Livre papier versus livre numérique

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse…


Une petite phrase, comme un clin d’œil, mais si lourde de sens.
Nous défions quiconque d’apprécier une piquette dans un verre en cristal, et de trouver mauvais un très grand cru dans un gobelet plastique. On aura beau changer la forme, c’est le fond qui porte en lui la valeur des choses. Le contenu quoi qu’on en dise, même répliqué dans toutes sortes de contenants, reste ce qu’il est, bon ou mauvais.
Arrêtons de culpabiliser le lecteur parce que d’un clic il télécharge un roman sur une tablette ou une liseuse, comme si c’était une chose horrible, comme si ce lecteur était une sorte de monstrueux tueur, tueur de livres

Nous nous sommes toujours attachés à promouvoir la littérature, pas l’objet livre. Et pour cela, nous prenons la robe de l’avocat de la défense. Pas la lance de Don Quichotte, non, on ne se bat pas contre des moulins à vent, on défend une cause, notre cause : la lecture. Hors du débat qui nous paraît déjà un combat d’arrière-garde, et qui vise à opposer livre papier et livre numérique, liseuse et tablette, lecteur numérique et lecteur papier, jusqu’à même prononcer de façon purement démagogique la mort de l’un tout en diabolisant l’autre. On en finit plus d’opposer ceci et cela, à l’heure où au contraire nous devrions tous nous fédérer autour d’une seule cause : la lecture. Demain, n’en déplaise aux plus réfractaires, il sera aussi banal d’avoir une tablette (et aussi une liseuse) posée bien en évidence sur la table du salon que d’avoir un téléphone intelligent dans la poche de sa veste ou dans son sac à main. Et là, le véritable enjeu ne sera pas de savoir si c’est bien ou pas bien de lire en numérique, ce sera de savoir si l’heureux propriétaire de la tablette préférera catapulter des oiseaux hystériques sur des cochons apathiques pour 0.99€ ou se plonger dans un roman numérique pour 14.99€. Le lecteur qui choisit de lire en numérique est-il un si mauvais lecteur ? Que viendrait faire ici la forme choisie sur la qualité du texte ? Sur n’importe quel support, un texte, ce sont des mots, des phrases, une histoire, des sentiments, des sensations, qui transcendent ou pas le lecteur qui s’y plonge. Pourquoi se focaliser sur un support, et par là même vouloir « sauver » un objet, et à travers lui une chaîne, la chaîne du livre, quand il faut juste encourager à lire. Et pour lire, qu’importe si un tel va chercher ses lectures chez un géant de la distribution, un autre chez un libraire indépendant, ou encore dans une bibliothèque, l’important n’est-il pas que tous ceux-là lisent ? En numérique, sur papier, sur le web, encore une fois quelle importance, puisqu’ils lisent. Arrêtons de culpabiliser le lecteur parce que d’un clic il télécharge un roman sur une tablette ou une liseuse, comme si c’était une chose horrible, comme si ce lecteur était une sorte de monstrueux tueur, tueur de livres. Tant qu’il ne tue pas la lecture, il est où le problème ?
La langue française est riche de mots pour définir la lecture. Tout comme il ne nous viendrait jamais à l’esprit de dire « je lis une liseuse, je lis une tablette », on ne lit pas un livre, mais on lit un roman, une nouvelle, un essai, un guide, une bande dessinée, un blog, etc.

Au contraire, nous nous devons de propulser la littérature, de promouvoir la lecture, de permettre à des auteurs et des lecteurs de se « rencontrer » au travers de textes totalement libérés des maillons de la chaîne. Chaque texte littéraire, à son niveau plus ou moins exigeant, porte en lui la possibilité d’un raz de marée ou d’un ruisselet vite absorbé par l’oubli. Chaque tête-à-tête avec un auteur, un texte, qu’on se fait un devoir d’organiser avec passion dans la sélection la plus éclectique possible, chaque rencontre donc entre un auteur et un lecteur est la seule chose qui ait une vraie importance, et à laquelle on se doit d’apporter le plus grand soin. Le lecteur est multiple, évolutif, curieux, capricieux. Le lecteur s’adapte à ses lectures, adapte ses lectures aux différentes finalités qu’il veut leur voir remplir. Il choisit, tout seul, de rédiger la charte de ses droits de lecteur, il n’a pas de devoirs, il n’a que les droits qu’il s’édicte lui-même, en gardant tout de même à l’esprit que ses droits s’arrêtent là où commencent ceux des auteurs. Le lecteur est divers comme ses lectures sont diverses, le support n’y changera rien.
La langue française est riche de mots pour définir la lecture. Tout comme il ne nous viendrait jamais à l’esprit de dire « je lis une liseuse, je lis une tablette », on ne lit pas un livre, mais on lit un roman, une nouvelle, un essai, un guide, une bande dessinée, un blog, etc. On ne lit pas parce qu’on veut sauver une industrie, celle du « livre », on lit parce qu’on veut s’évader du quotidien dans un roman, conquérir de nouveaux espaces, de nouveaux mondes, de nouvelles vies que la lecture va nous permettre de vivre par procuration, on lit parce qu’on veut se documenter, se renseigner, compléter nos connaissances… On lit pour entrer en résonance avec un auteur, pour une rencontre avec ses mots, pour être un autre le temps d’une lecture. La littérature ouvre des portes sur des chemins suffisamment nombreux pour que chacun choisisse celui (ou ceux) qu’il veut arpenter.
Il est temps de se poser les bonnes questions, celles qui vont permettre dans le monde d’aujourd’hui de continuer à œuvrer pour la littérature. Il est temps d’abandonner les vieux schémas, pour trouver comment continuer à propulser le lire. Nous ne nous donnons aucune limite, si ce n’est celle de notre imagination, pour que la lecture continue d’enchanter les lecteurs, pour que leurs tête-à-tête avec les textes continuent de se dérouler dans la félicité.