L’Europe de l’impuissance

L’historien François Kersaudy dresse un constat accablant d’une Europe qui a préféré l’élargissement à l’approfondissement, le gigantisme à la taille humaine. (extraits) 

Avec les élections du 25 mai 2014 nous allons envoyer à Bruxelles des députés censés représenter un peuple européen fictif, pour doubler des parlements nationaux bien réels représentant 28 peuples très différents, n’ayant pas les mêmes intérêts, les mêmes pratiques, les mêmes lois et règlements, les mêmes niveaux de vie, et naturellement pas les mêmes langues. C’est d’ailleurs pourquoi nos eurodéputés – dont la plupart ne maîtrisent que leur langue maternelle – doivent avoir un service de traduction pour 24 langues officielles, soit 552 combinaisons et 276 couples de langues. Pour l’interprétation, on consent par faveur à renoncer au gaélique et au maltais, mais la supranationalité artificielle des institutions européennes s’installant très mal, les égoïsmes nationaux restent seuls maîtres à bord : chacun veut conserver sa langue, son commissaire, son influence, ses intérêts, ses avantages, et pour finir, les États-Unis d’Europe ne sont présents que dans les discours. Que peut-on y faire ? Nada !

Reportons-nous à présent aux articles 3 et 9 du Traité de Rome, qui disposaient que « l’action de la Communauté comporte l’établissement d’un tarif douanier commun et d’une politique commerciale commune envers les États tiers ». Qu’est-il advenu de ces dispositions fondamentales, qui ont initialement protégé le marché commun à six et assuré sa prospérité ? De nos jours, l’Union européenne à vingt-huit n’a pas plus de tarifs extérieurs communs que de politique commerciale commune, elle est ouverte à tous les vents et traque impitoyablement les subventions accordées à ses industries. Pendant ce temps, les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde et le Brésil protègent férocement leurs marchés et subventionnent massivement leurs industries. Réciprocité ? Connais pas ! Que font le Conseil et la Commission au sujet de l’effondrement de nos exportations et de nos industries, des délocalisations massives et du chômage qui en résultent ? Nothing ! (1) Qu’en dit le Parlement européen ? Nichts !

L’élargissement démesuré de l’Union et des compétences de la Commission, résultant principalement de la démission des gouvernements, s’est fait au nom de « la paix ». Il faut en déduire qu’en l’absence d’une Commission omnipotente, de réglementations aberrantes et de sentences juridiques délirantes, la France serait en guerre contre le Danemark, tandis que la Finlande aurait depuis longtemps attaqué l’Allemagne. C’est oublier que ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix, mais la paix qui a fait l’Europe…, et surtout que, de mémoire d’homme, les démocraties ne se sont jamais fait la guerre – même en l’absence de tout meccano institutionnel supranational. Mais que peut faire ledit meccano pour assurer la paix aux frontières de l’Est ou du Sud ? Niente ! (2) Il s’est pourtant doté d’une « haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité », madame Ashton, non élue, résolument unilingue, sans expérience des affaires étrangères, mais ayant rang de ministre, 1 600 fonctionnaires à disposition et un budget faramineux. Que fait-elle pour promouvoir le début du commencement d’une politique extérieure européenne ? Niets ! (3)

Le Traité sur l’Union européenne de 1992, dit Traité de Maastricht, précise que « la Commission promeut l’intérêt général de l’Union ». Mais qui, dans cette Commission hors-sol entourée de 30 000 lobbyistes, est capable de définir l’intérêt général de 28 pays ? Coïncide-t-il avec celui de l’Allemagne qui refait brûler des tonnes de charbon, ou avec celui de la France qui protège encore timidement son industrie nucléaire ? Est-ce celui de la Hongrie qui maltraite ses Roms, de la Roumanie qui les chasse, de l’Italie qui les exploite ou de la Belgique qui peine à les accueillir ? Est-ce celui de la Finlande qui protège sa nationalité, ou celui de Malte qui la vend pour 650 000 euros ? Ou encore celui de la France qui traque les paradis fiscaux, ou celui du Luxembourg qui en est un ? Que dit la Commission sur tous ces sujets ? Ingenting ! (4)

Le principe de subsidiarité, réaffirmé par l’article 5 du Traité de Lisbonne, établit clairement que l’Union « n’intervient que si et dans la mesure où les objectifs de l’action envisagée ne peuvent être réalisés de manière suffisante par les États membres ». Est-ce à dire que ces États sont à présent si décadents qu’ils ne peuvent statuer eux-mêmes sur la dimension de leurs concombres, le diamètre de leurs cuvettes de W-C ou la quantité de cannelle dans leurs pâtisseries ? Qu’ils sont si impotents que la Cour de justice européenne peut leur interdire d’expulser de leur propre territoire les plus dangereux terroristes étrangers ? Qu’ils sont si incompétents que la Commission doit leur dicter la façon de gérer leurs budgets ? (5) Qu’ils sont si déliquescents qu’ils ont entièrement abandonné à la Banque centrale européenne le contrôle d’une monnaie commune surévaluée ? Qu’ils sont si insignifiants que leurs parlements nationaux n’ont plus guère que le pouvoir de transcrire en lois nationales les 17 000 textes émanant de la Commission ? Et en définitive, devant qui cette Commission, cette Cour de justice et cette Banque centrale européennes sont-elles responsables ? Qu’en disent les traités ? Semmi ! (6)

Bien que voyant en l’immigration massive une chance pour sa tour de Babel aux limites indéfiniment extensibles, l’Union européenne a mis sur pied un organisme baptisé Frontex, chargé de limiter la ruée à ses frontières extérieures très poreuses. Mais la mission de ces derniers douaniers du continent, dont le budget a été considérablement rogné par ailleurs, tient du mauvais vaudeville : en Méditerranée, ils sont chargés de remplacer les gardes-côtes pour recueillir tous les miséreux de l’Afrique et de l’Asie, dont les trafiquants coulent délibérément les embarcations pour transformer des clandestins rançonnés en naufragés bénéficiaires du droit d’asile. L’enfer étant pavé de bonnes intentions, l’appel d’air du générosisme dévoyé fait ainsi chaque année des milliers de morts entre la Méditerranée et la mer Égée. Que disent de ces impitoyables trafiquants d’esclaves les chaisières de la Cour européenne des droits de l’homme ? Neshto ! (7)

On pourrait poursuive ainsi ad infinitum, en parlant du trafic d’influence institutionnalisé des lobbies qui campent à Bruxelles, des fraudes monumentales aux aides communautaires, de la farce surréaliste des processus d’adhésion, des députés fantômes et des bureaucraties étouffantes, des décisions brusquées et des inactions prolongées, mais à quoi bon ? Mieux vaudrait évoquer cette autre Europe à taille humaine qui aurait dû voir le jour, celle où l’approfondissement aurait précédé l’élargissement, où les rapprochements progressifs des peuples et des institutions auraient remplacé les symboles creux et les marches forcées, où, en somme, les boeufs auraient été mis avant la charrue, plutôt que l’inverse. Au lieu de quoi, nous voici livrés volens nolens aux « aréopages technocratiques, apatrides et irresponsables » qu’avait entrevus en son temps le général de Gaulle. Souvenons-nous qu’il en prédisait aussi l’échec : « Chaque peuple est différent des autres, avec sa personnalité incomparable, inaltérable, irréductible. Si vous voulez que des nations s’unissent, ne cherchez pas à les intégrer comme on intègre des marrons dans une purée. […] L’arbitraire centralisation provoquera toujours, par chocs en retour, la virulence des nationalités. » Tout était dit…

(1) C’est la version anglaise correcte. La version américaine populaire serait plutôt « zilch » : « peau de zébi ».

(2) Nothing in italiano.

(3) Niente en néerlandais.

(4) Niets en suédois.

(5) Encore qu’en France la crainte de l’Union européenne ait bien pu tempérer quelques délires marxistes.

(6) Ingenting en hongrois.

(7) Nada en bulgare.