoi ils changèrent de position quant aux élections, mais leur rapport à la démocratie resta le même. En 2012, ils remportèrent les élections en Égypte, mais échouèrent lamentablement au bout d’un an de mandat. Plutôt que de chercher l’erreur dans leurs rangs, ils imputèrent la responsabilité de cet échec aux ennemis de l’islam présents dans leur pays mais aussi à l’étranger. En décembre 2013, des chefs de file des Frères musulmans furent finalement traînés devant les tribunaux. On leur reprocha d’avoir appelé à tuer des manifestants. Ce fait démontre à lui seul que l’islamisme modéré de la confrérie n’est rien d’autre qu’un mythe, puisque ses membres usent de méthodes typiquement attribuées aux mouvements fascistes. Opposants, dissidents et partisans d’autres idées doivent être éliminés car ils constituent une menace de l’intérieur.
Depuis sa création en 1928, la confrérie présente des caractéristiques fascistes. Comme tous les mouvements fascistes, elle a recours à deux éléments : l’ire et le sang. En quatre-vingt-six années d’existence, les Frères musulmans n’ont développé aucune solution ni aucun projet d’avenir pour l’Égypte ou tout autre État musulman, et pourtant ils veulent gouverner ces pays. Tous ceux qui veulent coopérer avec eux doivent accepter la devise de la confrérie : le Prophète est notre chef, le Coran est notre Constitution, le djihad est notre voie et mourir pour Allah est notre but suprême. Peu importe quelle apparence prétendument modérée la confrérie revêt : ces quatre points suffisent à la démasquer en tant qu’organisation fascisante. Et parce qu’elle obéit à l’équation « quiconque n’est pas pour nous est contre nous », on peut aussi considérer la confrérie des Frères musulmans comme l’organisation mère du terrorisme islamiste, dont descend Al-Qaïda.
L’état d’esprit dont tout cela a jailli – tout comme l’époque – est aussi celui dans lequel l’idéologie national-socialiste déploya ses effets dévastateurs, quoique les racines de cet état d’esprit remontent à beaucoup plus loin encore.
La fin de la Première Guerre mondiale entérina la fin de nombreuses grandes puissances. La maison des Habsbourg et celle des Hohenzollern furent vaincues, les rêves impériaux de l’Autriche-Hongrie et de l’Empire allemand volèrent en éclats. Le tsar russe et sa famille furent assassinés, la monarchie céda la place aux révolutionnaires rouges. L’Empire ottoman, affaibli depuis longtemps déjà, se démantela définitivement en 1924, et avec lui disparut le califat, ce système légitime de gouvernement islamique qui avait réussi durant quatre siècles à faire cohabiter plusieurs États et peuples musulmans.
Dans tous ces empires déchus, la monarchie fut remplacée par un système porté par une idéologie définie. Le fascisme se propagea en Allemagne et en Italie ; après l’intermède de la république de Weimar, l’Allemagne vit les nationaux-socialistes accéder au pouvoir. En Russie, le communisme devint la nouvelle religion. Dans le monde musulman, après la chute de l’Empire ottoman, on se sentit orphelin, ne sachant trop quel chemin prendre. Trois idéologies se disputèrent la faveur des masses : l’islamisme, le nationalisme et le panarabisme. Une mauvaise réputation entachait l’État moderne démocratique. À ce moment-là, la plupart des pays musulmans se trouvaient sous domination coloniale britannique ou française – vécue comme une phase d’oppression et d’exploitation. Le communisme, quant à lui, se répandit rapidement parmi les intellectuels, surtout en Égypte et en Syrie, mais comme il rejetait la religion, il resta inenvisageable pour la majorité des musulmans.
Dans cette phase difficile d’orientation apparurent, indépendamment l’un de l’autre, deux mouvements visant à rétablir le califat islamique. En 1924, en Inde, le théologien Sayyid Abul Ala Maududi donna naissance à un mouvement qui ranimait l’idée du djihad. Maududi voulut tout d’abord combattre la domination britannique et unifier l’oumma, la communauté des croyants. Il appela les musulmans au combat : « Partez et combattez ! Éliminez ceux qui se sont rebellés contre Dieu ! […] Si vous croyez à la justesse de l’islam, il ne vous reste rien d’autre à faire que d’utiliser toute votre force pour faire régner l’islam sur terre. » Les idées de Maududi se répandirent comme une traînée de poudre, d’abord en Inde, puis au Pakistan et en Afghanistan. L’idéologie des talibans est aujourd’hui encore fondée principalement sur une compréhension de l’islam selon Maududi.
Quatre ans plus tard, en 1928, fut créée la confrérie des Frères musulmans, dans la ville de province Ismaïliya, située au bord du canal de Suez. Âgé de vingt-deux ans, l’instituteur Hassan al-Banna fixa deux objectifs à son mouvement : les sociétés islamiques devaient être nettoyées de tout élément non islamique, puis il faudrait rétablir le califat. Le message d’Al-Banna ne tarda pas à se répandre à travers l’Égypte et la Syrie. De nos jours, le mouvement compte des représentants dans plus de soixante-dix États. Même en Europe et aux États-Unis, les Frères sont très actifs sur les plans politique et économique.
Ni le mouvement lancé par Maududi ni celui d’Al-Banna n’ont jamais pris le pouvoir ; malgré tout, ils ont contribué à l’émergence de nombreux groupes militants qui ont été responsables, ces dernières décennies, de multiples attentats perpétrés dans le monde musulman, en Asie, en Europe et aux États-Unis. La mondialisation a rapproché ces deux mouvements. Dans les années quatre-vingt, les enfants et petits-enfants d’Al-Banna et de Maududi se croisèrent en Afghanistan et combattirent les Russes avec de l’argent saoudien et des armes occidentales. Après la fin de la domination soviétique en Afghanistan, les islamistes ne déposèrent pas les armes : ils fondèrent ensemble le mouvement Al-Qaïda afin de réaliser le rêve de Maududi et d’Al-Banna au moyen du djihad permanent.
Mais j’anticipe. Jetons un regard encore plus précis sur les liens unissant les Frères musulmans au national-socialisme.
Les Frères musulmans et les nazis :une amourette lourde de conséquences
En 1946, au Caire, le fondateur de la confrérie des Frères musulmans, Hassan al-Banna, prononça un éloge du mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini. Après un bref passage dans une prison française, Amin al-Husseini, qui fut recherché après la Seconde Guerre mondiale en tant que criminel de guerre et collaborateur du régime nazi, avait obtenu l’asile en Égypte, où il trouva refuge auprès des Frères musulmans. Al-Banna déclara dans son discours : « La valeur du mufti est égale à celle d’une nation entière. Le mufti est la Palestine, et la Palestine est le mufti. Ô Amin ! Quel grand homme tenace et formidable tu es ! La défaite d’Hitler et de Mussolini ne t’a pas effrayé. Quel héros, quel miracle d’homme ! Nous voulons savoir ce que feront la jeunesse arabe, les ministres, les hommes riches et les princes de Palestine, de Syrie, d’Irak, de Tunisie, du Maroc et de Tripoli pour être dignes de ce héros, oui, ce héros qui a défié un empire et combattu le sionisme avec l’aide d’Hitler et de l’Allemagne. L’Allemagne et Hitler ne sont plus, mais Amin al-Husseini poursuivra le combat. »
Hassan al-Banna n’a pas attendu qu’Al-Husseini ait fui l’Allemagne pour faire la connaissance de son ami. Après l’échec de la tentative de putsch pro-allemand en Irak, Al-Husseini résidait en Allemagne depuis 1941 en qualité d’hôte personnel d’Hitler. Une lettre datant de 1927 atteste que le jeune instituteur Hassan al-Banna et Amin al-Husseini étaient déjà en contact auparavant. Dans cette lettre, Al-Banna fait part au mufti de son intention de fonder un mouvement s’appelant « la confrérie des Frères musulmans ». Al-Husseini accueillit l’idée avec enthousiasme et approuva ce projet. Une vieille photo tirée des archives des Frères musulmans montre également les deux hommes posant cordialement côte à côte.
Les relations qu’entretint Amin al-Husseini avec le régime nazi sont extrêmement bien documentées. Avec Ribbentrop et Eichmann, il débattit de la « solution au problème international des juifs » ; en vue de la création en Palestine d’un État arabe inspiré du modèle allemand, il espéra qu’Hitler lui apporte son soutien… J’en passe et des meilleures. Mais jusqu’à présent, peu d’indices laissent à penser qu’Al-Banna aussi entretenait ce genre de relations. Des documents des services secrets britanniques prouvent certes que, pendant la Seconde Guerre mondiale, des liens entre les services secrets nazis et des représentants de la confrérie en Égypte avaient été établis dans l’intention d’affaiblir les Anglais en Afrique du Nord. Mais la dimension de cette coopération demeure obscure.
En revanche, il ne fait aucun doute qu’Hassan al-Banna était un grand admirateur de Mussolini et d’Hitler. Il voyait en eux des guides habiles qui avaient mené leur pays vers une nouvelle ère. Lorsqu’il parlait d’eux, il employait le mot italien duce, ou le terme allemand führer afin de les honorer. Al-Banna ne parlait pas de lui-même en utilisant les termes d’imam ou de qaid, titres que portaient communément les chefs religieux ou politiques dans le monde arabe ; il préférait se nommer al-murshid, qui désigne celui qui indique la direction à prendre. C’est un titre qu’avant lui personne n’avait encore porté. Plus tard, l’ayatollah Khomeyni se fit appeler ainsi.
Dans un de ses articles datant des années 1940, Al-Banna écrivit : « Hitler et Mussolini ont conduit leur pays vers l’unité, la discipline, le progrès et le pouvoir. Ils ont imposé des réformes intérieures et contribué à donner à leur pays un grand prestige rayonnant au-delà de leurs frontières. Ils ont éveillé l’espoir dans les âmes et fait preuve de courage et de persévérance. Ils ont réuni les divergences sous un seul drapeau, sous un seul chef. Et dès que le Führer ou le Duce parlait, l’humanité, oui, l’univers obéissait, avec un profond respect. »
Il était particulièrement enthousiasmé par le penchant militariste de Mussolini et d’Hitler, et par l’effet qu’ils produisaient sur les foules. Pour atteindre celles-ci, il fonda un journal hebdomadaire intitulé Al-Nathir, ce qui signifie « le rappeleur à l’ordre », « l’avertisseur ». C’est également ce titre que porta le premier hebdomadaire national-socialiste, lancé en 1926 à Cobourg. Dans plusieurs articles de sa nouvelle publication, Al-Banna s’en prit à la démocratie et émit le souhait que le monde musulman trouve un guide tel qu’Hitler ou Mussolini. Dans un texte intitulé « Signor Mussolini explique un principe de l’islam », Al-Banna se montra grisé par un discours qu’avait prononcé Mussolini en 1935, debout sur un char, et dans lequel il exhortait les Italiens à mener un long combat : « L’Italie doit dès à présent devenir un État militarisé nourri par l’esprit du combat. Lors de la dernière séance du Conseil des ministres, j’ai pris une série de décisions destinées à faire du militarisme la caractéristique principale du peuple italien. Désormais, la citoyenneté italienne et le militarisme forment une unité. Cet esprit doit s’emparer de chaque Italien entre huit et cinquante-cinq ans. C’est une nouvelle idée que personne auparavant dans l’histoire de l’humanité n’est parvenu à réaliser. Et il y a en effet suffisamment de raisons pour lesquelles cette idée est difficilement applicable au sein d’un autre peuple. Car, pour des raisons historiques et morales, aucun autre peuple hormis les Italiens n’est apte à être un peuple de soldats. » Al-Banna énumère ensuite les raisons expliquant le déclin des nations, et prend l’exemple de l’empire romain. « Les anciens empires se sont effondrés tandis qu’ils recherchaient le confort et l’opulence et négligeaient l’esprit de combat, car dans leur entourage sont apparues d’autres nations moins civilisées qu’eux, mais en contrepartie plus fortes et prêtes au combat. »
Nous en arrivons au point le plus intéressant et le plus révélateur. Al-Banna corrige Mussolini en lui rappelant que l’idée de la militarisation totale d’une société n’est pas apparue avec le fascisme, mais qu’elle avait déjà été introduite avec l’islam voilà plus de treize siècles ! L’islam, selon Al-Banna, loue l’esprit militariste et veut l’implanter dans l’âme de tout musulman : « Il n’existe guère une sourate dans le Coran qui n’engage pas le musulman à faire preuve de courage, de persévérance, d’esprit de combat, et à mener le djihad sur le sentier de Dieu. » Al-Banna cite ensuite plusieurs versets du Coran et déclarations du Prophète afin de prouver que l’islam est une religion militariste. À cette petite mais essentielle différence près : les fascistes se servaient du combat pour atteindre uniquement des objectifs profanes, « tandis que l’islam vise à conserver l’héritage de Dieu sur terre ».
Au sein de son propre mouvement, l’idée du combat armé était fermement ancrée dès le départ. On peut s’en convaincre rien qu’en voyant l’emblème conçu par Hassan al-Banna lui-même : deux sabres croisés, surmontés d’un dessin du Coran, sous lesquels est inscrit le début d’un verset coranique : « Préparez pour lutter. » Ce verset tiré de la sourate VIII se poursuit ainsi : « Préparez, pour lutter contre eux, tout ce que vous trouverez de forces et de cavaleries, afin d’effrayer l’ennemi de Dieu et le vôtre et d’autres encore, que vous ne connaissez pas, en dehors de ceux-ci, mais que Dieu connaît. Tout ce que vous aurez dépensé dans la voie de Dieu vous sera rendu et vous ne serez pas lésés. »
Les sources portant sur la date exacte de la création de cet emblème sont contradictoires. D’aucuns affirment même qu’il s’agirait d’une version islamique de la croix gammée. Le message qu’on peut lire en préambule du manifeste de ce mouvement est cependant très clair : « Le Coran est notre Constitution, le Prophète est notre guide, le djihad est notre voie, et la mort pour Allah est notre but suprême. » Une déclaration de combat sans équivoque qui a encore cours aujourd’hui – seul le cadre historique a changé.
À l’époque, cette déclaration de combat s’adressait aussi bien à la puissance coloniale britannique qu’aux forces démocratiques, qui, dès 1922, avaient instauré une Constitution laïque en Égypte. Cette année-là, l’Égypte avait officiellement obtenu son indépendance, tout en restant néanmoins sous mandat britannique. Un groupe de juristes et de politiciens égyptiens formés en Occident avait fait adopter une Constitution libérale démocratique – aux yeux des Frères – beaucoup trop occidentalisée, bien plus progressiste que toutes celles qui seraient promulguées par la suite. Elle garantissait pleinement, entre autres, l’égalité homme-femme, la liberté d’opinion, de presse et de croyance. Un des membres de la commission chargée de rédiger la Constitution était Youssef Qattawi, un juif qui deviendrait plus tard ministre des Finances et cofondateur de la première banque du monde arabe. Au moment de la création de la confrérie, le copte Wissa Wassef était président du Parlement. Les Frères musulmans s’opposaient à ce que des coptes et des juifs occupent des postes clés dans le pays. Ils étaient convaincus que les musulmans devaient être dirigés exclusivement par d’autres musulmans et que la charia devait être introduite pour garantir la loyauté de tous. Aujourd’hui, les petits-enfants de Qattawi vivent en exil et ceux de Wassef n’ont pas à se demander si le prochain chef du gouvernement ou le prochain président du Parlement sera copte, mais plutôt quand les intégristes feront à nouveau sauter une de leurs églises ou de leurs écoles. Il faut souligner que, en dépit du scepticisme initial qui accueillit l’idée d’un État démocratique, les élections qui eurent lieu tranchèrent en faveur des libéraux et des socialistes. Les nationalistes radicaux et les islamistes ne parvinrent pas à mobiliser le peuple électeur.
Dans les années 1930, le roi Farouk tenta de ralentir le développement démocratique du pays et d’affaiblir le pouvoir du Parlement après que ce dernier eut annoncé vouloir ôter au roi quelques-uns de ses pouvoirs et privilèges. Le parti de gauche et les libéraux, majoritaires au « conseil de la nation », s’opposaient à la soif de pouvoir de Farouk. Et, pour la première fois de l’histoire égyptienne, des foules d’ouvriers et d’étudiants descendirent dans la rue pour manifester contre un roi. Les Frères musulmans virent là l’occasion de faire contrepoids aux agitateurs. La confrérie, qui ne constituait pas encore un parti politique officiel à ce moment, s’allia aux ultranationalistes de Misr el-Fatah (Jeune Égypte), parti qui avait été fondé en octobre 1933 sur le modèle du NSDAP et qui utilisait le salut hitlérien comme salut officiel. Deux jeunes officiers qui décideraient plus tard du sort de l’Égypte adhérèrent à ce parti : Gamal Abdel-Nasser et Anouar el-Sadate. Tous deux approuvaient l’étroite coopération avec les Frères musulmans. C’est à cette période que Misr el-Fatah et la confrérie créèrent des unités paramilitaires inspirées des organisations fascistes d’Allemagne et d’Italie. Ils assurèrent la formation de troupes armées dans des camps d’entraînement secrets. La Jeunesse des Frères musulmans (Al-Gawwala) adopta comme tenue des chemises brunes et, durant les entraînements, criait « Combat, obéissance, silence », rappelant ainsi les milices de Mussolini, les Chemises noires. Les partisans de la Jeune Égypte arboraient, eux, des chemises kaki et, en parcourant les rues du Caire, ils brandissaient des torches et scandaient des slogans tels que « L’Égypte au-dessus de tout », allusion à Deutschland, Deutschland über alles (L’Allemagne au-dessus de tout).
Arrêté au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’officier Anouar el-Sadate fut condamné à une peine de prison pour avoir entretenu des contacts avec des officiers allemands des services secrets et possédé un appareil de communication allemand : l’armée égyptienne ne voulait pas s’impliquer dans le conflit. Mais le roi Farouk se sentait plus proche des puissances de l’axe Berlin-Rome que de Londres et chercha à établir le contact avec le régime nazi. Hitler mesurait l’importance de l’Égypte pour les Anglais et accepta avec reconnaissance les tentatives de rapprochement du roi Farouk. Dans cette entreprise, le roi fut soutenu par la confrérie et le parti de la Jeune Égypte.
Au moment de l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, les partisans des Frères musulmans constituaient encore un groupe restreint. Mais la situation changea lorsque la propagande nazie se répandit à dessein jusqu’en Égypte et que l’antisémitisme s’intensifia dans la région du Nil. Avec son journal, Hassan al-Banna veillait à entretenir la flamme de l’antisémitisme. Il écrivit que les pays de l’Axe étaient très proches de l’islam. Il invita l’institution religieuse d’Al-Azhar à envoyer des théologiens islamiques dans les trois pays exemplaires qu’étaient l’Allemagne, l’Italie et le Japon pour leur fournir un enseignement plus profond de l’islam et, en contrepartie, en apprendre davantage sur cette organisation rigoureuse et l’idéologie qu’elle renfermait. Dans d’autres journaux, les Frères musulmans firent même courir le bruit qu’Hitler s’était converti à l’islam et avait entrepris un pèlerinage secret à La Mecque. Il se serait fait appeler Hadj Mohamed Hitler. De toute évidence, on s’efforça d’éveiller des sympathies pour les nazis au sein de la population égyptienne, en premier lieu pour affaiblir les Anglais. On prétendit que, dans le cas où Hitler attaquerait l’Égypte, seuls les bâtiments britanniques seraient affectés. Les Frères musulmans assuraient que le pieux Führer épargnerait les mosquées et les autres institutions islamiques.
On ne saurait dire avec certitude si les Frères musulmans ont réalisé ce travail de propagande pro-nazie sur ordre du roi Farouk, qui avait des contacts directs avec l’Allemagne hitlérienne, ou bien de leur propre initiative. Un des plus importants écrivains égyptiens, Taha Hussein, alors ministre de l’Éducation, critiqua publiquement la position pro-allemande du roi Farouk et des Frères musulmans. Abbas al-Aqqad, également auteur et membre du Parlement, accusa les Frères musulmans d’être payés par les services secrets nazis pour propager les idées fascistes en Égypte. C’est la thèse que corrobore Jeffrey Herf dans son ouvrage, paru en 2009, Nazi Propaganda for the Arab World. Selon lui, les nazis ne cherchaient pas tant à gagner de potentiels partenaires militaires au Proche-Orient qu’à répandre leur vision antisémite dans le monde.
Le programme en cinquante points
La Seconde Guerre mondiale divisa les partis démocratiques égyptiens : certains préféraient se placer du côté de la Grande-Bretagne afin d’accéder à l’indépendance définitive à l’issue du conflit, tandis que d’autres voulaient que l’Égypte conserve sa neutralité, arguant qu’elle n’avait rien à voir avec cette guerre. D’autres encore descendirent de nouveau dans la rue pour manifester contre le roi Farouk. Les Frères musulmans s’empressèrent de venir en aide au roi. Leurs partisans s’opposèrent aux manifestants, brandissant des banderoles sur lesquelles on pouvait lire : « Allah est avec le roi ». Hassan al-Banna proposa à plusieurs reprises d’accorder au roi Farouk le titre d’Amir al-Mouminine, Commandeur des croyants, et de rétablir le califat. En 1936 déjà, à l’occasion du couronnement de Farouk, Al-Banna avait rédigé une lettre ouverte au nouveau dirigeant et aux autres leaders du monde arabe. Sous le titre « Vers la lumière », il y dressait la liste de cinquante revendications définissant le parcours vers la lumière. Cette lettre révèle sinistrement, l’idéologie totalitaire, fascisante, de la confrérie des Frères musulmans.
Al-Banna y revendique, entre autres :
1. La dissolution de tous les partis et la canalisation des forces politiques de l’oumma en un front uni.
2. Une réforme de la législation en stricte conformité avec la loi islamique de la charia.
3. Le renforcement de l’armée et l’augmentation du nombre de divisions de jeunes auxquels on insufflera l’esprit de combat selon les principes du djihad islamique.
4. Une coopération resserrée entre les pays islamiques afin de réfléchir au problème de la disparition du califat.
5. La propagation de l’esprit islamique au sein des autorités gouvernementales.
6. La surveillance du comportement personnel des employés car il ne doit y avoir aucune différence entre vie privée et vie professionnelle.
7. L’agencement des horaires de travail afin que chacun puisse accomplir ses devoirs religieux.
8. L’adaptation des dispositions gouvernementales (jours fériés, horaires de travail) aux préceptes de l’islam.
9. Le recrutement de diplômés de l’institution religieuse Al-Azhar dans les secteurs militaire et administratif.
Le manifeste en cinquante points continue de faire office de directive non seulement pour les Frères musulmans, mais pour bien d’autres mouvements islamistes. Soixante-seize ans plus tard, après la victoire des Frères musulmans aux élections de 2012, le Parlement égyptien débattit en détail de ces revendications ! Il m’est difficile de comprendre comment, au vu de ces prétentions, on a pu évoquer un recul de la démocratie lors du renversement de Morsi.
Après que Mohamed Morsi fut élu président, les Frères musulmans renforcèrent leur présence dans toutes les institutions du pays avec la volonté d’appliquer ce programme à long terme. C’est tout un peuple qui fut pris en otage et qui ne réussit finalement à se libérer de ce joug qu’en ayant recours à la violence, à des moyens antidémocratiques.

Milices terroristes inspirées des SA et des SS
Quand un mouvement vénère le militarisme, définit la démocratie comme un danger, divise le monde et sa propre société entre croyants et mécréants, et considère le djihad comme son but suprême, il faut s’attendre à ce que, tôt ou tard, il prenne les armes pour éliminer ses adversaires. La confrérie débusqua tout d’abord ses ennemis dans les rangs des partis de la gauche égyptienne, bien que Hassan al-Banna ait déclaré que le concept de justice sociale était fondamentalement ancré dans l’islam. Il savait que l’électorat égyptien était, à l’époque, nettement orienté à gauche et que cela n’allait pas changer tout de suite. C’est pourquoi il décida de ne pas se lancer dans le combat des urnes, mais de mener le combat dans la rue. Ses milices avaient pour mission de répandre la peur et l’horreur. Au départ, leurs interventions se limitaient à s’opposer aux manifestations gauchistes et aux grèves ouvrières. C’est encore un point qui rappelle les débuts des milices nazies. Hassan al-Banna créa même une unité de services secrets propre aux Frères musulmans, qu’il appela al-djihaz al-sirri, « l’appareil secret ». Aujourd’hui encore, on ignore comment l’organisation acquit autant d’armes, d’argent et de savoir-faire en si peu de temps. Certes, des dons arrivaient régulièrement d’Arabie Saoudite, mais nombre d’experts voient dans la formation de l’armée parallèle professionnelle, ainsi que dans les solides structures de l’organisation et des services secrets, un indice de la coopération avec des services secrets étrangers.
Ali Ashmawi, l’un des anciens chefs de l’appareil secret de la confrérie, qui quitta par la suite le mouvement, révèle dans son livre L’Histoire secrète des Frères musulmans que, avant de créer son appareil secret, Hassan al-Banna avait étudié non seulement les rouages du service de sécurité nazi et de la Gestapo, mais également ceux des organisations clandestines sionistes. Pour l’unité d’élite, c’est cependant un groupe islamique du Moyen Âge, connu pour avoir perpétré de nombreux attentats politiques entre 1080 et 1270, qui servit de référence, groupe entré dans l’histoire sous le nom d’Assassins. Marco Polo le décrit comme une secte dont les membres consomment du haschich, ce qui les plonge dans une extase meurtrière. Différentes hypothèses ont été avancées sur l’étymologie de leur nom. Il pourrait dériver du mot arabe hashīsh (« herbes », « chanvre »), d’où hashshāshīn, les « fumeurs de haschich ». Ou bien il ferait référence à une secte soufie de Syrie, dont les membres étaient appelés les asasin. Plus tard, le terme fut aussi employé dans cette région pour désigner de façon péjorative quelqu’un d’absent, détaché de la réalité.
Avant l’assaut de la forteresse d’Alamut, le Perse Hassan al-Sabbah (1034-1124), fondateur des Assassins, aurait conduit ses partisans dans un jardin, les aurait drogués à l’opium et au haschich, puis leur aurait offert un bon repas et de jolies femmes afin de leur donner un avant-goût du paradis avant de les envoyer accomplir leur mission fatale. On raconte que ses partisans lui étaient dévoués corps et âme, qu’ils mettaient même fin à leur vie s’il le réclamait. Hassan al-Sabbah fit exécuter ses deux fils pour « manquements au règlement ».
Même si certains récits sur les Assassins sont probablement en partie issus de l’imagination du voyageur Marco Polo, ils ne sont pas sans rappeler les funestes promesses de nombreux prédicateurs contemporains du djihad, qui appâtent les terroristes kamikazes en leur faisant miroiter des images similaires du paradis. Sans oublier l’ayatollah Khomeyni, qui offrait une clef en plastique aux soldats mineurs iraniens qu’il envoyait combattre contre les troupes de Saddam Hussein, en leur affirmant qu’elle leur ouvrirait les portes du paradis.
Hassan al-Banna rêvait d’un groupe qui lui jurerait une allégeance absolue et exécuterait ses ordres sans discuter, tels les Assassins du Moyen Âge ou les SS d’Hitler. L’obéissance absolue constitue jusqu’à aujourd’hui le principe central de la confrérie. Al-Banna sélectionnait avec une extrême rigueur les membres de son appareil secret avant de les recruter. Un membre de la confrérie n’était autorisé à intégrer l’appareil secret qu’à condition d’être réputé « irréprochable », d’être issu d’un cercle exclusif de familles définies et d’avoir subi différents entraînements et rites d’initiation. Tharwat el-Kherbaoui, ancien membre célèbre de la confrérie et auteur du livre à charge The Secret of the Temple, raconte que l’unité secrète des Frères empruntait des éléments aux mouvements totalitaires et aux cercles mafieux tout en puisant chez les francs-maçons, notamment en ce qui concerne la hiérarchie à l’intérieur du mouvement ou les rites d’admission. Il explique que chaque nouveau membre devait retrouver des membres dirigeants de l’organisation dans un lieu secret pour y jurer sur le Coran, pistolet à la main, son allégeance éternelle et sans réserve au mouvement ainsi qu’à ses leaders. Après quoi, la nouvelle recrue devait démonter le pistolet puis aussitôt le remonter.

Hassan al-Banna entra en campagne pour les élections législatives égyptiennes au début de l’année 1945. Surpris par sa défaite, il menaça d’organiser une marche sur le parlement avec 200 000 partisans – comme Mussolini avec ses Chemises noires en 1922, comme Hitler l’année suivante lors de sa tentative de putsch. Peu après, le Premier ministre socialiste Ahmed Maher fut abattu au Parlement par un jeune nationaliste nommé Moustafa al-Isawi. Mais ce n’est que des années plus tard qu’on découvrit qu’Al-Isawi était membre de l’appareil secret des Frères musulmans. Le meurtre de Maher eut lieu après une séance du Parlement durant laquelle le Premier ministre avait proposé de déclarer la guerre au Japon. L’Angleterre avait fait savoir au gouvernement égyptien que, après le conflit, serait créée une confédération d’États réservée aux pays qui auraient déclaré la guerre à au moins une des forces de l’Axe avant le 1er mars 1945. La Grande-Bretagne voulait que l’Égypte déclare la guerre à l’Allemagne, mais le roi Farouk s’y opposait catégoriquement, alors on choisit le Japon. Hilmy al-Namnam, expert de l’islamisme et auteur de Hassan al-Banna tel que personne ne le connaissait, suppose que l’Allemagne a pu être à l’origine de l’attentat. Il présume qu’à cette époque la collaboration entre nazis et Frères musulmans était, grâce à l’entremise du mufti de Jérusalem, bien plus étroite qu’on ne le croyait jusque-là. Le fait est qu’Hassan al-Banna souhaitait la victoire de l’Allemagne, notamment afin de libérer l’Égypte du joug colonial britannique ainsi que des partis libéraux et socialistes, qui entravaient ses efforts visant à la construction d’un État théocratique.
L’Allemagne et ses alliés perdirent la guerre, mais les objectifs d’Al-Banna et le terrorisme de son mouvement demeurèrent. Seul le roi Farouk s’en éloigna peu à peu. En 1947, la confrérie perpétra plusieurs attentats contre des établissements publics et des cinémas. Elle est responsable du meurtre de deux Britanniques et de celui d’un juge qui avait condamné quelques Frères.
La création de l’État d’Israël représenta une chance d’élargir le champ d’action. Après que, dans la foulée, l’Égypte, la Jordanie, la Syrie, l’Irak et le Liban eurent déclaré la guerre au nouvel État, de nombreux combattants des Frères musulmans rejoignirent l’armée égyptienne en Palestine dans l’espoir de revenir en héros victorieux. Mais les fières armées arabes furent battues à plates coutures et revinrent « déshonorées ».
Après cette débâcle, les Frères musulmans intensifièrent leurs attaques terroristes à l’intérieur du pays, prenant pour cibles principales les juifs égyptiens et les institutions publiques. Lorsque le Premier ministre Mahmoud al-Nukrashi Pasha promulgua, en décembre 1948, un décret stipulant la dissolution et l’interdiction de la confrérie, un membre du mouvement l’assassina. Les autorités réagirent en renforçant les poursuites et de nombreux Frères furent arrêtés. Hassan al-Banna fut abattu en pleine rue le 12 février 1949, probablement sur ordre de la maison royale, qui considérait le mouvement et ses activités comme une menace. Mais, dès 1950, la confrérie fut réhabilitée.

La démocratie comme cheval de Troie
À l’instar de son modèle, Hitler, Hassan al-Banna rejetait le système pluripartite. Il ne voyait dans la démocratie qu’un champ de bataille sur lequel se querellaient les partis, ce qui nuisait aux intérêts de la nation. Après l’échec de son putsch, en 1923, Hitler fut obligé de prendre un détour pour accéder au pouvoir. Malgré sa participation aux élections démocratiques, Hitler n’a jamais camouflé ses intentions. La démocratie n’était pour lui qu’un instrument pour prendre le pouvoir. Cela l’arrangeait que les partis modérés croient pouvoir le surveiller. On se souvient de la fameuse phrase de Franz von Papen, persuadé qu’on coincerait Hitler en un rien de temps et qu’on l’écraserait « jusqu’à ce qu’il couine ». Celui qu’on sous-estima de la sorte ne détromperait pas que les partis établis : Hitler accéda au pouvoir en se pliant aux règles de la démocratie, dont il se servit pour la remplacer progressivement par une dictature.
Les Frères musulmans ont toujours eu un rapport similaire à la démocratie, qu’ils envisageaient sous le même angle. Après la mort de son chef, Hassan al-Banna, la confrérie comprit qu’elle devait tisser des alliances susceptibles de lui être utiles pour accéder au pouvoir. Elle chercha tout d’abord à se rapprocher du Mouvement des officiers libres, conduit par Gamal Abdel-Nasser. Ce groupe était revenu amer de la défaite en Palestine ; Israël n’avait pas été vaincu, l’occupation britannique s’éternisait et on disait le roi trop faible pour y remédier ou peu disposé à le faire.
Les Frères musulmans, qui s’élevaient désormais ouvertement contre Farouk, soutinrent le putsch militaire de juillet 1952. Le roi fut contraint d’abdiquer et se réfugia en Italie. Il s’ensuivit une lutte pour le pouvoir et l’alliance ne fit pas long feu. Gamal Abdel-Nasser voulait introduire le socialisme, les Frères musulmans réclamaient un État religieux. La gauche et les libéraux prônaient le rétablissement de la démocratie. Comme Nasser était prêt à faire des concessions et à lancer des réformes démocratiques, les Frères musulmans se rebellèrent et répandirent la terreur dans le pays. En octobre 1954, après un attentat avorté contre Nasser, les figures dirigeantes islamistes furent arrêtées et certaines, exécutées. L’organisation des Frères musulmans fut interdite pour la deuxième fois de son histoire et des dizaines de milliers de membres furent envoyés dans des camps. Cependant, dans les prisons, la confrérie continua de se radicaliser ; à l’extérieur, les groupuscules et mouvements terroristes qui allaient bientôt semer la peur en Égypte et dans le reste du monde virent le jour. Les trois groupes les plus dangereux qui prirent à l’époque leurs distances avec la confrérie sont le Jihad islamique, Al-Gama’a al-Islamiya et Takfir wal Hijra.
Au milieu des années 1960, une nouvelle vague de terrorisme déferla sur l’Égypte : des islamistes attaquèrent et détruisirent des usines et des établissements militaires. Ces événements eurent pour conséquence l’exécution du nouveau maître à penser du mouvement, Sayyid Qutb. Les idées de ce père du néodjihad influencent, encore aujourd’hui, les islamistes dans l’ensemble du monde arabe. Nous y reviendrons.
Lors de la guerre des Six Jours, en 1967, l’Égypte subit une double défaite : la défaite infligée par Israël et la percée idéologique des islamistes, qui considéraient la politique socialiste laïque de Nasser comme un échec et voulaient raviver le rêve d’un État religieux. Le nouveau mot d’ordre de la confrérie était né : al-islam howa el-hal, « l’islam est la solution » ; il reçut une large approbation de la part de la population. Mais, dans l’État policier de Nasser, les Frères musulmans n’avaient guère accès aux institutions. En outre, de nombreux enseignants, professeurs, universitaires, médecins et ingénieurs issus des rangs de la confrérie avaient émigré en Arabie saoudite. Pourtant, ce qui apparut d’abord comme un point faible se révéla finalement être un avantage : les exilés s’étaient appliqués à diffuser l’idéologie du djihad selon Sayyid Qutb, plantant les premiers jalons d’une alliance entre le wahhabisme saoudien et la confrérie.
À la mort soudaine de Gamal Abdel-Nasser, en 1970, son vice-président, Anouar el-Sadate, prit le pouvoir. Il voulait amorcer un tournant, se détacher de l’Union soviétique et tenter une politique d’ouverture à l’égard de l’Occident. Mais les nasséristes et les marxistes se rebellèrent contre lui. Un mouvement étudiant démocratique vit le jour, reprochant à Sadate sa politique, qui n’aboutirait jamais à des réformes démocratiques tant qu’il conserverait le même style de pouvoir autoritaire que Nasser. Attaqué de toutes parts, Sadate chercha du renfort, et en trouva auprès des Frères musulmans et de leurs alliés islamistes. La confrérie fut à nouveau l’élément qui fit pencher la balance, contribuant largement au maintien du pouvoir. Cela ne l’empêcha pas, une fois de plus, de mordre la main qui la nourrissait. Plus tard, ce fut le groupe terroriste du Jihad islamique égyptien qui assassina le président Sadate après qu’il eut signé un traité de paix avec Israël. Cela amena le successeur de Sadate, Hosni Moubarak, à rétablir l’État policier. Le dictateur ne cessa de justifier ses interventions brutales et le retard des réformes démocratiques en arguant de repousser la menace islamiste.
Il semblerait qu’on ait affaire à un modèle récurrent : les Frères musulmans cherchent à accéder au pouvoir, signent des pactes et apportent leur soutien, changent de bord, se font interdire, puis réhabiliter – pour systématiquement ressortir plus forts de cette boucle.
À l’époque, quelques-uns des combattants islamistes s’enfuirent d’Égypte pour gagner l’Afghanistan, où ils luttèrent contre les Soviétiques. C’est là-bas qu’eut lieu la deuxième alliance entre le wahhabisme et les Frères musulmans. Après la guerre, ils rentrèrent en Égypte, en Algérie et en Arabie Saoudite, où ils déclenchèrent de nouvelles vagues terroristes qui visaient la police, les touristes et les institutions étrangères. L’aile politique de l’unification était pendant ce temps restée active en Égypte. En public, on prétendait vaguement s’opposer à la violence, en coulisse, on s’affairait à constituer une fédération secrète internationale fidèle à l’objectif qui avait été fixé dans les années vingt : d’abord islamiser les territoires arabes, ensuite conquérir le monde.
De l’extérieur, on a pu croire que la confrérie joua un rôle négligeable durant les trente années où Moubarak fut au pouvoir. Pourtant, personne ne profita autant du marasme de cette période que les islamistes. Dans les secteurs où l’État avait échoué, tels que l’éducation ou la santé, les islamistes étaient présents et mettaient en place leurs structures : écoles, organisations caritatives, hôpitaux. Même si, de fait, ils n’offrirent ni une meilleure éducation ni de meilleurs soins médicaux aux Égyptiens – et encore moins une solution à la pauvreté –, de larges couches de la population eurent peu à peu l’impression que les Frères musulmans constituaient véritablement une autre voie.
Après l’éclosion soudaine du Printemps arabe, en 2010-2011, on aurait dit que les Frères musulmans n’étaient plus qu’à deux doigts d’atteindre leur objectif premier. Les élections de 2011 et 2012 leur accordèrent la majorité en Égypte et en Tunisie. Dans les deux pays, ils s’empressèrent de chercher à mettre en place leur projet islamiste. En Égypte tout particulièrement, ce projet comportait des caractéristiques fascisantes, comme le vieux programme en cinquante points qui, on l’a vu, fut débattu au Parlement. Les décrets d’autorisation du président Morsi devaient permettre d’islamiser la justice, de modifier les lois relatives aux élections et de noyauter les institutions nationales. Ce sont des mesures qu’Hitler s’était lui aussi empressé d’appliquer après sa victoire électorale.
Mais contrairement à ce qui s’est passé dans l’Allemagne de cette époque, la société politisée se révéla être une force décisive. Elle ne voulut pas assister plus longtemps les bras ballants au sempiternel combat entre l’armée et les fondamentalistes, dont le vainqueur finirait par détruire les fruits du Printemps arabe. Le peuple a destitué Moubarak parce qu’il ne pouvait plus supporter le paternalisme et l’oppression. S’agit-il pour autant d’un recul de la démocratie ? Ma réponse est non.
Lors des élections, les démocrates ont eu le dessous, ce qui les contraignit à accepter une défaite amère. Les islamistes connurent une victoire considérable avant tout dans les provinces défavorisées, et ce, non seulement aux élections législatives, mais aussi aux présidentielles. Toutefois, Morsi fut également élu par des franges du camp libéral parce qu’il avait promis qu’il serait le président de tous les Égyptiens. Quelques mois après son élection, on découvrit un « Moubarak barbu ». Il piétina la démocratie et adopta des décrets qui lui garantissaient le pouvoir absolu. L’opposition fut exclue, les institutions publiques, noyautées, les médias critiques, poursuivis en justice. Un an après sa prise de fonction, des millions de personnes déçues redescendirent dans la rue. Elles obligèrent l’armée à intervenir pour destituer Morsi.
On assiste à de vifs débats autour de la question de savoir s’il s’est agi d’un putsch : somme toute, Morsi a été élu. Pour ma part, je considère que sa destitution n’a pas été un putsch mais une nécessité, pour servir la démocratie. Et je suis loin d’être le seul à défendre cette opinion. Comme le Parlement égyptien était déjà dissous, il était par exemple impossible d’émettre un vote de défiance contre le président. Tout ce qui restait, c’étaient les mouvements de protestations. Et ils furent si violents que l’armée ne put rester à les regarder sans rien faire. Elle ne le fit certainement pas de façon désintéressée. Dès le départ, l’armée avait eu des problèmes avec Morsi et ses acolytes. Elle désapprouvait sa politique en Syrie – la confrérie avait appelé les Égyptiens à partir faire le djihad en Syrie –, de même que les généraux condamnaient l’alliance des Frères avec le Hamas. Durant l’été 2012, seize soldats égyptiens avaient été tués par des combattants du Hamas dans le Sinaï. Et l’appel au djihad avait causé quelques remous dans les rangs des soldats. À cela s’ajoutait l’amateurisme caractérisant la politique économique de Morsi, qui acheva de ruiner le pays.
L’avenir de l’Égypte est incertain. Plusieurs scénarios sont actuellement discutés. Il paraît improbable que les Frères musulmans reviennent prochainement au pouvoir, puisqu’une grande partie de la population, ainsi que l’armée, la police et l’appareil judiciaire, s’y opposent. On est aussi en droit d’espérer que de nombreux Égyptiens aient discerné la vision lamentable de la démocratie qu’ont les Frères musulmans. Après leur victoire sur les forces libérales lors des élections législatives, ils n’avaient cessé de marteler cette formule : ghazwat-al-sanadiq, « bataille des urnes électorales ». Le mot ghazwa fait référence aux batailles que mena le prophète Mahomet au VIIe siècle contre les Mecquois mécréants. Ce terme sert également à désigner les guerres de Mahomet contre les tribus juives présentes sur la péninsule Arabique. Les caravanes de commerce des Mecquois étaient attaquées et pillées, les juifs étaient chassés, tués ou réduits en esclavage. Le procédé tirait sa légitimité du fait que Mecquois et juifs étaient des non-croyants.
Les islamistes se sont comportés de façon similaire à l’égard de leurs adversaires politiques. Ils les traitèrent d’infidèles et les exclurent des négociations portant sur la nouvelle Constitution. Lorsque des manifestants anti-Morsi s’allièrent aux forces de l’armée et qu’il fut clair que les Frères musulmans ne pourraient plus replacer Morsi au pouvoir, ceux-ci eurent recours à la violence. Ils appelèrent à éliminer leurs adversaires. Cela participe d’un schéma bien connu montrant une fois de plus de quel type de mouvement totalitaire il s’agit. La confrérie n’est en aucun cas définitivement battue. Le passé plein de rebondissements des Frères musulmans a révélé leur faculté d’adaptation. Leurs partisans sont une force qu’il ne faut pas négliger. Et le courant de pensée qu’ils ont fait émerger n’a pas encore disparu d’Égypte, car l’idéologie de la confrérie repose sur une longue tradition.

« Le fascisme islamique » de Hamed Abdel-Samad