Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident

Le livre de Djemila Benhabib aux éditions VLB Montréal 2011

l’introduction en intégralité : 

Une bataille décisive se déroule sous nos yeux, ici même en Occident, et nous sommes en train de la perdre. Elle a pour principal acteur l’islam politique (1) (qu’on appelle aussi l’islamisme) qui a planté au cœur des démocraties occidentales autant d’étendards visibles que camouflés. Cette idéologie totalitaire est en train d’agir sur l’organisme planétaire comme un abcès qui, peu à peu, gangrène ses principaux membres ! Menacées par des dérives qui proviennent de l’intérieur d’elles-mêmes, les démocraties occidentales sont constamment en butte à des pièges, de plus en plus difficiles à déjouer. La mondialisation du terrorisme a révélé au grand jour la fragilité de l’Amérique. Et, depuis, un déluge de sang progresse comme une lave incandescente qui contrarie, jour après jour, nos rêves et nos espoirs.

Ce livre, c’est aussi l’histoire de ces dérives. Je veux analyser ce nouveau monde sans m’arrêter aux étroites frontières de l’Occident et dire ce que je sais du monde ancien (2).

J’ai vu une fumée de poussière épaisse s’échapper de Ground Zero. C’était le samedi qui suivait le 11 septembre 2001. J’étais terriblement secouée. Avant d’arriver sur les lieux, je n’avais pas réalisé l’ampleur de la catastrophe. Pour moi, les images diffusées en boucle à la télévision ressemblaient à un incroyable film de fiction à la sauce hollywoodienne. Comment expliquer cette difficulté à prendre la mesure de ce qui venait à peine de se produire ? Que cachait cette incapacité à reconnaître la réalité ? Pourtant, dix ans auparavant, je tremblais pour le sort réservé à mon pays, l’Algérie. Les attentats terroristes étaient devenus un long fleuve de bestialité qui avait emporté, en dix ans, 150 000 personnes. De cette époque lointaine, je suffoque encore de douleur. Il était question, déjà, de destins fracassés, de vies meurtries et de familles brisées. Je savais avec précision ce que signifiait et, surtout, ce qu’impliquait le déchaînement de la barbarie islamiste. J’avais appris, bien malgré moi, à intégrer ses multiples manifestations à ma vie.

Avant de déborder des frontières de l’Orient, les brasiers de l’islam politique ont bouleversé la nature des États et le devenir de ses peuples. Des forces vives ont été emportées par des torrents de haine qui se sont déversés çà et là pour noyer les paroles et les mots de celles et de ceux qui parlaient un peu fort et affectionnaient des mots suspects tels que « liberté » et « démocratie ». Ceux-là, leurs langues ont été tranchées et leurs têtes ont roulé. Vieille histoire misérable que celle de faire taire les « dissidents » au nom de la religion. L’Europe, longtemps marquée par l’Inquisition, s’en est affranchie, non sans repenser de fond en comble son rapport aux Écritures. Ce matin-là à Manhattan, la souffrance du bâtiment ne primait plus sur celle des victimes. Car au-delà des tours, des avions, des nuages de poussière, des flammes, du béton, de l’acier et de la fumée, il y avait bel et bien une catastrophe humaine. Les attentats du 11 septembre 2001, ce sont près de 3000 morts et plus de 6000 blessés.
L’islam politique, cette idéologie d’extrême droite, prône la fusion entre l’islam et l’État. Son programme se résume en peu de mots : l’islam est religion et État à la fois et la charia est la constitution de cet État. Or, la charia se fonde sur la supériorité du musulman sur le non-musulman et sur la supériorité de l’homme sur la femme. Dans cet esprit, il n’est guère étonnant de constater que les droits des femmes répugnent aux islamistes. Les homosexuels les effraient tout autant. Les besoins pressants du corps les rendent fous. La laïcité leur fait horreur. Les valeurs républicaines et universelles sont leur principal ennemi. Mais à bien y regarder, la bataille se joue à plusieurs niveaux sur un fond limpide et transcendant, avec un refrain suave qui ronronne dans le creux de l’oreille de chacun d’entre nous et, avouons-le, devient de plus en plus hypnotisant. Les islamistes affublent et déguisent ainsi le réel en se revendiquant de concepts et d’ingrédients on ne peut plus séduisants, tels le « dialogue des cultures », le « dialogue inter-religieux », le « dialogue des civilisations », le « droit à la différence », le « respect de l’autre », la « liberté de choix », la « liberté de religion », l’« autodéfinition », l’« autodétermination », la « diversité », la « tolérance », l’« éthique », le « féminisme musulman », le « féminisme islamique », etc.
Autant de mots qui sont galvaudés, haïs et combattus jusqu’à la moelle en Orient, autant de mots qui sont déclarés pervers et immoraux en cette terre d’islam où sont broyées les valeurs démocratiques et qui, paradoxalement, servent de carburant à une machine infernale, extrêmement bien rodée, qui se déploie en Occident. En effet, les islamistes ont mis en sourdine leur projet d’Oumma (communauté politique des musulmans), celui de réunir sous la bannière de l’islam un milliard et demi (3) d’hommes et de femmes dans un même ensemble où l’autorité du califat (un régime politique fondé sur l’islam) serait rétablie. Leur rêve est d’abolir les frontières là où l’islam est majoritaire afin de réunir les musulmans au sein d’une même entité politique. Alors que là où il est encore minoritaire, les islamistes font tout pour que son expansion soit vigoureuse et rapide. Nous sommes loin des méthodes et de la rhétorique fascistes des islamistes algériens, impatients, bourrus et peu expérimentés, qui déclaraient sans cesse dans leurs prêches, dans leurs journaux (4) et sur la chaîne publique de la télévision algérienne que « la démocratie est impie » (kofr en arabe) en faisant régner l’ordre par les sabres et les kalachnikovs au tout début des années 1990. Nous sommes à mille lieues de l’apartheid sexuel, du fouet, de la lapidation, des pendaisons et des amputations de mains et de pieds, de l’extermination des minorités religieuses et linguistiques pratiquée quotidiennement en Arabie saoudite, au Soudan ou en Iran. Nous sommes encore plus éloignés de la tyrannie de ces étudiants de théologie, les talibans, qui ont interdit le sourire, les cerfs-volants et les perroquets. Tout ce qui fait peur à l’Occident est soigneusement mis de côté au profit d’un langage lisse qui lui est totalement compréhensible, c’est-à-dire son propre discours sur les droits de la personne. Bref, nous assistons à la mise sur pied d’une entreprise de communication d’une efficacité remarquable avec laquelle une étape importante de l’affrontement a été franchie, plus sournoise et totalement perfide. Alors que l’Occident n’a pas encore digéré le 11-Septembre, les islamistes ont fourbi leurs armes, accéléré leur cadence, recentré leurs objectifs et inauguré une nouvelle phase en adoptant un ton résolument plus rassurant.

Des Frères musulmans aux djihadistes

Cette imposture qui consiste à se draper dans une rhétorique de vertu pour tromper l’ennemi est bien connue en islam. Cette stratégie porte un nom, elle est appelée taqiyya (5), un mot connotant la crainte. D’ailleurs, une littérature très abondante en arabe est consacrée à ce concept. C’est dire l’importance qu’il revêt chez les musulmans. À l’origine utilisé par les chiites pour cacher leurs convictions religieuses par crainte de persécutions par les sunnites, majoritaires dans le monde musulman, la tromperie aux dépens des non-musulmans a revêtu une tout autre dimension au fil du temps. Certains théologiens, au service de l’islamisme, lui ont donné un fondement doctrinal, allant jusqu’à l’encourager, arguant que les musulmans qui vivent en Occident se trouvent désormais dans la situation qui était celle des chiites puisqu’ils vivent comme une minorité encerclée par ses ennemis traditionnels : les chrétiens, les juifs et les autres infidèles. Tout compte fait, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que la tromperie soit justifiée en temps de guerre ? Sun Tzu, Machiavel et Clausewitz n’ont-ils pas préconisé la ruse comme moyen incontournable pour atteindre leurs objectifs stratégiques ? À la différence que nul ne sait exactement où commence et surtout où se termine la sale besogne des islamistes. Une chose est sûre, leur théâtre d’opération est désormais « l’Occident impie et mécréant ». La guerre, rebaptisée djihad (6), se fait à l’insu de cet Occident à travers un très large réseau organisé de mosquées, d’œuvres de charité, de banques, d’écoles, de maisons d’édition et une multitude d’autres organisations islamiques, aussi diverses et redoutables les unes que les autres. Tous ces moyens ont été conçus, un à un, par la confrérie des Frères musulmans, la plus importante organisation islamiste en Occident, dont les membres, chassés du Moyen-Orient par les régimes nationalistes arabes au tout début des années 1960, s’y sont confortablement installés.
Depuis dix ans dans nos sociétés, chaque 11 septembre est l’occasion d’un état des lieux sur al-Qaïda, Ben Laden et le danger terroriste. Nous voulons comprendre, dans les moindres détails, ce qui nous est arrivé ce jour-là. Nous voulons tout élucider de cette tragédie vécue en direct. Mais qu’avons-nous vu au juste ? S’effondrer deux tours ? Le Wall Street dominateur et arrogant réduit en cendres ? Certes. Et puis… que n’avons-nous pas vu ? Ou plutôt, qu’est-ce que nous ne voulons pas voir ? Et si l’essentiel des enjeux auxquels nous confronte l’islamisme se résumait à cette dernière question, serions-nous prêts à l’admettre ?
Autrement dit, l’Occident veut-il vraiment gagner la bataille contre le terrorisme ? Et si oui, de quelle façon ? En fermant les yeux sur la corrélation évidente entre l’islam politique et le terrorisme ? En continuant de soutenir l’une des pires théocraties au monde, en l’occurrence, l’Arabie saoudite ? Un État reconnu pour financer un réseau extraordinaire d’organisations islamistes d’un bout à l’autre de la planète, des organisations vouées au djihad depuis une soixantaine d’années (7) ? Peut-on éradiquer le terrorisme en encourageant des dictatures et des régimes corrompus au Maghreb et au Moyen-Orient ? Peut-on bâtir un monde équilibré en l’absence d’équilibres politiques et sociaux au sein des États arabes et musulmans ? Peut-on envisager des solutions viables en fonçant tête baissée dans une ignoble guerre en Irak ? Peut-on prétendre à une justice internationale en laissant pourrir le conflit israélo-palestinien ?
Il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Il n’y a pire sourd que celui qui refuse d’entendre.

L’islamisme s’est totalement renouvelé. Ces trente dernières années, tout a été pensé et repensé dans les moindres détails, aussi bien le contenu, la forme du message que le style des messagers. Les « castings » sont de plus en plus exigeants en raison d’une nouvelle intelligentsia formée sur les bancs des universités occidentales et qui est venue prêter main-forte à l’une des idéologies les plus totalitaires de tous les temps. En quelques générations, des mutations importantes sont survenues dans la majorité des pays européens, d’abord démographiques puisque le nombre de musulmans est en nette progression (8). En Belgique, en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne comme aux Pays-Bas, des villes entières sont maintenant à majorité musulmane. Dans certains cas, nous pouvons même parler d’un phénomène de ghettoïsation. De plus, les jeunes générations ne se sont jamais imprégnées de la culture des pays d’origine de leurs parents. Les aînés qui constituaient une masse de travail à très faible coût vivaient dans le mythe du retour et ne se sont nullement souciés de pénétrer les structures de leurs sociétés d’accueil. Ces dernières, d’ailleurs, n’ont nullement investi dans l’intégration de ces travailleurs. C’est dans ce terreau que prend racine l’islamisme. C’est cette plaie que l’islamisme vient à la fois raviver, prétendre guérir, pour mieux la ressusciter. Olivier Roy (9) estime que le salafisme (10) (islam rigoriste) progresse rapidement en Europe chez les jeunes des deuxième et troisième générations issues de l’immigration. Les jeunes sont devenus plus religieux et plus orthodoxes que leurs parents, développant ainsi une forme de contre-culture à l’islam pratiqué par leurs ascendants. Cette nouvelle adhésion marque aussi une rupture culturelle avec les pays d’appartenance. Comme l’explique Gilles Kepel dans son essai À l’ouest d’Allah : « En se réclamant de l’islam – qu’ils chargent de significations fort diversifiées –, un certain nombre de jeunes Noirs des États-Unis, d’Indo-Pakistanais d’Angleterre ou de Maghrébins de France effectuent une rupture culturelle volontaire, sur une base d’identité communautaire, avec les valeurs dominantes de nations dont ils sont pour la plupart des citoyens de droit, mais qui selon eux, les excluent de fait (11). » Leur mission est de rétablir la dignité bafouée; la leur, celle de leurs parents, de la Palestine, de l’Afghanistan, de l’Irak et de tout autre territoire musulman blessé et dépouillé par l’Occident. À travers quoi ? À travers l’islam. Pas celui de leurs parents qui ont commencé à immigrer en Europe au cours de la Première Guerre mondiale. L’islam du « bled » (du pays d’origine) est totalement déclassé. Cela fait belle lurette que les jeunes islamistes ne se définissent plus comme les enfants de leurs parents mais comme les rejetons du néocolonialisme. L’islam de l’ouvrier qui priait le soir dans son gourbi après une partie de dominos ne les intéresse guère. Il est invisible, discret et inaudible. En définitive, il est tout ce que n’est pas le nouvel islam. L’héritage des aînés est liquidé. Leur modération est gênante. Leur humilité et leur discrétion sont à prohiber. Le nouvel islam de l’Occident n’est autre que celui des Frères musulmans : « l’islam social ». Selon ces derniers, chaque musulman est un vecteur potentiel d’islamisation. C’est par son prosélytisme que l’attitude des fils est aux antipodes de celle de leurs pères.
Dans son ouvrage Mon intime conviction, Tariq Ramadan, en s’adressant à cette nouvelle génération de militantes et militants, trace les grandes lignes de la démarche à suivre en leur demandant d’arrêter de se laisser traiter de « minorités » et de s’inscrire pleinement dans la participation citoyenne sur un pied d’égalité avec la « majorité » de la population. En d’autres mots, il s’agit de se revendiquer de l’Occident tout en se réclamant des dogmes islamiques et d’investir pleinement toutes les organisations de masse sans exception. Finalement, il ne faut négliger aucune problématique : « les questions sociales, l’enseignement, le chômage et l’emploi, la délinquance, la violence urbaine, les activités des partis politiques, les relations internationales, etc. (12). » Tout y passe… même les syndicats, les associations de parents d’élèves et les organisations féministes.

L’islam de la confrérie des Frères musulmans a brimé le processus de sécularisation des pays musulmans qui était bel et bien en marche avec l’arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal Atatürk (1881-1938), le 29 octobre 1923, et l’abolition du califat. Il a totalement noyé « l’islam ordinaire » en plus de paver la voie à l’islam djihadiste. Il ne fait aucun doute que les sanguinaires « djihadistes » ne sont que les dérivés d’autres brutes : les « Frères ». En déterrant le concept de djihad armé, ces derniers l’ont remis au goût du jour pour grossir les rangs des soldats d’Allah. Tout comme l’avait fait au Moyen Âge la redoutable et mystérieuse secte ismaélite des Assassins (13) (1090-1258) qui a entretenu une continuelle terreur en imposant une vision extrêmement rigoriste de l’islam par le recours aux assassinats politiques. Ses adeptes, à l’esprit meurtrier et à la mort résignés, commettaient leurs spectaculaires crimes en public, en pleine foule, impassibles et apaisés.
C’est peu dire qu’entre les « Frères » et les « djihadistes » il n’y a guère de rupture. Les seconds ne font que prolonger l’action des premiers. Prolongement naturel qui révèle une forme d’évolution logique dans les structures ainsi que dans les méthodes et une répartition tacite des rôles et des tâches. Entre les uns et les autres, nulle ambiguïté ne subsiste, le projet de société est le même : bâtir le royaume islamiste sur terre. Le modus operandi ainsi que la distribution du travail sont orientés vers un double objectif : faire plier l’Occident en le culpabilisant et maintenir l’Orient dans les ténèbres. À ce sujet, les commentaires de Tariq Ramadan à propos de la tentative d’attentat survenue le jour de Noël 2009 dans un avion de la Delta Airlines reliant Amsterdam à Détroit sont absolument éloquents. De passage à Toronto, il déclarait : « À un moment donné, vous avez des explosions marginales à condamner, mais qui révèlent des frustrations profondes et un mal-être profond. Ce mal-être, nous sommes beaucoup à le partager en Occident. Vous savez, en France, on parle de l’identité nationale, en Suisse, on interdit les minarets et au Canada, les propos se tendent. On sent bien qu’il y a des tensions qui sont en train de se créer. Le Canada d’aujourd’hui ce n’est pas le même que j’ai connu il y a dix ans. L’expression de ces actions-là révèle quand même un malaise (14). » Pour Ramadan, les attentats terroristes ne sont que des éléments « marginaux » qui s’insèrent dans un ensemble plus grand. Commis par des individus blessés qui réclament réparation, ils ne sont que l’expression de plaies béantes provoquées par un ordre occidental injuste et brutal. C’est en ce sens que le prédicateur est toujours là pour légitimer les attentats terroristes mais rarement pour les condamner.

Je suis d’ici et d’ailleurs

Une chose est sûre, la question du terrorisme, intimement liée à celle de l’islam politique, ne pourra se dénouer sans lever le voile sur certains tabous inhérents à l’islam, dont la nature du texte coranique, son impact et sa portée ainsi que la place de la charia dans le corpus législatif. Cet enjeu place l’Occident face à ses contradictions autant que les musulmans face à leurs limites. Pour dépasser ces limites, il faudra inéluctablement s’affranchir du règne de « l’intouchable », de « l’indiscutable », de « l’islamophobie » et de la « stigmatisation ». Cela confirme au moins une chose, la nécessité d’arrêter le naufrage politique aussi bien de l’Orient que de l’Occident et d’ouvrir un large débat, un débat éclairé et sincère, seul moyen, sans doute, de jeter des ponts entre les deux versants.
Les circonstances de ma vie m’ont amenée à m’interroger, très vite, très jeune, très tôt sur des questions complexes et fondamentales qui touchent à la place de l’islam dans les sociétés, bien avant que l’islam et ses manifestations ne soient au centre de l’actualité internationale. En réalité, depuis une vingtaine d’années, il n’y a pas un jour qui passe sans que je porte mon attention sur ces questions avec un double regard : occidental et oriental. Ce regard est le produit d’une identité plurielle totalement assumée et, bien entendu, d’un cheminement parsemé de va-et-vient entre « ici » et « là-bas ». D’emblée, je l’affirme, je suis imprégnée par cette poésie d’Orient qui me rend légère au point de susurrer à l’oreille de mon amoureux : « J’ai mille ans. J’ai un jour. Je suis née d’hier, je suis de demain. » Quant à l’Occident, je me régale de la liberté qu’il me procure et de la douceur qu’il m’offre. J’entretiens avec ma filiation un rapport d’une absolue clarté. C’est bien simple, je suis d’ici et d’ailleurs. Ma démarche, bien qu’elle soit empreinte d’une immense tendresse à l’égard de l’Orient, se caractérise par une exigence de lucidité.

Le monde musulman n’est pas marqué au sceau du fanatisme en raison de la nature même de l’islam, de son texte fondateur, ou d’une prétendue « culture » incompatible avec l’universel comme le soutiennent les thèses essentialistes et différentialistes. Le phénomène de l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques, dans lequel s’imbriquent des facteurs économiques, politiques, sociaux, culturels et religieux, s’observe depuis les premiers balbutiements de l’islam jusqu’à la monarchie des Saoud en Arabie saoudite et la naissance, en Égypte, de la confrérie des Frères musulmans, en passant par les Omeyyades et les Ottomans. L’islam politique est un produit de l’histoire, façonné par des conditions historiques et politiques. Il n’est pas né dans le vide et ne repose pas sur le néant. Il est soutenu et porté par un ensemble d’éléments qu’il est absolument nécessaire de connaître, de comprendre et d’analyser. Les sociétés musulmanes ne sont pas des sociétés désincarnées; elles ont une histoire. En s’y référant, nous sommes en mesure de jauger la portée et l’impact aussi bien de leurs avancées que de leurs soubresauts.
C’est pour amorcer cette réflexion que j’ai entrepris la rédaction de ce livre. Il est destiné à toutes celles et tous ceux qui se sont engagés dans cette entreprise. Il s’adresse à vous, toutes et tous, désireux de participer à cet immense chantier de rapprochement les uns des autres et de renouvellement perpétuel de la pensée humaine. À vous toutes et tous qui, compte tenu de l’ampleur et de la difficulté de la tâche, ne savez que faire, ni par où commencer. À vous toutes et tous qui, inlassablement, jour après jour, continuez de semer quelques graines ici et là sans trop y croire. À vous toutes et tous qui refusez de succomber aux chants de sirènes de l’extrême droite xénophobe et raciste. À vous toutes et tous qui, par dépit ou lassitude, avez déjà songé à vous réfugier dans le silence et à ne plus faire entendre vos voix. D’emblée, je vous avoue sans fard ni détour ma ressemblance. Il m’est arrivé de connaître ce désarroi. Il m’a fallu me réinventer, à plus d’une reprise, pour renaître de mes cendres et grandir de mes blessures. C’est, sans doute, à travers la plume que mon existence a rejoint la vôtre. Aujourd’hui, la mienne comprend de nombreux privilèges, dont le tout premier consiste à vivre dans un pays démocratique et à respirer la liberté. C’est ce qui me permet de me consacrer sereinement à l’acte d’écrire sans le poids des servitudes qui faisaient de moi, autrefois, une femme en sursis et un libre-penseur en cage.

La terreur intellectuelle

C’est devant l’intensité des débats dont j’ai été témoin alors que je faisais la promotion de Ma vie à contre-Coran (15) que j’ai entrepris la rédaction de cet ouvrage. Bien que mon premier rejeton intellectuel continue de m’occuper, ce nouvel élan m’a emportée, exactement comme l’avait fait le premier. Je poursuis donc ma réflexion sur l’islam politique. Il n’est pas aisé d’en parler. Par où commencer ? Comment faire en sorte qu’il y ait davantage de résistants et moins de pyromanes ? Comment passer du geste à l’acte, de la prise de conscience individuelle à la prise de conscience collective puis à la dynamique de changement ? De bien longs détours sont parfois nécessaires. Seule une fine connaissance des enjeux permet de proposer une analyse lucide. Je ne pouvais passer sous silence ces formidables moments d’échanges auxquels vous m’avez conviée et pendant lesquels j’ai tant appris. Ces rencontres, si passionnantes, m’ont menée d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre et d’un continent à l’autre, du Québec au reste du Canada, ou encore de l’Europe à l’Algérie. À vrai dire, je n’ai jamais senti autant de proximité dans les échanges tant les préoccupations sont partout les mêmes. Bien sûr, à Alger, mon éditeur, Arezki Ait-Larbi (16), a dû exercer des pressions considérables sur les autorités pour que mon livre puisse être édité et distribué légalement. Lors de mes déplacements en octobre 2010, la sécurité était constamment prise en compte. Cela étant, ce voyage fut un événement comme je n’aurais jamais pensé en vivre. J’ai été accueillie à la librairie des Beaux-Arts, rue Didouche-Mourad, en plein centre-ville d’Alger, l’un des derniers bastions culturels qui a vu défiler Albert Camus, Mouloud Mammeri, Emmanuel Roblès, Tahar Djaout ou encore Rachid Mimouni, pour ne citer que ceux-là. Lieu symbolique de la mémoire culturelle de la capitale, elle continue d’occuper une place privilégiée. Vincent Grau, son ancien gérant, l’un des rares Français qui avaient refusé de quitter l’Algérie au début des années 1990, a été assassiné le 21 février 1994 devant la porte de la librairie. Boussad Ouadi, gérant et directeur des éditions Inasen, a failli être expulsé de l’établissement en mai 2009 après la publication de quelques titres dérangeants. Bien entendu, dans un pays comme l’Algérie où la culture est constamment mise à mal par un pouvoir autoritaire et corrompu, les professionnels du livre n’occupent pas de simples fonctions, ils incarnent la mémoire et le patrimoine de tout un peuple. Ce qui prend la forme d’un combat au quotidien. Le 8 novembre 2010, Arezki Ait-Larbi m’annonçait qu’il avait un problème avec la distribution de mon livre… en Kabylie ! « Mon distributeur habituel a refusé de s’en occuper au nom de ses “convictions religieuses” ! En représailles, j’ai résilié le contrat qui nous liait pour les prochaines publications, au nom de mes convictions philosophiques ! Demain matin, j’ai rendez-vous avec un autre distributeur. » Pendant mon séjour, la librairie Multilivres de Omar Cheikh à Tizi-Ouzou a organisé une séance de dédicace qui a connu une bonne affluence et j’en suis sortie les bras chargés de cadeaux.

En Algérie, lors du lancement de Ma vie à contre-Coran, on m’a demandé de justifier mon titre (17) et cela a suscité des échanges riches et vigoureux, mais, dans certains milieux de l’intelligentsia parisienne, on me l’a carrément reproché, non pas d’une façon ouverte mais sournoise et perfide. Est-ce à dire que la liberté de ton était mieux admise à Alger, dans cette petite salle qui réunissait des militants du Parti pour la laïcité et la démocratie (PLD), ou encore autour de cette chaleureuse table de restaurant à Tizi-Ouzou, qui comptait des militants de la cause berbère, que dans certains salons de Saint-Germain-des-Prés ? Est-ce à dire que la rectitude politique est devenue à Paris, Londres, Bruxelles, Berlin et Montréal un régime de terreur intellectuelle qu’il est risqué de défier ? Certainement. Qu’importe, je ne suis pas de ceux qui prennent la plume pour gagner des galons. Je suis entrée dans l’écriture par la porte étroite de la survie. J’y ai atterri par inadvertance. Je tremble à l’idée de m’y installer confortablement. Je me languis déjà de ces jours de grande adversité. Je ne suis pas de ceux qui « consomment » la liberté comme on consomme du Nutella, c’est-à-dire avec modération. Une chose est sûre, il y a peu de chances que je meure d’une overdose de Nutella.
Je sais qu’un puissant intérêt vous anime pour ces sujets brûlants de l’actualité. Je sais aussi que de graves entorses aux droits des femmes et à la laïcité vous déplaisent, vous blessent et vous font horreur. Je sais également que la situation précaire de nombreux immigrants vous préoccupe tout autant. La montée de l’extrême droite en Europe vous indigne. La terrible mal-vie des populations dans le Maghreb et dans le monde arabe vous révolte. Moi aussi. Oui, je l’avoue, ce combat est éreintant. Je sais surtout que tout cela ne peut continuer indéfiniment. Il faut savoir crever l’abcès et assumer les ruptures idéologiques qui s’imposent. Cela s’appelle avoir un débat d’idées. Tout un pari ! Dans un Québec où trop souvent la recherche du consensus se fait au détriment des principes, le moindre échange d’idées un peu vif est vécu comme un drame, une bavure et une offense. J’ai réalisé que les usages n’étaient pas si différents ailleurs. Pour ma part, j’ai décidé de prendre mes responsabilités et de faire le point sur l’ensemble de mes divergences intellectuelles avec une partie de la gauche et des féministes, et ce, quel qu’en soit le prix. D’avance, j’accepte de prendre le risque. Car en définitive, je suis habitée par une forme de béatitude orientale.

Entre le peuple et les bien-pensants, le fossé se creuse

Tout au long des années 2009, 2010 et 2011, j’ai été témoin de graves dérives et manipulations pour faire avorter tout débat d’idées lorsqu’il était question de laïcité, de voile islamique ou encore d’immigration. Délaissant tout esprit critique, quelques figures réputées « inattaquables » ont essayé de monopoliser la parole publique pour semer la confusion dans les esprits. Ces figures connues ont choisi de dérouler le tapis rouge, dans notre pays, à des pratiques archaïques et rétrogrades promues par un islam réactionnaire. Le 17 mars 2010, lors du bulletin de nouvelles en soirée, la télévision de Radio-Canada a diffusé une entrevue avec Gérard Bouchard (18), ancien coprésident de la commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d’accommodement, dans laquelle il critiquait la proposition du Parti Québécois d’interdire le port des signes religieux dans l’ensemble de la fonction publique et du secteur parapublic et annonçait, d’un ton très grave, qu’une telle loi serait : « ingérable, irréaliste, scandaleuse, elle mènerait à la désobéissance civile, elle ferait sauter l’ordre social et, finalement, le Québec serait montré du doigt partout à l’étranger. […] C’est les Américains qui diraient à côté, là, eh !, qu’est-ce qui vous prend là, vous autres là, les petits minables, là ? […] Il y aurait de la désobéissance civile, Madame. De la désobéissance civile. Le Québec se retrouverait avec une crise énorme à l’intérieur. En plus d’un problème considérable à l’échelle internationale. On aurait tous les tribunaux à dos. Puis, pas seulement la Cour suprême, là. À commencer par nos tribunaux à nous. Notre Charte. Tous les traités internationaux. Le Québec serait pointé du doigt partout ». Ouf, toute une diatribe ! Dans un souci d’informer adéquatement son public, il aurait fallu que Radio-Canada fasse un état des lieux des pratiques en cours en Europe, par exemple, pour ne pas laisser la confusion, voire la désinformation, prendre le dessus. Exercice qu’a fait Jean François Lisée (19) dans son blogue, le lendemain, et qui montre bien qu’en France, en Belgique, en Allemagne et à l’échelle de toute l’Europe des règlements, des lois, des chartes, des avis, des protocoles sont mis en place pour bannir les signes religieux de l’école et de la fonction publique sans que cela mène à de quelconques poursuites ou à une forme de désobéissance civile.
Le meilleur exemple à donner en la matière, c’est la loi française adoptée en mars 2004 qui a banni le port des signes religieux ostensibles à l’école. Loi qui, rappelons-le, a bénéficié du soutien de la majorité des musulmans dans ce pays, à l’exception, bien évidemment, des islamistes. Ces derniers, à leur tête Tariq Ramadan, ont même mené une campagne incroyable pour faire plier le gouvernement français. L’histoire retiendra que même la prise en otage des deux journalistes français Georges Malbrunot et Christian Chesnot par l’Armée islamique en Irak (20), survenue le 20 août 2004, n’a pas eu raison de la volonté de l’État d’aller de l’avant. Mais tout cela, Bouchard l’a oublié. Il devait probablement être totalement désespéré, ce soir-là, pour déverser autant de contre-vérités sur les ondes de la chaîne nationale !

Cette façon de faire des élites multiculturalistes et tiers-mondistes est devenue classique. Ces élites trop souvent se cachent derrière leurs titres, leur passé, leurs micros, leurs plumes ou leurs fonctions actuelles pour imposer une forme de rectitude politique. Aux questionnements légitimes, elles appliquent le bâillon. Aux inquiétudes sincères, elles opposent le mépris et des contre-vérités. Leurs arguments ambigus, confus et même malhonnêtes reposent sur… pas grand-chose. Aucune logique scientifique, aucune connaissance des sujets, aucune méthode rationnelle ne les étayent. Seul un parti pris idéologique les justifie. Et lorsqu’elles n’arrivent pas à imposer leur « prêt à penser », elles fourbissent leurs plaidoiries. Et les voilà qui accusent de racisme, d’intolérance et de xénophobie quiconque émet une quelconque objection ! La lettre grotesque (21) de Benoit Renaud, secrétaire général de Québec solidaire (QS, parti féministe, écologiste et altermondialiste), en est une bonne illustration. On y retrouve notamment tous les ingrédients d’une pensée étriquée et figée dans le schéma des antagonismes des pires années de la guerre froide. Prisme politique, bien entendu, totalement dépassé. « Je considère que le congrès de QS a fait preuve d’un grand courage politique et a osé aller à contre-courant en ce qui concerne la xénophobie ambiante dont les fanatiques de la laïcité constituent la branche “progressiste” », peut-on lire dans sa lettre publiée dans Le Devoir.

De quelle « xénophobie ambiante » parle-t-on au juste ? Comment s’exprime-t-elle dans la société et à travers qui ? Quelles sont les forces politiques qui l’encouragent ? Qui sont les « fanatiques de la laïcité » ? Que leur reproche-t-on ? Pour l’immigrante et la citoyenne du monde que je suis, difficile d’imaginer un peuple plus accueillant que les Québécois. Ici, la « fierté » n’est guère un sport national ! L’affirmation de soi est presque une hérésie. Faire de la place à l’Autre est une banalité largement répandue. Ce qui est encore plus troublant quant à la position de Québec solidaire, c’est la contribution interne de son secrétaire général lors du congrès tenu par son parti en 2009, où là, il ne s’est pas gêné pour aller jusqu’au fin fond de sa pensée en accusant de racisme ceux qui sont contre le port du voile islamique. C’est à peine si nous n’assistons pas à une apologie du djihad. Pour certains « progressistes » qui se sont spécialisés dans le dénigrement de l’Occident, il est clairement plus rassurant de vivre avec le fantasme de la « xénophobie ambiante » que de dénoncer les forces d’extrême droite qui torpillent les communautés immigrantes.
Mais il y a pire ! En Grande-Bretagne, dans certains milieux de la gauche radicale, la dérive est encore plus terrible. « En 2001, Bob Pitt, un militant qui se prétend socialiste, a condamné dans Weekly Worker, l’hebdomadaire du parti communiste britannique, la prétendue “arrogance raciste” de ceux qui refusaient de défendre les talibans parce que ce mouvement n’était pas progressiste ! Le même Bob Pitt a créé un site de surveillance de l’islamophobie (Islamophobia Watch) (22). »

Pour les islamistes, l’opportunité que leur offrent sur un plateau d’argent leurs nouveaux alliés est trop belle ! Les fascistes verts ont appris qu’ils pouvaient faire taire presque tout un chacun en utilisant à profusion les accusations de xénophobie, de racisme et… d’islamophobie. Certes, les larges réseaux des islamistes en Occident ont contribué à leur succès. Mais leur irrésistible ascension vers le pouvoir n’aurait pas été possible si les élites intellectuelles, politiques et médiatiques avaient été plus vigilantes, moins naïves et avaient donné plus d’attention à la substance qu’à la rhétorique. L’abandon par une bonne partie de ces élites des valeurs de l’égalité et de la laïcité, le mépris de leur propre culture, la culpabilisation à outrance de la majorité francophone ont créé une cassure importante entre le peuple et ces dernières. S’ajoute à cela la tangente dangereuse qu’ont prise les « accommodements raisonnables » en glissant vers des accommodements politico-religieux.

Au fil du temps, un fossé de plus en plus profond s’est creusé entre ceux qui sont favorables au voile islamique et ceux qui sont contre, entre ceux qui considèrent le phénomène de l’islam politique marginal (23) et ceux qui digèrent mal le déchaînement des crimes d’honneur et du contrôle de la sexualité des femmes, entre ceux qui soutiennent la fragmentation de l’école publique et ceux qui militent en faveur d’une école citoyenne, entre ceux qui renforcent la ghettoïsation des immigrants et ceux qui souhaitent leur pleine intégration, entre ceux qui défendent une société multiculturelle et ceux qui sont désireux de bâtir une société à partir de valeurs communes. Entre tous ces antagonismes, le divorce est désormais consommé. Un sondage réalisé en 2010 confirme ce que nous savions déjà : « L’opinion des Québécois n’a d’ailleurs pas bougé depuis trois ans. Le 10 janvier 2007, un sondage Léger Marketing mettait en relief que 83 % des citoyens s’opposaient aux accommodements raisonnables. Les répondants souhaitaient que les immigrants respectent les lois et règlements du Québec, même si cela va à l’encontre de certaines croyances religieuses (24). » Le même coup de sonde confirmait que 75 % des répondants estiment que le gouvernement du Québec est « trop accommodant » relativement aux demandes d’accommodements liés à des motifs religieux. Mais la crise de confiance est d’abord celle d’une grille de lecture dépassée, inversée, erronée, qui ne colle plus à la réalité.

Le multiculturalisme : cheval de Troie de l’islam politique

En Grande-Bretagne, les attitudes des élites sont comparables à celles d’ici et la colère de la population ne cesse, quant à elle, de croître. Deux observateurs (25) de la scène européenne notent que « 80 % des Britanniques pensent que la police et les hommes politiques, beaucoup trop tolérants avec les musulmans, encouragent les positions les plus extrêmes. Presque tous s’attendent à de nouveaux actes terroristes. 81 % estiment que ceux qui attisent la haine religieuse devraient être expulsés vers leur pays d’origine. » Ils rapportent également qu’au Danemark, une enquête d’opinion effectuée en 2000 par le quotidien Berlingske, le plus ancien du pays, montrait que 91 % des Danois estimaient nécessaire de se battre pour les valeurs fondamentales de leur société, comme l’égalité des sexes, et qu’on ne pouvait pas librement leur en substituer d’autres, contraires ou alternatives, quand on habitait dans ce pays. Depuis que les attentats de Londres ont crûment révélé une réalité qui avait jusque-là échappé à l’intelligentsia locale, la Grande-Bretagne se cherche, prenant conscience des limites de son modèle d’intégration qui encourageait activement l’affirmation des différences culturelles et religieuses tout en niant la culture britannique.

Ce qui fait dire au politologue Ernst Hillebrand, directeur du bureau de Paris de la Fondation Friedrich Ebert : « Même en faisant abstraction du désastre absolu, en matière interculturelle, que représente le terrorisme islamiste, les résultats de cette politique sont tout sauf convaincants : la Grande-Bretagne “évolue insidieusement vers une société où règne la ségrégation”, déclarait ainsi il y a quelques mois Trevor Philips, président de la Commission for Racial Equity, commission nationale de lutte contre les discriminations (26). »
En octobre 2010, la chancelière allemande Angela Merkel annonçait l’échec du multiculturalisme (27) alors que son pays se passionnait pour le brûlot anti-islamiste du social-démocrate Thilo Sarrazin, L’Allemagne va à sa perte (28), que la jeune illustratrice Eva Schwingenheuer (29) lançait un pavé dans la mare avec un recueil décapant intitulé Burka, et que la féministe Alice Schwazer (30), fondatrice et éditrice du prestigieux magazine féminin EMMA, publiait un recueil de textes sur l’islam politique dans le monde. La déclaration de Merkel a relancé le débat sur l’immigration et plus largement sur la capacité de l’Allemagne à renouveler son modèle. C’est la fin d’une illusion, celle des cultures qui cohabitent joyeusement ensemble dans la tolérance parfaite sans jamais se mélanger, un sentiment partagé par les Néerlandais.

Les Pays-Bas, fondés sur le système de la pilarisation (31) (du néerlandais « verzuiling »), qui avaient offert aux populations immigrantes un monde parallèle pourvu de son système éducatif propre, de services sociaux ainsi que de médias et de syndicats distincts, n’arrivent toujours pas à se relever de l’assassinat brutal du réalisateur Theo Van Gogh (32) par le jeune islamiste maroco-hollandais Mohammed Bouyeri, âgé alors de 26 ans, le 2 novembre 2004. Les Pays-Bas cherchent fiévreusement la solution et l’extrême droite gagne toujours un peu plus de terrain. Que s’est-il passé ? En s’ouvrant pendant des décennies à l’immigration, le pays a-t-il omis de transmettre ne serait-ce que quelques valeurs fondamentales du vivre-ensemble ? C’est la question qui hante désormais de nombreux Néerlandais (33). Comment est-il possible de bâtir une société sans partager une langue commune, une culture commune, une histoire commune et un minimum de mémoire ? Système pervers par définition, le multiculturalisme a fragmenté l’espace public, ethnicisé les problèmes sociaux et politiques, poussé les immigrants à se réfugier dans une identité exclusive préfabriquée d’appartenance d’origine. Cette doctrine qui mine les fondements politiques de la démocratie met à rude épreuve le vivre-ensemble et s’essouffle un peu partout.

De vives discussions ont gagné tout le Canada au sujet de questions aussi sensibles que le multiculturalisme (34), l’immigration, l’intégration, la place du religieux et de l’islam dans la société. D’ailleurs, le journal anglophone The Globe and Mail (35), après avoir chanté pendant quatre décennies les louanges du multiculturalisme canadien, a publié en octobre 2010 une série d’excellents reportages très étoffés pour en montrer les limites et les contradictions. Rétablir des règles communes de fonctionnement, essentielles pour le vivre-ensemble, est un bon début pour l’intégration, reconnaissait le quotidien anglophone. « Notre point de bascule est près d’arriver, avertissait Margaret Wente, éditorialiste au même quotidien, et lorsqu’il arrivera, il n’y aura pas de retour possible (36). » Le Toronto Star a pour sa part consacré de nombreux éditoriaux (37) critiques au multiculturalisme. L’héritage de Trudeau, jamais digéré par une grande partie des Québécois, est sévèrement remis en cause non seulement dans la Belle Province mais aussi dans le reste du pays. Dans une société atomisée, nul ne sait à quoi au juste l’on invite les nouveaux arrivants à s’intégrer. Difficile de se faire une idée des valeurs essentielles d’une société alors que tout est mis en place pour les transgresser au nom d’une supposée liberté religieuse.

Et nous, qu’en est-il de nous ? Sommes-nous réduits à n’être que de simples figurants ? Sommes-nous devenus les spectateurs d’une désolation abominable qui ne dit pas encore son nom ? Par « nous », j’entends des citoyens d’ici et là qui voyons un monde se défaire et des valeurs s’effilocher, peu à peu, sans être en mesure d’arrêter la progression de ce mal planétaire qui a quitté le Levant, sans nostalgie aucune, pour enjamber le siècle et se nicher au cœur de l’Occident. Que faire contre les Tartuffe de la polygamie et du voile islamique qui n’ont jamais été aussi exubérants et volubiles que dans le giron de la « tolérance » et de « la liberté religieuse » occidentales ? Que leur dire lorsqu’ils nous chantent, sans complexe, les louanges d’un islam fantasmé alors qu’il n’est que pure désolation d’un bout à l’autre de la planète ? Comment réagir lorsque l’arsenal des partisans du relativisme culturel, dans l’indifférence totale et obstinée du sort réservé à des millions de musulmans dans le monde qui subissent les affres de l’islamisme dans leur chair, se met au service de cette idéologie totalitaire pour traiter de raciste et de xénophobe quiconque ose encore défendre les valeurs universelles ? Comment, quand et pourquoi cette alliance liberticide s’est-elle orchestrée ? Une chose est sûre, volant au secours de la barbarie islamiste, lâchant au passage les musulmans laïques et féministes, ces nouveaux idiots utiles, pétris de culpabilité coloniale ont décerné au fascisme vert les titres de noblesse que l’Histoire lui a toujours refusés. En confondant les bourreaux avec les victimes et en déguisant les fondamentalistes en progressistes, ils ne font que participer à la mise en échec des seconds. Les premiers peuvent s’en réjouir. Les brèches ouvertes par la vigilance défaillante de leurs nouveaux « camarades » ne sont pas prêtes de se refermer. Tout compte fait, qu’importe que l’islam politique sème le chaos et la mort à une échelle infiniment plus grande ! Tant pis si ces nouvelles noces islamo-gauchistes se célèbrent sur les décombres et les cendres de l’Orient.

Les idiots utiles au service du fascisme vert

Et pourtant, à bien y penser, les prémices de cette dérive du Front anti-impérialiste (38) couvent dans les tréfonds de la révolution islamique de Khomeiny (1902-1989) qui, en février 1979, quitte sa banlieue parisienne de Neauphle-le-Château pour Téhéran. Le messie enturbanné arrive et la terreur avec. Les mâchoires affamées des échafauds vont bientôt se mettre au service du Guide suprême et fonctionner à plein régime. Le ministère du « Bien et du Mal » s’apprête à entrer en action. Le carnaval des interdits va bientôt commencer. « Les gestionnaires de la croyance » et « de la morale » font un dernier survol de la liste des gestes à bannir. Impatients de formater l’amour, les basandji (la police des mœurs) en rappellent la fonction principale : regarder impétueusement vers le ciel. Bientôt, les milices vont scruter la moindre parcelle de corps dénudé des femmes. Alors que leur sexe est déjà devenu une affaire d’État, à celui des hommes se rattache la promesse d’Allah avec ses 72 houris (ou 70 selon certaines sources) aux grands yeux, à la peau blanche, et aux vulves appétissantes. Dans ce paradis hypersexualisé, les houris restent toujours vierges et le pénis des élus ne faiblit jamais. Le sperme gicle et regicle. Bref, érection et jouissance sont éternelles. Les délices de l’au-delà sont réservés aux plus méritants. Ici-bas, tous s’attellent à servir Allah. La Révolution, quant à elle, est déjà bien en marche et ne peut s’encombrer d’épanchements amoureux. Seule la « spiritualité » a droit au chapitre. Michel Foucault ne croyait-il pas avoir trouvé dans la révolution islamiste ce qui fait tant défaut à l’Europe ? « La spiritualisation de la politique (39) » ? Eh bien, une trentaine d’années plus tard, nous savons sur le dos de qui repose cette sordide illusion : sur le dos des femmes, de la jeunesse et des démocrates iraniens !

Lorsque des intellectuels tournent le dos aux Lumières pour figer les peuples sous la loupe de la spiritualité, il n’y a plus d’hommes et de femmes. Il n’y a plus de luttes collectives. Il n’y a que des fidèles. Il n’y a que des communautés de croyants et des mollahs. Il n’y a plus qu’Allah et son éden pour panser les plaies des « dominés ». Comment s’est clos ce fabuleux chapitre iranien où tout était encore possible ? Pourquoi le passage d’un monde tyrannique à un monde meilleur ne s’est-il pas réalisé ? De quelle façon le désir de la Révolution a cédé le pas à l’univers des ténèbres, de la bestialité et de la barbarie ? Chahla Chafik, féministe iranienne exilée à Paris au début des années 1980, a consacré un livre (40) à la question, dans lequel elle passe au peigne fin toute cette période cruciale pour son pays à travers les témoignages de résistants embastillés par le régime islamiste. Elle raconte aussi de quelle façon Khomeiny a mis en œuvre une répression totale en s’ingérant dans tous les domaines de la vie dans le but de façonner la société et de fabriquer l’Homo islamicus.

Bien que les raisons de ce cafouillage cauchemardesque soient multiples, il n’en demeure pas moins que la confusion idéologique de la gauche, sa désorientation politique et ses égarements stratégiques – notamment son alliance avec les islamistes – ont fait passer l’Iran à côté d’une opportunité historique. L’accumulation de ces erreurs monumentales a permis à la dictature des pasdaran (gardiens de la Révolution) de clore rapidement l’épisode révolutionnaire. Prenant le contre-pied de ce choc terrible qui balaye les aspirations d’un peuple, trop longtemps muselé par la brutale dictature du Shah, des centaines de milliers de femmes ont manifesté, le 8 mars 1979, dans les rues de Téhéran et d’autres villes contre le port obligatoire du voile islamique. Elles marchent alors tête nue, convaincues que l’égalité ne peut rimer avec l’apartheid sexuel. Elles déferlent dans les rues, assumant pleinement la liberté de leur corps. Elles avancent à visage découvert, dénonçant la cruauté d’un régime qui, aussitôt au pouvoir, emprisonne et pend ses opposants politiques (41). Elles sont déjà en première ligne des protestations populaires et le resteront tant et aussi longtemps que la République islamique, qu’elle soit dirigée par Rafsandjani, Khatami ou Ahmadinejad, continuera de confisquer leur pays, d’emprisonner leur corps, de piétiner leurs droits et de voler leurs rêves.

Les liaisons fatales et dangereuses

Depuis quelques années, des convergences successives et des passerelles de plus en plus nombreuses se sont tissées entre une partie de la gauche et des organisations islamistes. Ces liaisons dangereuses, incroyables et obscènes, ont provoqué des lésions fatales dans le corps doctrinal de cette famille politique. Forts de cette nouvelle alliance inespérée, les islamistes ont multiplié leurs demandes, on a assisté à une surenchère des requêtes. Et après tout, pourquoi ne pas remplacer les lois civiles par une justice d’abattoir lorsqu’il est question du droit familial ? L’idée qui a fait son chemin au Canada avec les tribunaux islamiques (42) a été abandonnée en raison d’une forte mobilisation. Pour combien de temps ? La question demeure entière compte tenu des aspirations que nourrissent certains de défaire les structures sociales démocratiques pour les remplacer par des lois et des pratiques islamiques. En somme, « ce n’est que partie remise », disent les plus chauds partisans de la charia au Canada. L’idée n’est pas morte. Loin s’en faut. Dans la tête des islamistes anglais, elle a même germé et ce dont rêvaient leurs « Frères » canadiens a fini par prendre forme, chez eux, en Grande-Bretagne.

Cette bataille impitoyable entre modernistes et intégristes à laquelle nous assistons s’inscrit dans une histoire contemporaine plus globale qui prend racine en Arabie à l’ère de l’avènement de l’islam au VIIe siècle, où s’affrontent deux écoles de pensée antagoniques, l’une rationaliste, mutazilite (43) et l’autre fondamentaliste, hanbalite (44). C’est d’ailleurs de cette dernière doctrine, qui prône une lecture littéraliste du Coran, que s’inspire le wahhabisme. Ce courant intégriste fondé en 1745 par Mohammed ibn Abd al-Wahhab (1703-1792) – dont se réclame la confrérie des Frères musulmans – a tracé le chemin au djihad international. Menacée par une poussée nationaliste et laïque qui traverse le monde arabe, la famille Saoud, qui a bâti sa légitimité politique et historique sur la garde des lieux saints de l’islam qu’elle a usurpée en 1926 à la famille Hachémite avec la complicité des Britanniques, s’est activée sur deux fronts pour désamorcer les menaces. Le premier a consisté à financer les groupes islamistes dans le monde arabe et musulman pour éradiquer les groupes de gauche et le deuxième à soutenir des structures politiques, religieuses et culturelles de contrôle de l’islam dans le monde entier.

C’est à cette logique que correspond l’installation à Genève dans les années 1960 de Saïd Ramadan (1926-1995), gendre de Hassan al-Banna (1906-1949), le fondateur de la confrérie des Frères musulmans et père de Tariq et Hani Ramadan, dont l’objectif principal était de répandre l’idéologie de la Confrérie à travers l’Europe et l’Amérique du Nord avec pour leitmotiv : « L’islam est religion et État, Coran et glaive, culte et commandement, patrie et citoyenneté. Dieu est notre but, le Prophète notre modèle, le Coran notre loi, le djihad notre voie, le martyre notre vœu (45). »
En plus d’étendre le réseau de leurs organisations dans presque tous les pays occidentaux, leur « travail à plusieurs dimensions » repose sur l’endoctrinement des musulmans pour en faire des islamistes actifs. Convaincue que seul le travail à long terme finira par donner des fruits, la Confrérie les « encadre » et les encourage à participer activement à la vie politique et sociale de leur Cité en investissant massivement les organisations à caractère social. Pour mettre à exécution cette stratégie « étapiste » de conquête par la « base », la Confrérie dispose désormais d’atouts importants : une manne financière considérable, des « alliés inattendus » et cinq décennies « d’étroits » contacts avec l’Occident.

Désormais, rien n’échappe aux « Frères », ni les rouages, ni les mécanismes, ni le langage, ni les failles, ni même l’habitus de l’homme occidental. De leur expérience moyen-orientale, ils ont appris l’essentiel : la ruse, la patience et surtout la persévérance. Ils ne brandissent plus les épées mais bel et bien leurs passeports européens et nord-américains, de la même façon que l’avait fait Tariq Ramadan, dans un geste théâtral, au Bourget en France devant une foule de fidèles en délire alors qu’il assistait à la kermesse annuelle de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), organisme affilié aux Frères musulmans – une façon de dire que les musulmans constituent un potentiel électoral non négligeable, qu’il en est le porte-parole et qu’il est désormais incontournable.
Qu’on se le tienne pour dit, la conquête de l’Occident se fera de l’intérieur ! « Nous vous dominerons au moyen de vos lois », lançait, en Allemagne, le sordide imam Izmir, alors que Rached Ghannouchi, leader du parti islamiste tunisien Ennahda en exil à Londres, expliquait en ces mots, à un journaliste français de L’Express, pourquoi il se réjouissait de vivre en Europe : « Je peux vivre tranquillement dans des pays comme la Grande-Bretagne ou la France, où la liberté confessionnelle est respectée. En Angleterre, il y a un parti islamique… Mais pas en Tunisie ! Pas en Égypte ! Si j’ai le choix entre vivre dans un pays musulman sans liberté et un pays laïque où existe la liberté, je choisis le second ! Il est sans doute plus proche de l’islam que le prétendu État musulman (46)…  » Dans son émission phare de la chaîne satellitaire qatarie al-Jazira, La charia et la vie, consacrée le 6 décembre 2009 au vote suisse, le « turbo-prédicateur » Youssef al-Qaradawi (47), la référence ultime des Frères musulmans, assure que la conquête islamique aura lieu et que tous les êtres humains se retrouveront unis par la parole de Dieu.

À quand un aggiornamento musulman ? 

S’il ne fait aucun doute que la confession musulmane, en Occident, a droit à l’égalité devant la loi quant à l’exercice du culte, au regard de l’histoire elle n’est pas égale au christianisme. La reconnaissance de la liberté de pensée et de conscience est le principal défi des musulmans. Le règne de la censure, des assassinats et de la lapidation doit cesser. Les fatwas qui rendent sataniques les livres et les écrivains doivent cesser. L’interdiction de penser et de débattre doit être levée. La négation de l’individu et l’apologie de la tribu doivent être dépassées. Bien qu’il y ait eu, qu’il y ait encore, et qu’il continuera à y avoir en son sein des courants rationalistes, l’islam ne s’est jamais vraiment réformé. Encore faudrait-il que l’on ose invoquer cette nécessaire réforme au lieu d’accepter l’islam tel qu’il se présente aujourd’hui, c’est-à-dire comme une fatalité, comme l’otage des islamistes.

Cette fatalité, des musulmans eux-mêmes la refuse, qu’ils soient croyants, laïques, agnostiques ou encore militants du rationalisme athée. Mohamed Arkoun (1928-2010), l’un des intellectuels musulmans libéraux les plus influents, a exprimé les conditions de cette réforme en termes de « subversion » de la pensée islamique, qui lui permettrait de rejoindre le monde moderne et la laïcité qu’il qualifie de « fille de la modernité ». « Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée : censure officielle par les États et censure des mouvements islamistes. Dans les deux cas, la pensée moderne et ses acquis scientifiques sont rejetés ou, au mieux, marginalisés. L’enseignement de la religion, l’islam à l’exclusion des autres, est sous la dépendance de l’orthodoxie fondamentaliste (48). » Nous sommes nombreux à partager cette même conviction avec une certitude : on ne peut continuer de se tenir à l’écart du destin universel de l’humanité. Le chemin que nous poursuivons mènera un jour, fût-ce cent ans après notre mort, à l’affranchissement du règne de l’absolu. Pour l’heure, l’islam, gangréné par l’islamisme, ankylosé par des siècles d’une pensée dogmatique, attend toujours son médecin.

Si la résistance intellectuelle qui a détrôné la scolastique médiévale a marqué la philosophie européenne, le mouvement rationaliste des mutazilites a totalement été englouti par la vague hanbalite et les géants comme Kassem Amin (1863-1908), Tahar Haddad (1899-1935) et Taha Hussein (1889-1973) ont été déclarés hérétiques par la caste des oulémas. Le premier a publié, en 1899 au Caire, La libération de la femme, un pamphlet qui prônait l’abandon du voile. Il considérait qu’« imposer le hidjab à la femme est la plus dure et la plus horrible forme d’esclavage ». Quant au second, Tahar Haddad, il a, au début du XXe siècle, activement milité dans son pays, la Tunisie, contre la polygamie, alors que Taha Hussein s’est fait connaître pour sa critique acerbe des structures sociales et religieuses dans le monde arabe. La Renaissance, avec Érasme, avec le génie de Montaigne et avec l’immense figure de Spinoza, pour ne nommer que ceux-là, a rendu possible la fin d’une ère et le début d’une autre. À quand maintenant un aggiornamento musulman ?

De l’indignation individuelle à la prise de conscience collective

Certes, l’analyse que je présente dans les pages qui suivent met l’accent sur l’énormité de la tâche que nous avons à accomplir. Cependant, ma démarche ne vise surtout pas à vous décourager. Bien au contraire, je demeure convaincue que nous pouvons encore faire beaucoup dans ce monde embrumé et injuste pour transmettre et implanter une perspective véritablement humaniste, laïque et féministe. En réalité, tout est encore possible, pour autant que l’on comprenne les véritables enjeux et les dynamiques géopolitiques qui sous-tendent l’avènement et la progression de l’islam politique. « Vous pensez que tout simplement parce qu’il a déjà eu lieu le passé est achevé et inaltérable », écrit Milan Kundera dans La vie est ailleurs. « Oh non, le passé est vêtu de taffetas multicolore et chaque fois que nous le regardons nous voyons une couleur différente. » C’est précisément ce passé qui est en jeu. Il est bon de se rappeler jusqu’à quel point, avec quel zèle, avec quelle absence de défiance, les pays occidentaux ont semé les graines dont ils récoltent aujourd’hui les fruits amers. Si ce n’est de la prédestination, cela y ressemble. Comprendre le passé est un impératif. L’histoire avance. Les conditions de l’émancipation humaine évoluent avec le temps. Segmenter l’humanité, c’est rompre avec l’émancipation. En chacun de nous loge un espoir qui ne demande qu’à grandir. Cet espoir ne pourra prendre son envol sans votre engagement. Ce qu’il faudrait désormais, c’est moins un goût de révoltes individuelles qu’une volonté collective copernicienne. Il faut avant toute chose faire converger nos aspirations dans un projet commun pour la défense de la laïcité et des droits des femmes. En sommes-nous si loin ? Pour ma part, je reste convaincue qu’il n’est pas moins urgent aujourd’hui qu’il y a trois siècles de lutter contre les tentations obscurantistes, la bigoterie, la censure et le fanatisme. Les défis de ce début de siècle nous imposent une lucidité et un engagement encore plus grands que par le passé.

1 L’islam politique en arabe : al-islam a-siyasi. L’islam est une religion pratiquée sur une base individuelle et confinée à l’espace privé. L’islamisme est une doctrine politique qui régit le fonctionnement des structures sociales et politiques en s’appuyant sur les dogmes islamiques. Son application repose sur la terreur, les violences, le prosélytisme et les discriminations systémiques et systématiques à l’égard de tous ceux qui ne s’y conforment pas.
2. Deux concepts, nouveau monde et monde ancien, empruntés à Alexandre Adler, qui les utilise pour faire une analyse géopolitique de la reconfiguration du monde après le 11 septembre 2001. Le nouveau monde est le résultat de l’après-11 septembre 2001. Alexandre Adler, J’ai vu finir le monde ancien, Grasset, 2002.
3. D’après une estimation datant de 2009 par le centre de recherche américain Pew Forum on Religion and Public Life, les musulmans représentaient alors 23 % de la population globale qui atteignait les 6,8 milliards. Bien que les musulmans soient répartis sur les cinq continents, plus de 60 % vivent en Asie et 20 % au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. <http://pewforum.org/Muslim/Mapping-the-Global-Muslim-Population.aspx>
4. Ali Benhadj, le cofondateur du Front islamique du salut (FIS), déclarait qu’il n’y avait pas de souveraineté autre que celle de Dieu. Une de ses analyses publiée par le journal du FIS, El-Mounqidh (voir nos 23 et 24), intitulée « Briser la tête à la doctrine de la démocratie », expliquait la façon par laquelle son parti allait mettre un terme à la démocratie. Rabah Kébir, président de l’instance exécutive du FIS à l’étranger, réfugié en Allemagne, déclarait : « Il faut bien comprendre que pour un musulman la charia remplace la démocratie. […] Pour ma part, je trouve tous les bons côtés de la démocratie moderne dans la charia islamique. […] La charia, dans ce contexte, apparaît comme un projet global qu’il nous appartient de construire progressivement, sur un terrain de consultation populaire et donc de démocratie, adaptable en matière de statut de la femme ou de droit pénal. La charia, c’est donc ce que l’on pourrait appeler la Souveraineté divine, et un État islamique est un État dont les dirigeants gouvernent à l’aide des Lois révélées par Dieu aux hommes. La charia, ce sont les règles transmises par le Très-Haut à ses serviteurs, et dont la source principale est le Coran. » Propos recueillis par Patrick Denaud, Algérie. Le FIS : sa direction parle, L’Harmattan, 1997.
5. Pratiquement toutes les factions islamiques reconnaissent et pratiquent la taqiyya. Pour en apprendre davantage sur la question : Sami Mukaram, At-Taqiyya fi ‘l-Islam, Mu’assisat at-Turath ad-Druzi, 2004, p. 7. Ou encore : <http://www.meforum.org/2577/taqiyya-regles-guerre-islamique>.
6. Selon les personnes, l’usage du mot djihad renvoie à deux sens totalement différents. Pour certains musulmans, il est synonyme d’effort et sa connotation est purement spirituelle, alors que pour certains autres le djihad est une guerre ouverte contre l’Occident.
7. Se référer entre autres à Richard Labévière, Les dollars de la terreur, Grasset, 1999. Et également à John K. Cooley, CIA et djihad 1950-2001, Autrement, 2002.
8. D’après le centre de recherche américain Pew Forum on Religion and Public Life, on estime, en Europe, le nombre de musulmans à 38 millions. Ils constituent 5 % de la population européenne. La répartition est celle-ci : Belgique : 6 % de la population; France, Autriche et Suisse : 5,7 %; Pays-Bas : 5,5 %; Allemagne : 5 %; Suède : 4,9 %; Grèce : 4,7 %. En termes absolus, l’Allemagne compte 4 119 000 musulmans, la France, 3 574 000 et la Grande-Bretagne, 2 869 000. À préciser qu’en Europe orientale, la plus importante population de musulmans est établie en Russie avec plus de 16 millions de musulmans. Et que les plus fortes concentrations sont réparties en Europe centrale comme suit : Kosovo, 90 %; Albanie, 80 %; Bosnie-Herzégovine, 40 % et République de Macédoine, 33 %. <http://pewforum.org/Muslim/Mapping-the-Global-Muslim-Population(14).aspx>
9. Olivier Roy, La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Seuil, 2008
10. Le salafisme puise ses sources dans le wahhabisme, islam rigoriste d’Arabie saoudite. Son organisation correspond à une logique de secte, remplaçant les communautés culturelles par une communauté de foi et développant un discours prônant une attitude de repli et d’évitement par rapport aux sociétés occidentales.
11. Gilles Kepel, À l’ouest d’Allah, Seuil, coll. « Points », 1996, p. 12.
12. Tariq Ramadan, Mon intime conviction, Presses du Châtelet, 2009, p. 89.
13. Dans son magnifique livre Samarcande, Amin Maalouf retrace le cheminement de Hassan Sabbah, à la tête de la secte des Assassins. Celle-ci était organisée en trois catégories : les daïs (prédicateurs), les reficks (compagnons) et les fédaviés (dévoués). Les daïs étaient les docteurs chargés de convertir les infidèles. Les reficks étaient les compagnons, les initiés de la doctrine. Les fédaviés ou dévoués, à qui on promettait le paradis, étaient chargés de commettre les crimes. Pendant leur sommeil, provoqué par une boisson enivrante (à base de haschich), ils étaient transportés dans de magnifiques jardins où ils trouvaient tous les charmes de la jouissance. Amin Maalouf, Samarcande, Livre de poche, 1989.
14. Radio-Canada, « Congrès musulman à Toronto : Tariq Ramadan prend la parole », 27 décembre 2009. <http://www.radio-canada.ca/regions/Ontario/2009/12/27/001-congres-musulman-tariq-ramadan.shtml>.
15. Djemila Benhabib, Ma vie à contre-Coran, VLB éditeur, 2009.
16. Journaliste de carrière, il fonde les éditions Koukou en 2009. Militant du Printemps berbère, membre fondateur de la première Ligue algérienne des droits de l’homme, il a été arrêté à quelques reprises et inculpé pour atteinte à l’autorité de l’État visant à un renversement du régime. En 2008, il met sur pied le Collectif SOS Libertés pour la défense de la liberté de conscience et des libertés individuelles.
17. Kader Bakou, « Confessions sans concessions », Le soir d’Algérie, 25 octobre 2010; Ahmed Ancer, « Djemila Benhabib : “Ma tête, je la veux libre de tous les tabous” », El-Watan, 25 octobre 2010; Mohamed Haouchine, « Djemila Benhabib : “Je rends hommage à toute cette Algérie qui tient debout !” », Liberté, 26 octobre 2010.
18. <http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2010/03/17/006-bouchard-pq.shtml>
19. Jean-François Lisée, « “Scandaleuses” : La France, la Belgique, l’Allemagne et toute l’Europe », <http://www2.lactualite.com/jean-francois-lisee/>, 18 mars 2010. On peut lire aussi sur le sujet : Josée Legault, « Une camomille, M. Bouchard ? », Voir, 18 mars 2010.
20. Par l’intermédiaire d’une diffusion vidéo sur la chaîne de télévision al-Jazira, le 26 août à 19 h 30, heure française, le groupe a donné au gouvernement français un délai de quarante-huit heures pour abroger la loi. La menace d’exécution des deux otages par leurs ravisseurs au cas où le gouvernement français n’accéderait pas à leur demande n’était alors qu’implicite. Une deuxième vidéo diffusée le soir du 30 août a explicitement exprimé la menace de mort pesant sur les deux journalistes. L’événement coïncidait alors avec la rentrée scolaire et l’entrée en vigueur de la loi.
21. Benoit Renaud, « Port de signes religieux – Québec solidaire ose aller à contre-courant », Le Devoir, 6 janvier 2010.
22. Janine Booth, « Les différences culturelles peuvent-elles excuser le sexisme ? », Prochoix, no 41, septembre 2007, p. 108.
23. Comme un journaliste du magazine L’Actualité lui demandait : « Ne va-t-on pas vous accuser d’encourager l’islamisme radical ? », Françoise David, la co-porte-parole de Québec solidaire, a répondu : « C’est un autre débat amené par Mme Djemila Benhabib [auteure de Ma vie à contre-Coran] : vous ne vous rendez pas compte qu’il y a au Québec même un courant islamiste conservateur, voire fanatique, qui veut islamiser le Québec, nous amener à la charia, etc. Donc, vous faites le jeu des islamistes. Je pense qu’on est complètement dans l’erreur. S’il existe à Montréal peut-être quelques dizaines d’islamistes qui aimeraient bien islamiser le Québec, moi je ne trouve pas cela très menaçant. Cette analyse-là, pour moi, ne tient pas la route. » Roch Côté, « Françoise David : la nouvelle immigration nous force à repenser notre laïcité », L’Actualité, 4 novembre 2009. <http://www.lactualite.com/societe/francoise-david-la-nouvelle-immigration-nous-force-repenser-notrelaicite ?page=0,1>
24. Alec Castonguay, « Sondage Léger Marketing-Le Devoir – Le gouvernement Charest trop “accommodant” », Le Devoir, 18 février 2010.
25. Karen Jespersen et Ralf Pittelkow, Islamistes et naïvistes : Un acte d’accusation, Panama, 2007.
26. <http://www.communautarisme.net/Atmosphere-suffocante-dans-le-Londonistan_a785.html>
27. Thomas Schnee, « Immigration : Merkel vire sa “Multikulti” », Libération, 20 octobre 2010.
28. Marion Van Renterghem, « L’Allemagne brise à son tour le tabou du débat sur l’islam », Le Monde, 19 octobre 2010.
29. Lire l’entrevue qu’elle a accordée à la télévision de TV5 où elle a déclaré : « Je trouve absurde qu’une moitié de l’humanité se mette un sac avec une fermeture éclair sur sa tête juste pour que l’autre moitié ne soit pas sexuellement excitée. » <http://www.tv5.org/cms/chaine-francophone/info/Les-dossiers-de-la-redaction/burqa-debat-occident-avril-2010/p-7242-Entretien-avec-Eva-Schwingenheuer.htm>
30. Figure de proue du mouvement féministe allemand, initiatrice du Mouvement de libération des femmes en France et en Allemagne, elle était une proche de Simone de Beauvoir. En Allemagne, elle est à l’origine d’une campagne qui a abouti à l’interdiction du voile islamique pour les enseignantes dans les écoles publiques.
31. Système politique mis en place par Guillaume d’Orange qui préconisait que les trois entités fondatrices du pays : protestante, catholique et juive, puissent s’organiser, les unes indépendamment des autres, selon leurs usages.
32. Ian Buruma, On a tué Van Gogh, Flammarion, 2006.
33. Sebine Cessou, « Un changement de société majeur pour Berlin et La Haye », Libération, 20 octobre 2010.
34. Le multiculturalisme est un concept qui, selon son pays d’usage, le Canada, les États-Unis, l’Australie, l’Europe ou ailleurs, renvoie à des réalités politiques et historiques bien spécifiques. Dans le contexte canadien, sa naissance est intimement liée à la politique de Pierre Elliott Trudeau qui, en 1971, a approuvé l’adoption d’une loi du multiculturalisme. Une vision nouvelle de l’identité canadienne est alors mise en place. C’est la fin d’une représentation d’un Canada basé sur la culture de deux peuples fondateurs. Le Canada n’est pas biculturel et n’a pas de culture(s) officielle(s). Désormais, le gouvernement fédéral choisit de définir le Canada comme une mosaïque des cultures représentées par ses citoyens. Ainsi, en retirant la base biculturelle du Canada, on a transformé la place des Québécois et des Canadiens français dans la Confédération, qui sont passés de peuple fondateur à minorité ethnique. C’est le début d’un seul État national basé sur les droits individuels. Plusieurs Québécois se demandent si cette loi n’était pas une réponse du gouvernement Trudeau à l’appui de plus en plus important que recevait le mouvement souverainiste québécois. En 1982, la notion du multiculturalisme est enchâssée dans la Charte canadienne des droits et libertés. Le 21 juillet 1985, la Loi sur le multiculturalisme canadien est sanctionnée par la Chambre des communes.
35. <http://www.theglobeandmail.com/news/national/time-to-lead/multiculturalism/>
36. Margaret Wente, « Angela Merkel says the unsayable on “multikulti” », The Globe and Mail, 19 octobre 2010.
37. Angelo Persichilli, « The failed promise of multiculturalism », The Toronto Star, 6 novembre 2010
38. Pour renverser le Shah, une large alliance s’était formée, dont le noyau était constitué d’islamistes et qui comptait le Toudeh (parti communiste), les moudjahidines du peuple (des islamistes de gauche) et les Fedayin (maoïstes), en plus de nombreuses organisations kurdes.
39. « Quel sens, pour les hommes qui habitent [la terre d’Iran], à rechercher au prix même de leur vie cette chose dont nous avons, nous autres, oublié la possibilité depuis la Renaissance et les grandes crises du christianisme : une spiritualité politique. J’entends déjà des Français qui rient, mais je sais qu’ils ont tort. » Michel Foucault, Dits et Écrits II, texte n° 245, « À quoi rêvent les Iraniens ? », Gallimard, 2001, p. 694. <http://www.lescontemporaines.fr/?Foucault-et-la-revolution>
40. Chahla Chafik, Le nouvel homme islamiste. La prison politique en Iran, Le Félin, 2002.
41. Entre 1981 et 1983, il y eut cinquante fois plus de militants de gauche exécutés que pendant les trente ans de dictature du Shah.
42. Le rapport tant attendu sur le tribunal d’arbitrage islamique de Marion Boyd, élue du Nouveau Parti démocratique qui a été, notamment, ministre de la Justice et de la Condition féminine de l’Ontario, a été déposé en 2005. Dans ses recommandations au gouvernement ontarien, elle justifie le recours à la Loi sur l’arbitrage religieux, autorisée depuis 1991 dans la législation ontarienne, et légitime ainsi l’existence des tribunaux islamiques en suggérant quelques balises.
43. École de pensée théologique qui accordait une grande importance à la raison et à la philosophie grecque qu’elle cherchait à combiner avec les doctrines islamiques.
44. L’école hanbalite, qui est le socle de l’orthodoxie, est l’école la plus conservatrice de l’islam sunnite dont s’inspire la doctrine officielle de l’Arabie saoudite.
45. Dans son Recueil de lettres, cité par Olivier Carré, L’utopie islamique dans l’Orient arabe, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1991.
46. Girardon Jacques, « Ghannouchi : “Pourquoi je suis islamiste” », L’Express, 29 avril 1993.
47. Youssef al-Qaradawi est l’auteur d’un ouvrage très controversé, Le licite et l’illicite en islam (éditions al-Qalam, 2004), qui a été interdit en France pendant longtemps et qualifié en Belgique de « mode d’emploi du parfait islamiste ». Comme l’explique son auteur dans l’introduction, le livre a été publié aux alentours de 1960 à la demande de l’Institut général de la culture islamique de l’université d’al-Azhar, pour servir d’outil aux musulmans vivant aux États-Unis et en Europe.
48. Entrevue avec Dominique Lagarde, « Il est vital que l’islam accède à la modernité », L’Express, 27 mars 2003

 ************************

Quelle est la différence entre un chiite et un sunnite ?

Lorsque l’on évoque le Proche et le Moyen-Orient, ces mots reviennent sans cesse. La Ligue arabe est composée essentiellement de pays sunnites, l’Iran est la grande puissance chiite, le clan de Bachar el-Assad représente la minorité alaouite de Syrie… Quelles sont les différences entre ces branches de l’islam ? Petit tour d’horizon.

1. Entre chiites et sunnites un… schisme en 632

Tant que le prophète Mahomet est en vie, l’islam ne forme qu’un seul et même courant. En 632, à sa mort, des divergences de vue apparaissent.

Les chiites et les sunnites ne lui reconnaissent pas le même successeur. Ceux qui choisissent Ali, gendre du prophète, deviendront les chiites, tandis que ceux, majoritaires, qui préfèrent suivre Abou Bakr, compagnon de Mahomet, deviendront les sunnites.

2. Une organisation du clergé très différente

Les chiites reconnaissent 12 imams, réputés infaillibles dans l’interprétation du Coran. Parmi ces 12 imams se trouvent les deux fils d’Ali. Les chiites croient que le douzième imam reviendra à la fin des temps pour juger les hommes.

Pour les chiites, le Coran est une œuvre humaine, alors que pour les sunnites il a un caractère divin. Au-delà du Coran, les sunnites sont également fidèles à la « sunna », les faits et gestes de Mahomet. À travers la sunna, les sunnites tentent d’imiter le Prophète. Ils considèrent que l’Histoire est prédéterminée, alors que les chiites accordent plus d’importance à la liberté individuelle.

Le chiisme se distingue également du sunnisme par l’existence d’un clergé très hiérarchisé. Alors que les sunnites acceptent que l’autorité politique et religieuse soit fondue dans une même personne (comme au Maroc où le roi est commandeur des croyants), chez les chiites le pouvoir politique doit compter avec le pouvoir, distinct, des autorités religieuses (les ayatollahs en Iran, par exemple).

3. Les sunnites ultra-majoritaires

Les sunnites constituent le courant majoritaire, et même très largement majoritaire, de l’islam. Dans le monde, les musulmans se divisent entre environ 85% de sunnites contre 15% de chiites.

Les chiites sont toutefois majoritaires en Iran, en Irak (de peu) et au Bahreïn.

Au Liban, les chiites sont aussi devenus récemment la communauté majoritaire (ils sont maintenant plus nombreux que les chrétiens et les musulmans sunnites).

Avec environ 20% de chiites, le Pakistan compte aussi un grand nombre de disciples d’Ali.

4. Les kharidjites, les alaouites, les druzes : de petites branches dissidentes

Le kharidjisme est une secte qui s’est constituée en 660. Comme le chiisme, elle est apparue au moment des querelles de succession après la mort de Mahomet. Les kharidjites ont reproché à Ali de s’en remettre à une décision humaine et non divine pour décider qui allait diriger la communauté. C’est d’ailleurs un kharidjite qui a assassiné Ali. Cette tradition est présente chez les Berbères du Maghreb.

Les alaouites sont une branche dissidente du chiisme, alaouite signifiant « partisan d’Ali ». Ils considèrent ce dernier comme l’incarnation de Dieu sur terre. Beaucoup moins rigoristes que les kharidjites, ils prient chez eux et boivent de alcool. Très peu nombreux, ils sont au pouvoir en Syrie, à travers le clan el-Assad.

Les alaouites partagent avec une autre communauté, celle des druzes, l’habitude de garder leurs rites secrets. Répartis entre le Liban, le Nord d’Israël et la Syrie, les 500 000 druzes pratiquent une religion non prosélyte : si l’on ne nait pas dans une famille druze, on ne peut devenir druze. Formant une branche « hérétique » du chiisme, à forte dimension ésotérique, les druzes croient que Dieu se manifeste périodiquement sous une forme humaine.

 ************************ 

 Chiisme, origine

Le chiisme (ou chî`isme1) constitue l’une des trois principales branches de l’islam avec le sunnisme et le kharidjisme.

Il regroupe environ 10 à 15 % des musulmans, dont 90 % de la population iranienne. Les chiites sont souvent appelés péjorativement sous le nom de Râfidhites (en arabe : rāfiḍ, رافض, (pl.) rawāfiḍ روافض, « celui qui refuse », ou rāfiḍī, رافضي, « refuseur »), dont la communauté est appelée rāfiḍiy, ceux qui refusent les trois premiers califes (Abu Bakr, Omar et Othman).

Les figures importantes du chiisme imamite (majoritaire) sont les différents auteurs de référence tels qu’Al-Kouleini, Al-Majlissi, et plus récemment, Al-Khu’i, Ali al-Sistani, Khomeinietc.

Le chiisme en terme shi’a désigne à l’origine un groupe de partisans. Dans le Coran, ce terme est utilisé plusieurs fois dans ce sens. Par exemple, dans le verset 28 : 15 où les partisans de Moïse sont décrits par chiites. Ailleurs, Abraham est introduit comme un chiite de Noé (verset 37 : 83). Au commencement de l’histoire islamique, le terme « shî`ite » fut utilisé dans son sens originel ou littéral pour désigner des partisans de différentes personnes par exemple les chiites, le terme a acquis graduellement le sens secondaire de partisans d’Ali, ceux qui croient en son imamat. Dans son Al-Firaq al-Shî`ah, Hasan ibn Musa al-Nawbakhti, savant chiite, écrit :

« Les chiites sont les partisans de Ali. Ils sont appelés « les chiites de Ali » après la vie du Prophète et sont connus comme les partisans de Ali et croient en son Imamat. »

Cheikh Moufid, un des premiers érudits chiites, définit les chiites comme étant ceux qui suivent Ali et croient en sa succession immédiate après Mahomet. En expliquant pourquoi les chiites sont aussi appelés « Imàmîyah », il dit :

« C’est un titre pour ceux qui croient dans la nécessité de l’imamat et de sa continuité en tout âge, et que chaque Imâm doit être explicitement désigné, et doit aussi être impeccable et parfait. »

Muhammad al-Shahrastani, dans son Al-Milal wa al-Nihal, une source sur les différents groupes en islam, écrit :

« Les chiites sont ceux qui suivent Ali en particulier et qui croient en son imamat et califat selon les directives explicites et les volontés du prophète Mahomet. »

C’est une définition très précise, étant donné que les chiites eux-mêmes croient que la raison de suivre Ali est motivée par l’exigence du Prophète.

Ainsi, on peut dire que les chiites sont ceux qui ont les croyances suivantes sur la succession de Mahomet :

  1. La succession de Mahomet est une désignation divine.
  2. Comme Mahomet a été choisi par Dieu, son successeur ou imam doit aussi être choisi par Dieu et puis inspiré à Mahomet.
  3. Le successeur immédiat de Mahomet est Ali.
  4. Le successeur doit être infaillible2.

Les chiites pensent que des personnes choisies parmi la famille de Mahomet (les imams) étaient la meilleure source de connaissance à propos du Coran, de l’islam, de l’émulation (les successeurs de la mission prophétique après Mahomet) et les protecteurs les plus fervents de la sunnah de Mahomet. Une tradition prophétique (rapportée aussi bien par les sunnites que les chiites) le soutient : « Je suis la cité du savoir, Ali en est la porte. Celui qui veut le savoir ainsi que la sagesse qu’il passe donc par la porte3 ». Il faut noter que le symbolisme de la porte est fréquent dans les différentes traditions initiatiques.

En particulier, les chiites reconnaissent la succession de Mahomet par Ali ibn Abi Talib (son cousin, gendre et premier homme à accepter l’islam — après Khadidja4 — et aussi un des cinq membres de l’Ahl al-Bayt ou « gens de la maison du prophète »). Au contraire, les musulmans sunnites reconnaissent le califat. Les chiites croient que Mahomet a désigné Ali comme son successeur en de nombreuses occasions, et qu’il est donc le guide spirituel des musulmans, selon la mission divine révélée à Mahomet.

Pour les chiites, la nomination de Ali comme imam eut lieu dès le début de la Prophétie, fut maintes fois confirmée, et la dernière eut lieu le jour d’al-Ghâdir. La première nomination de Ali eut lieu le jour où le Prophète réunit sa famille, les Banu Hashim, et les invita a accepter le nouveau message de l’Islam. Il s’adressa à eux en ces termes :

« « O fils d’Abdul Muttaleb, je ne connais pas de jeune homme parmi les Arabes qui ait apporté à son peuple meilleur que ce que je vous ai apporté. Je vous apporte le meilleur de la vie ici-bas et de l’au-delà. Allah m’a ordonné de vous convier à Lui. Lequel d’entre vous voudra bien m’assister, devenir mon frère, mon régent et mon successeur parmi vous? » Le silence régnait parmi le clan (…) Comme personne ne prenait la parole, Ali, alors âgé de 13 ans, se sentit obligé de prendre la parole et dit: « Je serai ton soutien, ô prophète d’Allah ». Le Prophète le prit par le cou et dit: « Voici mon frère, mon régent et mon successeur parmi vous. Écoutez-le et obéissez-lui ». Les gens se levèrent moqueurs, et s’adressèrent ironiquement à Abi Taleb; « Il t’ordonne d’écouter et d’obéir à ton fils5« . »

Tous les historiens sunnites rapportent et acceptent cette tradition, mais ils n’en interprètent pas la portée au-delà de la famille du Prophète.

La dernière nomination de Ali a eu lieu le jour d’al-Ghadîr, après le pèlerinage de l’adieu, lorsque Mahomet annonça solennellement et devant des milliers de pèlerins l’un de ses plus importants discours :

« Celui dont je suis l’allié/le maître (mawla), Ali est aussi l’allié/le maître6. Mon Dieu, sois l’ami de celui qui s’allie à lui et sois l’ennemi de celui qui le prend comme ennemi7. »

Les sunnites interprètent le terme polysémique mawla comme signifiant « ami », et les chiites l’interprètent comme signifiant maître. Cette différence entre la reconnaissance du pouvoir prioritaire de l’Ahl al-Bayt (la famille de Mahomet) ou du calife Abou Bakr a modelé les doctrines chiites et sunnites à propos du Coran, des hadiths et d’autres points. Les chiites, pour justifier la nécessité de l’allégeance à la maisonnée du Prophète, invoquent notamment le hadith dit al-thaqalayn, rapporté par des sources sunnites dont le Sahih Muslim : « Je suis sur le point de mourir, mais je vous laisse deux choses précieuses, la première étant le livre d’Allah, et la seconde étant les membres de ma famille (ahlou bayti). Je vous rappelle instamment vos devoirs envers mes ahl al bayt8. »

Selon les chiites, le Prophète a désigné explicitement Ali comme son Successeur (Imâm ou Calife), qui assumera la responsabilité à la fois de gérer l’empire et de guider les croyants dans leur vie spirituelle après trois autres califes. Aurait-il dû être choisi plus tôt ? « En effet, comme le remarquera Jean-Paul Roux, il ne manque pas de titres. Il est cousin du Prophète : son père a élevé Mahomet quand celui-ci est devenu orphelin ; il est l’un des premiers convertis ; il a épousé Fâtima, fille de Mahomet et, par elle, à lui qui n’avait pas de fils, il a donné ses deux seuls petits-enfants mâles, Hasan et Hussein. »

En dehors des considérations sur le califat, les chiites reconnaissent l’autorité de l’imam (aussi appelé Hujjat Allâh, argument ou preuve de Dieu) en tant qu’autorité religieuse, bien que les différentes branches de l’islam chiite ne soient pas d’accord sur la succession de cet imam et de son successeur (les duodécimains, ismaéliens ou zaydites par exemple).

Sur le chemin de retour de son pèlerinage d’adieu, Mahomet fit une halte à mi-chemin entre La Mecque et Médine au lieu-dit Ghadir Khumm. Là, au cours d’un sermon, Mahomet annonça sa fin prochaine. Dans le hadith, dit Hadith de Ghadir Khumm, rapporté par Muslim, Mahomet aurait dit qu’il laissait derrière lui deux choses importantes : la première c’est le livre de Dieu (Le Coran) et la seconde c’est les Ahl al-Bayt ou « gens de la maison du prophète ».

À sa mort en 632, Mahomet était le chef de l’Oumma d’un territoire devenu un important État en seulement quelques années. La question de sa succession fut à l’origine du premier grand schisme entre les musulmans. Pendant qu’Ali et les membres de la famille du Prophète étaient occupés à préparer ses funérailles, certains Ansârs, rejoints par Abou Bakr et Omar ibn al-Khattâb, se réunirent pour désigner le successeur. Après une courte discussion, la quasi-majorité des compagnons présents (à l’exception de deux d’entre eux) désignèrent Abou Bakr premier calife. Quelque temps plus tard, selon certaines versions, ces deux compagnons, ainsi qu’Ali, vinrent à la mosquée où s’étaient réunis les compagnons, à leur tête Abou Bakr, et lui ont prêté allégeance9. Mais selon Bukhari, Ali ne prêtera allégeance au calife que six mois plus tard10.

À sa mort, Abou Bakr décida de désigner son successeur. Le deuxième calife — Omar ibn al-Khattab — désigna, à son tour, un conseil de six personnes (dont Ali faisait partie) pour choisir en son sein le prochain calife. Uthman ben Affan, nommé troisième calife, fut assassiné en 656, à la suite d’une révolte. Ali fut, ensuite, désigné à la tête de la communauté. Malgré ses titres et ses exploits, son califat se déroula dans le tumulte : une partie du clan des Omeyyades (lié au défunt calife Utman) et la veuve de Mahomet Aïcha, réclamèrent à Ali la punition des meurtriers de Uthman ben Affan. Ali mena donc une bataille contre l’armée de Aïcha, Talha et Zubair (bataille du Chameau), puis une autre contre Muawiya qui fût nommée la bataille de Siffîn — sur les rives de l’Euphrate — en 658. Ali était sur le point de l’emporter quand les troupes de Muawiya brandirent des feuillets du Coran au bout de leurs épées et réclamèrent un arbitrage, qu’Ali accepta malgré lui. Une partie des hommes d’Ali — qui sont devenus plus tard les Kharidjite — se révoltèrent, reprochant à Ali d’avoir consenti à la procédure de l’arbitrage exigée par les troupes de Muawiya. Cette révolte fut fortement réprimée par Ali et la majorité des Khârijites mourut à la bataille de Nahrawân ; trois de leurs survivants voulurent se venger. L’un en tentant d’assassiner Muawiya, en vain. Un autre en tentant d’assassiner Amr Ibn al-Ass, mais il n’y parvint pas. Et le troisième en assassinant Ali, en 661, avec une épée enduite de poison, alors qu’il faisait sa prière dans la mosquée.

Ce conflit de succession a engendré une scission fondamentale au sein de l’islam : d’une part, les chiites reconnaissent Ali comme premier successeur légitime de Mahomet. Avec ses deux fils — Hassan et Hussein — qui lui succédèrent a commencé pour les chiites la lignée des imams. De l’autre, les sunnites majoritaires ne voient en Ali que le quatrième calife. Les particularités doctrinales et les différences théologiques entre ces deux courants reposent donc sur une querelle de succession. Ces courants religieux se sont donc construits sur un socle politique.

Le sunnisme vient du mot sunna, c’est-à-dire la tradition du Prophète, qui comprend ses paroles, ses actes et ses pratiques. Ils considèrent que le Coran (la parole divine) a été révélé et que l’univers et l’histoire sont prédéterminés. Être sunnite revient davantage à perpétuer mimétiquement la tradition de Mahomet, à travers les législations et pratiques des premiers califes et des compagnons du Prophète dans leur ensemble ; selon ce courant, le cycle de la prophétie s’est clos avec lui. Les chiites affirment également suivre la sunna du Prophète, mais ils rejettent la législation des premiers califes et de certains compagnons, qui a selon eux gravement altéré la véritable sunna du Prophète ; pour eux, celle-ci n’est authentiquement sauvegardée qu’à travers la législation et la pratique de Ali et des imams de sa descendance. Ceux-ci ne jouissent pas de nouvelles révélations, la prophétie étant close avec Mahomet, mais ils connaissent et transmettent ses enseignements. Cette divergence est due à une interprétation différente d’un hadith du Prophète qui invitait les musulmans à suivre « sa sunna et la sunna des califes bien-guidés après lui », les sunnites considérant qu’il s’agit là d’une invitation à suivre les quatre premiers califes et les compagnons dans leur ensemble, les chiites pensant au contraire qu’il s’agit des imams de la descendance de Ali. Le chiisme pratique la méthode du Kalam (raisonnement déductif), qui insiste sur le raisonnement, l’argumentation, le libre arbitre et le caractère créé du Coran, ce dernier point étant à l’opposé du sunnisme. Les chiites croient aussi en la liberté de la volonté individuelle, comme une partie du monde sunnite. L’existence dépend de la présence d’un imam, vivant intercesseur entre le monde spirituel et temporel, entre Mahomet et les croyants. L’imam est doté de la connaissance (du visible et de l’invisible) et de l’infaillibilité. Le Coran a un sens évident et un sens caché qu’il faut étudier, et que les imams sont chargés de transmettre aux fidèles. Cette importance accordée à l’imam n’a pas d’équivalent dans le sunnisme et explique l’organisation, la hiérarchisation et l’autorité du clergé chiite (par exemple, en Iran). Le chiisme attend et prépare l’arrivée du Mahdi, sorte de Messie « qui comblera la terre de justice et d’équité autant qu’elle est actuellement remplie d’injustice et de tyrannie ».

À la mort d’Ali, les chiites ont reconnu son fils Hasan comme successeur au califat. Pour les ismaéliens, Hasan a été désigné comme imam temporaire (Imâm-i mustawda`) alors que Hussein était effectivement l’imam permanent (Imâm-i mustaqarr). Hassan accepta le caliphat de Muawiya, vécut paisiblement à Médine ; mais il posa au calife deux conditions : vous devez m’obéir pour faire la guerre ou contracter la paix, et remettre le califat aux descendants du Prophète à votre mort11. Il envoya des émissaires en secret pour négocier une reddition honorable avec Muawiya. Les conditions étaient telles que ce sera Hassan qui succèdera à Muawiya après sa mort. Quelques années plus tard, Hassan meurt en 670. Le second fils de Ali, l’imam Hussein rompit avec la dynastie ommeyade dès que Muawiya associa au pouvoir son fils Yazîd Ier en 678. Après que toute l’Ummah à l’exception de Abd Allah ibn Al Zubayr et Al Hussein, eut prêté allégeance à Yazid, les deux dissidents se réfugièrent à La Mecque. Hussein reçut des lettres de la ville irakienne d’Al Kufa, lui promettant 18 000 combattants, Hussein dépêcha son cousin Muslim Ibn Aqil. Prévenu par ses partisans, Yazid destitua le gouverneur mou d’Al Kufa, Nuuman Ibn AlBachir, et le remplaça par son cousin intraitable UbaidAllah Ibn Ziad. Celui-ci avec 20 policiers et 10 nobles assiégés dans le palais du gouvernorat, réussit à casser la volonté des koufis par des promesses d’argent ou de destruction. La nuit-même, Muslim fut abandonné par les chiites et erra dans les ruelles d’Al Koufa. Humilié et effaré, il sera hébergé par une vieille femme, sera dénoncé par le fils de celle-ci et exécuté par Ubaid Allah. Entre temps, décidé à rejoindre ces troupes promises et contre l’avis d’Ibn Umar l’appelant à l’obéissance, Ibn Abbas, à plus de préparation militaire, d’Ibn Zubayr, désirant garder un allié de poids à La Mecque, Al Hussein partit avec 72 hommes de sa famille et partisans ainsi que toute sa famille élargie (femmes et enfants), et il est rejoint sur la route par de nombreux musulmans. Apprenant la mort d’Ibn Aqil en cours de route, Al Hussein en informe ses Compagnons et poursuit son expédition avec sa famille et ses plus proches compagnons, la plupart de ceux qui l’ont rejoint en route le désertant12. Le 10 octobre 680, UbaidAllah Ibn Ziad ordonne à Umar Ibn saad d’aller à la rencontre d’Al Hussein avec son armée. La jonction de l’armée forte de 4000 hommes (majoritairement koufis) et des 40 fantassins et 32 cavaliers d’Al Hussein se fera à Karbala.

Al Hussein donna le choix à Umar Ibn Saad de le laisser repartir à La Mecque ou aller guerroyer en jihad contre les ennemis de l’islam ou d’aller lui-même à la rencontre de Yazid pour s’arranger. Pour sa part, Umar ibn Saad recevra en réponse un ordre formel de Ubayd Allah de, soit le conduire enchaîné à Damas pour faire allégeance à Yazid, soit de lui faire la guerre. La bataille dura une journée, pleine de péripéties, contées avec ferveur par les conteurs chiites. Car ce qui est sûr, c’est que tous les hommes ont été tués durant la bataille soit 72 personnes, à l’exception de Ali ibn Al Hussein dit Zine Al Abidine, lui-même malade et confiné à l’intérieur d’une tente avec ses tantes. Il existe toute une hagiographie, sur le courage et la valeur guerrière d’Al Hussein. Après une demi-journée d’hésitations, où chaque combattant ne voulait pas être celui qui tue le petit-fils de Mahomet, Shamr Ibn Al Jawshan lui coupa la tête. Ibn Saad empêcha Shamr et UbaydAllah de tuer Zine Al Abidine, disant qu’il était malade et ne représentait aucun danger. Les femmes et les enfants furent conduits au palais de Yazid, à Damas. Chaque dixième jour du mois lunaire de Mouharram, les chiites commémorent cette défaite par des chants funèbres (latmiya) où ils se frappent la poitrine en signe de deuil et pour certains de manière sanglante en se flagellant et en se coupant en signe de contrition.

L’unique survivant masculin de Hussein, l’imam Ali Zayn al-Abidin, de ce fait, était aussi reconnu comme le dépositaire du savoir divin. Durant sa vie, il ne prit part à aucune action politique. L’imam Muhammad al-Baqir jouissait d’un rôle prestigieux. De plus, son rôle en tant qu’imam de la jeune communauté chiite était crucial car la communauté vivait de multiples scissions. Il était un érudit qui était versé dans toutes les connaissances aussi bien religieuses (Coran, sunnah, hadith, etc.) que philosophiques et scientifiques.

Le destin tragique de Hussein secoue une partie de la conscience musulmane et provoque une détermination à combattre jusqu’au bout pour un idéal de pouvoir juste et respectueux des principes fondamentaux de l’islam. Le martyre devient un symbole de la lutte contre l’injustice, selon le credo chiite. Le cœur du chiisme est dans ce massacre.

La scission entre chiites duodécimains et ismaéliens, les deux plus grands groupes de ce courant, eut lieu à la mort du 6e Imam Jafar as-Sadiq, descendant d’Ali (donc de Mahomet) et d’Abou Bakr, en l’an 765.

De nos jours, le chef de la communauté musulmane est, pour les sunnites, le calife : un homme ordinaire, élu par d’autres hommes dans la communauté des fidèles. Leur système religieux est moins hiérarchisé que celui des chiites. Depuis leur sécession, ceux-ci (ceux qui « prennent le parti d’Ali ») accordent beaucoup plus d’importance à leurs dirigeants religieux que les sunnites ; ils considèrent que la communauté musulmane ne peut être dirigée que par les descendants de la famille de Mahomet, des imams qui tirent directement leur autorité de Dieu.

En tant que mouvement musulman, le chiisme reconnaît l’unicité divine, les textes sacrés du Coran, Mahomet, les cinq obligations fondamentales, le jugement dernier et la résurrection.

Les ismaéliens nizârites ont un guide spirituel reconnu, l’Aga Khan IV. Les mustaliens obéissent à un da’i représentant de l’imam occulté. Les duodécimains en reconnaissent plusieurs, appelés des ayatollahs ou Marjaâ : chaque fidèle peut choisir le sien, suivre ses enseignements et lui verser sa dîme (khûms et zakat).

Le chiisme accorde une affection particulière aux imams martyrs, Ali, Hassan et surtout Hussein, célébrés aux fêtes de deuil de Mouharram.

Certains chiites prient en posant leur front sur un petit disque plat d’environ 6 à 8 cm de diamètre d’argile propre, qu’on appelle un mohr, car les chiites refusent de poser le front sur des fibres animales ou synthétiques lors de la prière puisqu’il est écrit de poser le front sur la terre d’Allah pendant la prière. Certains mohrs sont faits de la terre de la Mecque ou de celle de Kerbala.

Les chiites considèrent la justice comme étant l’un des fondements de la religion (usûl al-dîn) qui sont par ordre d’importance : l’unicité divine (Tawhîd), la justice (`Adl), la prophétie (Nubuwwa), l’imamat et le jour du jugement (Ma’ad). Elle fait partie du dessein divin.

Les tenants de la justice, en l’occurrence les mutazilites et les chiites, ont soutenu que l’intellect (`aql) humain joue un rôle déterminant dans les décisions. L’intellect humain qui, indépendamment de toute instruction, possède une connaissance intuitive du bien et du mal. On ne peut attribuer le mal à Dieu, car il est sage et cet attribut est contraire à sa nature.

Les tenants de la justice ont établi une série de règles et c’est dans ces règles qu’ils ont fondé la question de la contrainte (jabr) et du libre choix (ikhtiyâr), laquelle est l’une des questions les plus ardues dans la théologie islamique13.

Les chiites pensent que la sunnah découle des traditions orales énoncées par Mahomet et de leur interprétation par les imams – qui étaient les descendants de Mahomet par sa fille Fatima Zahra et son mari Ali étant lui-même le premier imam selon eux.

Ils accordent de l’importance à l’interprétation de la révélation divine qui est un processus continu, nécessaire pour se conformer selon le Coran. Les sunnites croient eux aussi qu’ils peuvent interpréter le Coran et les hadiths. Cependant ils préfèrent accorder une plus grande importance aux savants tels Ahmad Ibn Hanbal, Abou Hanîfa, Mâlik ibn Anas et Al-Chafii. Abu Hanifa et Malik étaient des élèves du 6e imam Ja’far al-Sâdiq. Les penseurs chiites considèrent actuellement que l’ijtihad existe toujours, et qu’ils peuvent interpréter le Coran et les hadiths avec la même autorité que leurs prédécesseurs tout en sachant qu’ils ne sont pas infaillibles tels les Imams.

La loi religieuse (Charia) étant fondée partiellement sur les hadiths ; le fait que les chiites et les sunnites ne s’accordent pas sur la validité des mêmes hadîths entraîne des différences dans les traditions religieuses, donc dans la jurisprudence.

En Islam sunnite, l’Imâm désigne le desservant d’une mosquée. Dans la terminologie de l’Islam chiite, le mot Imâm prend une acception éminente, réservée aux 12 descendants de sa fille Fatima Al Zahra (Fatima qui a l’éclat des fleurs) jusqu’à celui qui, depuis bientôt onze siècles, est le 12e Imâm ou l’Imâm caché14. Dieu ne peut admettre que les hommes aillent à leur perte, donc leur a envoyé les prophètes pour les guider. Mais la mort de Mahomet met fin à la lignée des prophètes. Il faut un garant spirituel de la conduite des hommes, qui est une preuve de la véracité de la religion et qui dirige la communauté. L’imam doit remplir un certain nombre de conditions : être instruit de la religion, être juste, exempt de défauts, donc être le plus parfait de son temps. Son investiture divine est confirmée par le Prophète, puis par l’imam précédent.

À l’inverse des sunnites, les chiites exigent donc que la communauté musulmane soit dirigée uniquement par un descendant de la famille de Mahomet (Ahl al-Bayt). Cette revendication n’avait à l’origine qu’un aspect politique et religieux, mais au fil du temps elle prit une importance fondamentale dans la théologie chiite. La conception de l’imamat des chiites est foncièrement opposée à celle du califat admise par la majorité des musulmans. L’imamat, incarnant à la fois le pouvoir temporel et spirituel et inauguré par Ali, est considéré comme la succession du cycle de la prophétie définitivement bouclé par le dernier Prophète Mahomet. L’imam, qui ne peut être qu’un descendant de Ali, est la preuve de Dieu (Hujjat Allâh) sur terre, le gardien du sens caché de la révélation et il est un guide impeccable (ma‘sûm) pour la communauté.

Pour les chiites, les imams sont les guides, les mainteneurs du Livre15. Leur légitimité n’est pas due à leur descendance charnelle du Prophète, mais à leur héritage spirituel, ils ont une connaissance « par le cœur » du Coran, en expliquant l’ésotérique (batin) aux fidèles. L’imam tire son autorité de Dieu, il est donc impeccable. Selon les chiites, la succession est héréditaire. Mais toutes les tendances ne sont pas d’accord sur la ligne de succession.

Des divergences à propos de la succession de certains Imâms furent en grande partie à l’origine de l’éclatement du chiisme en d’innombrables groupes. Trois grandes tendances forment l’essentiel du monde chiite d’aujourd’hui : le chiisme duodécimain, le chiisme septimain, dit aussi ismaélien, et les zaïdites.

Le chiisme duodécimain est le chiisme historique : il est majoritaire en Irak (qui a sur son territoire plusieurs villes saintes dont Kerbala), en Iran où le chiisme est religion d’État, ainsi que parmi les musulmans du Liban. Les Duodécimains s’éloignent fondamentalement du sunnisme, surtout en ce qui concerne les croyances, mais ils ont été reconnus musulmans par l’Institut Al-Azhar du Caire, la plus connue des autorités sunnites du monde.

Pour les duodécimains, depuis l’occultation (ghayba) du douzième imâm, les hommes ne peuvent pas se réclamer d’une autre autorité et ils sont donc libres par rapport au pouvoir temporel en place. Il y a donc une séparation du spirituel et du temporel.

Les autres membres de la communauté se contentent d’imitation (taqlîd) et d’une lecture littérale du Qur’ân. Vision idéaliste de la fin des temps, l’imâm caché renvoie à une face cachée de la révélation. Il faut faire un effort pour arriver à trouver et à comprendre l’ésotérique, au-delà de ce qui est visible.

Actuellement pour le courant majoritaire du chiisme duodécimain, le douzième successeur de Mahomet al-Mahdî disparaît en 874 : c’est l’occultation. Ce phénomène surnaturel d’occultation va permettre de mettre un terme à la question du pouvoir temporel, et donne une dimension eschatologique et religieuse très forte.

Les duodécimains admettent dorénavant passivement l’ordre politique car le douzième Imâm reviendra à la fin des temps et retrouvera son règne. En son attente, aucun pouvoir n’est vraiment légitime, mais le croyant doit attendre le retour de l’imâm tout en faisant des efforts pour s’améliorer spirituellement.

On peut noter que la révolution iranienne de 1979 a en partie rompu avec cette attente en voulant mettre en place un régime religieux et politique juste avant le retour de l’imâm, ce qui a été rejeté par certaines tendances théologiques du chiisme duodécimain.

Les chiites sont divisés en plusieurs courants.

Aujourd’hui, l’Iran est le grand centre du chiisme mais ce courant de l’islam existe aussi ailleurs, il n’est donc pas la version iranienne de l’Islam. Les chi’ites sont majoritaires en Iran, Bahreïn, Irak, et ils constituent une minorité importante dans une quinzaine d’autres pays.

  • Le chiisme duodécimain est la religion majoritaire en Iran et en Irak. On trouve aussi de fortes minorités duodécimaines en Inde et au Pakistan (environ 10 % des musulmans), en Afghanistan (surtout dans le Hazaristan), dans la péninsule arabique et au Liban ; voir Khoja ;
  • Les Ismaéliens sont très dispersés. Leurs communautés d’origine sont au Pakistan et en Syrie, mais la plupart forment une diaspora, surtout dans les pays anglo-saxons ;
  • Les Zaydites sont surtout présents au Yémen ;
  • Les Alevi, qui sont proches des Alaouites, sont environ 25 millions en Turquie, ils ont beaucoup de similitude avec le chiisme. Des groupes dits Bektashis apparentés aux Alevis sont présents dans les Balkans (surtout en Albanie). L’alévisme revendique en son sein la tradition universelle et originelle de l’islam et plus largement de toutes les religions monothéistes. Il se classe dans les traditions soufies et ses croyances sont assimilables au panenthéisme. Il se distingue par son non-dogmatisme des dogmes religieux dits « orthodoxes » tels le sunnisme et le chiisme dit jafarisme. Bien qu’il soit de tradition très ancienne, certains voient en l’alévisme l’exemple d' »une tradition musulmane moderne »16. Haci Bektas Veli, saint homme et mystique philosophe de l’alévisme, est le fondateur éponyme de la confrérie des Bektachis qui joua un rôle primordial dans l’islamisation de l’Anatolie et des Balkans. Selon l’UNESCO, l’islam turc, avec les apports de Haci Bektas Veli, fait preuve d’une modernité précoce 16: avec les mots du XIIIe siècle, Haci Bektas Veli véhicule des idées qui 8 siècles plus tard coïncident avec la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948)
  • Les Alaouites, qui sont proches des Alevi, constituent 20 % de la population en Syrie. La famille du chef d’État syrien est issue de cette communauté. On en trouve aussi au Nord du Liban.
  • Les Druzes, vivant principalement au Liban (environ 10 % des Libanais) et en Syrie (environ 10 % des Syriens).

Tous les musulmans, sunnites ou chiites, sauf les Alevis en Turquie, célèbrent les fêtes annuelles suivantes :

Certains célèbrent cette fête, d’autres la contestent :

  • Le Mawlid ou Mouloud est l’anniversaire de la naissance de Mahomet, qui est célébré le 12 par certains sunnites et le 17 pour les chiites (une tradition a été instaurée par Khomeiny pour désigner la semaine entre les deux dates comme la semaine de l’unité de l’oumma) du mois de rabia al awal, pour les chiites cela coïncide avec la date de naissance du 6e imam, Jafar as-Sadiq. Cette fête est une source de controverses importantes étant à la fois célébrée par les chiites et certains sunnites, ce qui fait cependant l’objet de vives critiques au sein de la communauté musulmane car elle n’a aucun lien avec les sources primaires de l’islam.

Les fêtes suivantes sont célébrées uniquement par les chiites :

  • L’Achoura21 et la passion d’al-Hussein commémorent le martyre de l’Imâm Hussein. Ce petit-fils de Mahomet a été tué par l’armée de Yazid ben Muawiya. L’Achoura est un jour de deuil qui a lieu le 10 du mois de Mouharram. Ce jour du calendrier hégirien est aussi célébré par les autres musulmans ; seulement, alors que les sunnites commémorent l’Achoura aussi bien pour le martyre d’Al-Hussein que pour les multiples miracles antérieurs dont c’est l’anniversaire (accostage de l’Arche de Noé, sortie d’Égypte des Enfants d’Israël sous la conduite de Moïse, etc.) les chiites, eux, célèbrent l’Achoura presqu’exclusivement pour la mémoire d’Al-Hussein.
  • L’Arbayn22 commémore la fin de la période de deuil de 40 jours suivant la décapitation d’Hussein, ainsi que la souffrance des survivants de la bataille de Karbalâ’, qui ont erré dans le désert avant d’arriver à Damas. Elle est fêtée le 20 du mois de safar.
  • L’`Id al-Ghâdir est la commémoration du dernier sermon de Mahomet, dans lequel il aurait désigné selon eux, pour la dernière fois Ali comme son successeur. La fête a lieu le 18 du mois de dhou al-hijja.
  • Al-Mubahila célèbre la rencontre entre « gens de la maison [du prophète] » et les chrétiens du Najran. Al-Mubahila se tient le 24 du mois dhûl-hijja.
  • Le 13 Rajab : Naissance de Ali Ibn Abi Talib le premier imam chiite.
  • Le 21 Ramadan : Assassinat de Ali Ibn Abi Talib
  1. arabe : šīʿa, شيعة persan : šīʿah, شیعه
  2. Mohammad ibn Abi Umayr rapporte: ‘Tout au long de ma longue amitié avec Hicham ibn al-Hakam(célèbre adepte de Jafar al Sadiq ) je n’ai pas mieux profité de ses paroles que de celle où il me définit l’infaillibilitéde l’Imam. Je lui demandai un jour si l’Imam était infaillible. Il me répondit: « oui! ». Je lui demandai: ‘En quoi consiste cette qualité? et par quoi le reconnaît-on en lui? Il dit:: l’avarice, l’envie, la colère, la concupiscence. Or ces défauts ne sont pas en lui(Imam). Il ne lui est pas permis d’être avare des biens de ce monde, puisque ce monde est sous son autorité; il est le trésorier des musulmans, de quoi serait il cupide? Il ne lui est pas non plus licite d’être envieux, car l’on n’est jaloux que de celui qui nous paraît être meilleur, or il n’est personne de meilleur au-dessus de l’Imam, comment envierait-il ceux qui lui sont inférieurs? Il ne lui est pas permis de manifester sa colère pour des affaires de ce monde, à moins que sa colère exprime une désaprobation religieuse, qu’elle soit inspirée par Dieu. Enfin, il ne lui est pas permis de suivre les plaisirs des sens ni de préférer l’ici-bas à l’au-delà, car Dieu lui a fait aimer l’au-delà autant qu’il nous fait aimer ce monde-ci. Sa face est tournée vers l’au-delà, et le nôtre vers ce monde. » Cheik al-Saduq: Al-Amâli, p. 376
  3. Ce hadith a été commenté par des théologiens sunnites, tels l’imam Al-Boukhâri, lequel a dit « Cette parole ne possède pas de version authentique », l’imam At-Tirmidhi a dit « Hadith hasan (bon) », l’imam Yahya ibn Ma’ine a dit « Mensonge, ne possède aucune source authentique », les deux imams Abou Hatim et Yahya ibn Sa’d ont dit « Ne possède pas de source authentique. »
  4. Selon Tabari et d’autres sources sunnites, c’est Ali qui fut le premier homme à accepter l’Islam. Abu Bakr fut le second, ou même, selon d’autres sources, n’embrassa l’Islam qu’après plusieurs conversions de proches du Prophète. Mais il existe des sources selon lesquelles Abu Bakr embrassa l’Islam avant Ali : Ahmad Ibn Hanbal rapporte les deux versions dans son livre Les vertus des compagnons (فضائل الصحابة لأحمد بن حنبل) : « Zayd b. Arqam rapporte que le premier homme a se convertir à l’Islam avec le prophète est Ali. Ce propos fut rapporté à Ibrahim [???] qui le démentit et affirma que c’est Abu Bakr. » 18481
    حَدَّثَنَا يَزِيدُ بْنُ هَارُونَ أَخْبَرَنَا شُعْبَةُ عَنْ عَمْرِو بْنِ مُرَّةَ قَالَ سَمِعْتُ أَبَا حَمْزَةَ يُحَدِّثُ عَنْ زَيْدِ بْنِ أَرْقَمَ قَالَ أَوَّلُ مَنْ أَسْلَمَ مَعَ رَسُولِ اللَّهِ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ عَلِيٌّ رَضِيَ اللَّهُ تَعَالَى عَنْهُ قَالَ عَمْرٌو فَذَكَرْتُ ذَلِكَ لِإِبْرَاهِيمَ فَأَنْكَرَ ذَلِكَ وَقَالَ أَبُو بَكْرٍ رَضِيَ اللَّهُ تَعَالَى عَنْهُ
  5. Tabari, 1171, cité par Martin Lings, Muhammad, Inner Traditions, Rochester, 2006, p. 53. ISBN 978-1-59477-153-8.
  6. Sounane At-Tirmidhi hadith numéro 3713
  7. Mousnad de l’imam Ahmed hadith numéro 906
  8. Sahih Muslim, English Version, Book 31, hadith 5920
  9. Plusieurs spécialistes sunnites de la science des hadiths, dont l’imam Ahmed, Al-Tabarani, Ibn Kathir et Al Dhahabi, rapportent que « Abou Bakr est monté sur le minbar et a cherché dans les gens présents, il n’a pas trouvé Az-Zoubayr. Il a alors envoyé des gens pour l’appeler. Quand il est venu, Abou Bakr lui dit « Cousin du prophète et son apôtre, voulais-tu diviser le rang des musulmans ? »
    Il a répondu, « Pas de récrimination, successeur du prophète. » Il s’est levé et lui a prêté allégeance. Puis il a regardé dans les présents et n’a pas trouvé Ali. Il l’a alors appelé, et il est venu à lui.
    Abou Bakr lui a dit « Cousin du prophète et son gendre, voulais-tu diviser le rang des musulmans ? »
    Il a répondu, « Pas de récrimination, successeur du prophète. » Il s’est levé et lui a prêté allégeance. »
  10. Sahih Bukhari, English Version, Vol. 5, Book 59, hadith 5546 : `Ali had not given the oath of allegiance during those months (i.e. the period between the Prophet’s death and Fatima’s death). « `Ali sent someone to Abu Bakr saying, « Come to us, but let nobody come with you, » as he disliked that `Umar should come, `Umar said (to Abu Bakr), « No, by Allah, you shall not enter upon them alone  » Abu Bakr said, « What do you think they will do to me? By Allah, I will go to them’ So Abu Bakr entered upon them, and then `Ali uttered Tashah−hud and said (to Abu Bakr), « We know well your superiority and what Allah has given you, and we are not jealous of the good what Allah has bestowed upon you, but you did not consult us in the question of the rule and we thought that we have got a right in it because of our near relationship to Allah’s Apostle. » »
  11. Tabari, La Chronique, vol. II, « Les Omayyades / Élection de Hasan », Thesaurus, Actes Sud/Sindbad, p. 12-13
  12. Al Mufid, Kitab al Irshad, Trad. I.K.A. Howard, Ansariyan Publications, Qom, p. 335-336. ISBN 964-438-623-X. Référence chiite.
  13. Mohammad Redhâ al-Modhaffar, Les Croyances du chiisme [archive]
  14. En Islam Iranien– Henry Corbin – 1971
  15. Jafar al Sadiq(as) a dit : « Nous sommes les trésoriers du Savoir de Dieu. Nous sommes les traducteurs de l’ordre de Dieu. Nous sommes des gens infaillibles. Dieu (le Béni et l’Exalté) a ordonné que nous soyons obéis et a interdit que nous soyons désobéis Nous sommes l’Argument éloquent pour ceux qui sont entre le ciel et la terre » Al Kafi-vol 1 –p. 269/279
  16. a et b http://whc.unesco.org/fr/listesindicatives/5735/ [archive]
  17. Mapping the Global Muslim Population [archive], Pew Research Center, 7 octobre 2009
  18. Administrative Department of the President of the Republic of Azerbaijan – Presidential Library – Religion [archive]
  19. arabe : ʿīd al-fiṭr, عيد الفطر, fête de la rupture du jeûne, également appelée : ʿīd aṣ-ṣaḡīr, عيد الصغير, petite fête
  20. arabe : ʿīd al-kabīr, عيد الكبير, grande fête, également appelée : ʿīd al-ʾaḍḥā, عيد الأضحى, la fête du sacrifice
  21. arabe : ʿašara, عشرة, dix, d’où ʿāšūrāʾ, عاشوراء, le dix (du mois de muharram)
  22. arabe : ʾarbaʿīn, أربعين, de ʾarbaʿūna, أربعون, quarante