Prolétaires 2.0, les grouillots du Net

Emploi. Editeurs de contenu, monteurs, graphistes ou postproducteurs : ces métiers se résument souvent à des tâches aliénantes. En Italie, ces ouvriers du web sont déjà un demi-million.

Nous parlons d’ouvriers, mais d’ouvriers numériques. Ces manœuvres qui entretiennent les sites web, suent sang et eau pour que les films et les séries arrivent à temps dans nos salons, alimentent les flux de nos applications, les sites de streaming et les bases de données sur lesquelles reposent de nombreux services essentiels aujourd’hui. Aux Etats-Unis, cette armée compte déjà 4,7 millions de petits soldats. Selon les estimations du gouvernement américain, ils seront 1,5 million de plus d’ici à 2022. En Italie, d’après le dernier recensement de l’Institut national de statistique, qui date de 2011, la fabrique virtuelle compte 450 606 travailleurs.

Ces ouvriers 2.0 sont programmeurs, éditeurs de contenu, monteurs, chargés du buzz marketing [technique consistant à faire du bruit autour d’un événement], techniciens de postproduction, managers de médias sociaux, graphistes et spécialistes des effets vidéo. Autant de mots qui inondent les pages d’offres d’emploi. Au point d’incarner l’espoir d’une génération entière de jeunes (et de moins jeunes), pour qui ces offres sont doublement alléchantes : outre un salaire, elles promettent des métiers aussi créatifs et innovants que les technologies qu’ils requièrent.
Mais la promesse n’est pas entièrement tenue. Car, si les conditions de travail ne sont en rien comparables à celles de l’industrie lourde, derrière ces sympathiques annonces se cachent souvent des tâches mécaniques et répétitives. En un mot : aliénantes. Quant aux droits conquis par les syndicats, ils ne sont souvent que des reliques du passé. Les grouillots du Net se sont faits à l’idée de ne pas avoir d’horaires de travail, d’être rémunérés à la tâche, de trimer à la maison comme les couturières d’antan et d’accepter, dans les cas les plus extrêmes, des mini-activités virtuelles payées 2 dollars [1,5 euro] l’heure, quand ce n’est pas en bons d’achat à dépenser en ligne.
“C’est un Far West où les clients ont le pouvoir”, soupire Patrizia Tullini, professeure de droit du travail à l’université de Bologne. Ainsi, même si les sirènes des usines sont loin, si les bleus de travail ont disparu, si les grandes cheminées ne sont plus qu’un vieux souvenir, le secteur éthéré de l’informatique a d’un côté ses managers, ses créatifs, et de l’autre ses ouvriers. Comme ceux dont voici l’histoire.

Davide Rovere a 36 ans. Il commence à avoir quelques cheveux blancs, mais il porte encore des sweats à capuche et des jeans oversize. Il y a treize ans, il a obtenu son diplôme de design industriel à Trévise. Après avoir passé des entretiens pendant des mois, il est parti chercher l’herbe plus verte à Milan. Là, il a aussitôt trouvé son premier emploi dans une maison d’édition, comme éditeur web. Ça sonnait bien. “Je devais mettre en ligne les articles qui sortaient dans le magazine.” Faisait-il autre chose, comme écrire des petites présentations des articles ? “Non. Je devais seulement remplir des champs avec les textes qu’on m’envoyait par courriel.” La rémunération ? “A l’heure, mais, comme j’étais le plus jeune, ils me demandaient de rester pour donner un coup de main avec les ordinateurs.”
Ça a duré huit mois. Puis il a décidé de se mettre à son compte. Le bureau, c’était à la maison : une chambre de 20 mètres carrés en banlieue qu’il partageait avec Matteo Toffalori, un garçon de 20 ans, lui aussi geek et aspirant graphiste free-lance. Sur son ordinateur, au pied du lit, il concevait des sites web et des prospectus pour des petites entreprises et des artistes émergents. L’argent ? Comme la majeure partie de ses collègues, chaque fois l’attendait un chemin de croix ponctué de factures réglées une fois le travail livré, payées généralement en retard, parfois au noir.

Mais en décembre quelque chose a changé. Il a fondé une famille. Et avec Matteo Toffalori il a créé Reactio, une société spécialisée dans les effets spéciaux et l’animation 3D. “Il n’y a pas de métier plus gratifiant ni plus créatif, explique-t-il. Je passe des heures devant l’écran à déplacer des lignes, modifier des formes. La satisfaction dépend entièrement du résultat : si je peux être fier de mon travail, ça en vaut la peine. Mais, si je suis obligé de faire trente fois des modifications parce qu’‘ici, ça ne va pas’ et ‘refais-moi ça, là’, à la fin j’en ai la nausée.” Il y a quelques mois, une entreprise lui a demandé d’effacer l’image d’une bouteille d’eau dans un film d’une heure et demie. Rétribution : 800 euros. “Un truc de fou ! Il fallait passer la gomme sur chaque image, il y en a vingt-cinq par seconde.” Au bout de trente-cinq jours il a déclaré forfait. Il n’a pas touché un euro.
Les cols bleus du numérique savent qu’ils sont privilégiés par rapport au Cipputi du dessinateur Altan [un personnage de bande dessinée, ouvrier métallurgiste]. “Les horaires de travail, en général, c’est toi qui les gères, explique Marco D. Plus tu travailles pour de nouvelles entreprises, plus tu utilises des plateformes différentes, plus tu as de l’expérience et des compétences nouvelles.” Bref, ce n’est pas la pure répétitivité de la chaîne de montage. Il faut de la logique, du raisonnement, de l’inventivité. C’est aussi l’avis de Francesco Wil Grandis, auteur d’un témoignage publié sur le site Nomadi Digitali [Nomades numériques] : “J’ai vécu mon métier de programmeur sans stress.” Son patron, il l’a rencontré en ligne, sur une plateforme d’outsourcing, un espace virtuel où les entreprises peuvent chercher des professionnels du monde entier, et vice versa.
Avec son client américain, ils sont tombés d’accord du premier coup; il a travaillé quatre ans pour la même entreprise : un bon salaire, la liberté, des commandes de plus en plus intéressantes. Un cas d’école.
Les métiers du numérique sont tentants pour plusieurs raisons. Parce qu’ils donnent l’impression d’être innovants. Parce qu’ils semblent faciles : la quasi-totalité des jeunes savent parfaitement se servir de Facebook, par exemple, pour rester en contact avec leurs amis. Alors pourquoi ne pas en faire un métier ? C’est ainsi que naissent des “éditeurs de médias sociaux”, dont la tâche consiste à alimenter les discussions en ligne sur un produit. Mais la compétition est rude. Avec des conséquences variées.

La première, évidente, c’est la baisse des salaires. La deuxième, c’est le recul des garanties (le classique : “Ça ne te plaît pas ? Il y en a plein qui attendent dehors.”) Et la troisième : “Comme souvent ce travail n’est ni reconnu ni rémunéré à sa juste valeur, les gens en arrivent à penser que c’est normal d’être un peu exploité quand on fait un métier aussi innovant”, analyse Matteo Tarantino, jeune sociologue à l’Université catholique de Milan. “En réalité, ce sont des ouvriers, mais ni les entreprises ni eux-mêmes ne se définissent ainsi. Si l’imaginaire a changé, le fond capitalistique demeure : il y a peu de postes pour les vrais créatifs. Beaucoup pour la main-d’œuvre à faible valeur ajoutée.”
“Quand je dis quel métier j’exerce, on me répond tout de suite : super ! Et moi, embarrassé, j’explique que, c’est sûr, je ne suis pas manœuvre, mais j’ai une activité avec zéro créativité, très répétitive.” Roberto est monteur dans une société qui importe des films et des émissions de télévision, qu’elle sous-titre et qu’elle double. Son travail à lui, c’est de réceptionner chaque vidéo, de la répartir par petits bouts entre ses collègues, puis de tout remettre ensemble en contrôlant toutes les images avant qu’elles n’arrivent chez des millions de téléspectateurs.
En fait, son activité consiste à bouger les yeux et la souris : il regarde les vidéos au moins deux fois, les remanie, les répartit. Et puis de nouveau il fait des coupes, pianote sur son clavier, sauvegarde, envoie. Une routine tout ce qu’il y a de plus mécanique. “Mais je ne me plains pas, insiste-t-il, j’ai un supersalaire, un vrai contrat.” Dans son bureau sans fenêtre, l’unique lumière est celle des écrans. Il n’a pas tellement de contacts avec ses collègues. “Quand certains dessins animés arrivent, j’ai envie de me pendre : 130 épisodes de quarante minutes avec les chansons, les bonshommes qui dansent, les chorégraphies, et moi je dois regarder tout ça trois fois. Quand je ressors, je n’arrive plus à me sortir les musiques de la tête.” Reste que, dans son entreprise, il y a plus mal loti : “J’ai refusé de m’occuper des documentaires sur la chirurgie.”

Comme à l’usine, il existe des techniciens ultraspécialisés. Marco Perini, 33 ans, est l’un d’entre eux. Son travail consiste à faire que, dans une vidéo, on entende la voix et non les bruits, les parasites, tous ces sons que les micros captent inévitablement. On appelle ça la postproduction audio, ou encore le sound design. Si de nombreux métiers de l’univers numérique sont peu connus, le sien ne l’est pas du tout : “J’ai encore des clients qui me demandent : ‘Mais ça ne suffit pas de monter le volume ?’” raconte-t-il en allumant une de ses vingt-cinq cigarettes quotidiennes. “Corriger le son, ça signifie intervenir au moins quarante fois par minute d’enregistrement : baisser les pics, couvrir certains sons, éliminer les bruits de fond, etc.”
“Sur le Net, tout doit sembler naturel, immédiat, explique Ruggero Eugeni, professeur de sémiotique des médias. Nous devons avoir l’impression d’être des utilisateurs, pas des consommateurs. Mais, pour que cette rhétorique tienne, il est fondamental que tout le travail qui se trouve derrière ne se remarque pas. Ceux qui produisent doivent devenir invisibles.” Des fantômes.
“La dernière fois qu’on m’a appelé pour une production, on m’a proposé 50 euros par épisode, soupire Marco Perini. Vu qu’il fallait quatre heures et demie de travail par épisode, j’ai refusé de continuer.” Un prix correct ? “Ce serait 350 euros. Heureusement, c’est ce que paient beaucoup de mes clients.” Notamment parce qu’il est considéré comme un bon professionnel : la School of Audio Engineering, la plus grande école du secteur en Italie, lui a proposé d’enseigner.

Aujourd’hui, l’avant-garde du travail numérique va bien plus loin. On parle de crowd-working, littéralement, travail de foule; autrement dit, travail collaboratif. C’est une avant-garde qui a de solides bases en Italie aussi : 100 000 Italiens touchent un salaire grâce à un minijob virtuel. Il s’agit, par exemple, de regarder des centaines de vidéos pour censurer les images pédophiles. Ou de commenter la page web d’un homme politique. Ou encore de contrôler des feuilles pleines de données. Tout cela pour des rétributions qui vont de 50 cents à quelques dollars l’heure. Le pionnier du secteur est Amazon, avec son Turc mécanique [site web où des entreprises proposent des microtâches à des travailleurs qui se sont inscrits], mais les usines du genre sont nombreuses : CrowdFlower, un concurrent, se vante d’avoir 5 millions d’inscrits dans 280 pays. La dernière nouveauté concerne l’argent. Virtualisé, lui aussi : les travailleurs d’Amazon sont souvent payés non pas en dollars, mais en monnaie dématérialisée à dépenser sur la plateforme pour acheter livres, chaussures ou DVD.

Et, si les travailleurs jetables qui vivent aux Etats-Unis peuvent choisir entre recevoir de l’argent ou un chèque-cadeau, les autres (à l’exception des Indiens) n’ont pas le choix : tout ce qu’ils ont gagné sera dépensé dans la boutique du patron. La promesse d’un avenir où même les salaires risquent de devenir virtuels.
Francesca Sironi, Rome