L’État islamique accusé d’avoir volé la cause du califat

La désignation par l’EI de son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, comme « calife » a été rejetée par une majorité d’islamistes et même de jihadistes.

L’annonce surprise de l’établissement du califat par des jihadistes accusés des pires atrocités en Syrie et en Irak a suscité plus d’indignation que de ralliement parmi les groupes islamistes, qui aspirent pourtant à l’édification d’un État fondé sur la charia.

La proclamation du rétablissement d’un régime politique disparu il y a près d’un siècle risque cependant d’agir comme un aimant vers la région pour des fanatiques. « Tous les groupes islamistes veulent le califat », affirme Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’Université de Toulouse. Mais l’État islamique (EI), qui a annoncé la création du califat, « est assimilé au terrorisme, à des massacres », explique-t-il. À travers les décapitations et crucifixions, dont les images sont largement relayées sur Internet, « il donne une très mauvaise image de l’islam » et « a entaché ce projet, qui est un idéal pour les islamistes ».

Prenant tout le monde de court, la désignation par l’EI de son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, comme « calife » – successeur du prophète Mohammad comme leader des musulmans – a en effet été rejetée par une majorité d’islamistes et même de jihadistes.

En Arabie saoudite, bastion du sunnisme, le quotidien al-Riyadh, exprimant souvent un point de vue proche des autorités, a estimé que ce califat se « réduit à une personne à la tête d’une organisation terroriste ». Appelant à ne pas « sous-estimer » l’EI, le quotidien affirme cependant qu’il serait « une erreur d’exagérer leur initiative en imaginant qu’elle va éliminer les frontières (…) pour un grand califat islamique ».

Même la branche syrienne d’el-Qaëda s’est insurgée. Le théoricien religieux d’al-Nosra, Abou Marya al-Qahtani, a accusé les jihadistes de l’EI d’« excès de zèle », estimant qu’ils étaient une catastrophe pour la « nation islamique ». En Irak, l’influente Association des ulémas (théologiens de l’islam) a relevé que l’EI « n’a consulté ni les habitants d’Irak ni ceux de Syrie ». Et pour la Jamaa Islamiya au Liban, proche de l’idéologie de la confrérie des Frères musulmans, l’annonce est tout simplement « une hérésie », et les actes de Daech « déforment l’islam et dégoûtent les gens de la religion ».

Même les groupes salafistes sont restés réservés. « Nous sommes pour le califat, c’est au cœur de notre idéologie. Mais un tel État doit être fondé sur des critères qui ne sont pas réunis pour le moment », a affirmé Daii el-Islam al-Chahhal, fondateur du mouvement salafiste au Liban. « Cette organisation impose (le projet de califat) par la force (…) et a brûlé les étapes », renchérit cheikh Nabil Rahim, de l’Association des ulémas du Liban.
L’État islamique, qui compte dans ses rangs des milliers de combattants bien armés dont de nombreux jihadistes étrangers, répugne notamment par sa volonté d’annihiler tous ceux qui ne lui prêtent pas allégeance. « Ils considèrent qu’il n’y a de musulmans qu’eux », explique Radwane al-Sayyed, professeur d’études islamiques à l’Université libanaise. Et, prédit-il, « ils pourront durer des mois grâce à leur capacité destructive ».

Le califat a duré de manière continue pendant 14 siècles jusqu’à son abolition par Ataturk en 1924. Pour beaucoup d’Arabes, il est synonyme de califes légendaires comme Haroun al-Rachid, du développement des sciences, du commerce, d’illustres poètes comme Abou Nawas, le « chantre du vin », ou encore de l’Alhambra, célèbre monument arabe d’Andalousie. Arabes et musulmans ne rêvent cependant pas d’un retour au califat, dont la mémoire, loin des clichés historiques, « a été effacée après un siècle de colonialisme et de nationalisme arabe.»

« Quant aux Occidentaux, tout ce qu’ils connaissent, c’est les 1 001 Nuits », relève M. Guidère. Mais le projet d’un État islamique ne manque pas d’attrait pour les jihadistes arabes ou d’Europe. « L’utopie attire. Le projet jihadiste séduit des gens qui contestent le système, comme c’était le cas avec le communisme dans les années 60 », explique le professeur. À moins d’être arrêté dans sa lancée, Daech va gagner en puissance, et plus ils le feront, « plus ils s’attireront d’ennemis », signale M. Sayyed. Mais ils ne disparaîtront qu’« après des massacres horribles et plus de destruction ».