L’Europe ne doit pas plus nier la réalité et l’autonomie des nations

Dans l’entre-deux guerres, doctrinaires et théoriciens se sont beaucoup affrontés sur la question de savoir, de l’État, du peuple et de la nation, quelle était la notion la plus importante, celle qui commandait les deux autres. En Italie, on insistait surtout sur l’État, en Allemagne sur le peuple, en France sur la nation. Aujourd’hui, c’est l’articulation, devenue problématique, de la région, de la nation et de l’Europe qui soulève des interrogations.

Dans une perspective conforme au fédéralisme intégral, le problème ne se pose pas aussi longtemps que s’impose le principe de subsidiarité ou de compétence suffisante, déjà formulé par Aristote, qui consiste à ne confier une compétence à un échelon supérieur que lorsque l’échelon inférieur ne peut pas l’exercer de façon satisfaisante.

Dans les faits, cependant, l’équilibre s’est rarement établi parce que les instances supérieures manifestent une irrésistible tendance à concentrer les pouvoirs et à substituer au principe de compétence suffisante celui de l’omnicompétence, l’unité n’étant plus acquise qu’au prix d’une réduction de la diversité.

On l’a vu d’abord dans le cas des régions. La France a été pendant des siècles, sans cesser d’être la France, une assemblée de langues et de cultures variées. Mais au cours de l’histoire, sous la monarchie comme sous la République, l’État-nation s’est bâti sur la centralisation aux dépens des libertés locales et des identités régionales. Cette politique a suscité en retour des régionalismes aux formes multiples, des plus raisonnables aux plus convulsives.

Deuxième volet : l’Europe. On constate que les nations ont abandonné leur souveraineté à l’instance supérieure, celle de l’Union européenne, alors même qu’elles ne voulaient pas la partager au profit de leurs régions. Or, l’UE a dépouillé les nations de leur souveraineté, non pour la reporter au niveau supérieur sous la forme d’une souveraineté plus souveraine encore, mais pour la faire se dissoudre dans le jeu technocratique. Les souverainetés nationales ont disparu dans une sorte de « trou noir » sans que l’Europe en ait profité.

Ouverte à tous les flux mondiaux, délabrée par la financiarisation, inconsciente de son identité et oublieuse de son histoire, et même désireuse de ne surtout pas en avoir, l’Europe se retrouve ainsi impuissante et paralysée.

Les causes qui rendent nécessaires un véritable État européen n’en sont pas moins toujours là. La nécessité géopolitique d’élaborer au niveau continental un creuset de culture et de civilisation, uni par une vision politique commune et susceptible de jouer le rôle d’un pôle de régulation dans un monde désormais multipolaire.

L’Europe ne doit pas plus nier la réalité et l’autonomie des nations, que celles-ci ne doivent nier la réalité et l’autonomie des régions.