Quand une vieille Anglaise en vacances crée les « Voisins vigilants »

Voisins Vigilants

Tout est dans le regard. Dans un œil bleu stylisé, hérissé de cils pointus, qui scrute le passant à l’entrée des lotissements. Placardé sur les panneaux municipaux, fixé aux plaques des rues, scotché sur les boîtes aux lettres, ce logo évocateur est accompagné d’un slogan qui ne souffre d’aucune ambiguïté : « Protection Voisins vigilants, en liaison immédiate avec la gendarmerie et la police municipale. » Menée sans grand renfort de publicité jusqu’à il y a peu encore dans une cinquantaine de villes des Alpes-Maritimes, une demi-douzaine du Loir-et-Cher, quinze dans la Drôme ou encore sept dans le Nord, cette expérience unique vise à former des chaînes de citoyens volontaires habitant le même quartier susceptibles d’alerter les forces de l’ordre au moindre signe suspect. Selon un dernier bilan établi en août dernier par le ministère de l’Intérieur les habitants de 172 communes françaises au total sont aujourd’hui associés à la sécurité de leurs lotissements(1).

Voisins Vigilants

Sur le papier, l’idée est simple. Elle a même été soufflée par une vieille Anglaise installée en 2005 à Saint-Paul-de-Vence, dans les Alpes-Maritimes. Lasse de voir les cambriolages de villas se multiplier dans son entourage, elle entreprend de mettre sur pied un groupe de voisins pour assurer l’autosurveillance de sa rue, puis de son quartier. Les uns après les autres, retraités, commerçants, employés municipaux du secteur se sont alors mis aux aguets pour détecter les passants un peu louches, les voitures inconnues, les groupes à l’allure suspecte, les démarcheurs à domicile un peu pressants, les campements sauvages qui fleurissent non loin sans crier gare. Tout ce qui trouble ou qui cloche dans ce paisible paysage peut prendre l’allure d’un branle-bas.
En théorie, cette vigie citoyenne du XXIe siècle est censée fonctionner vingt-quatre heures sur vingt-quatre, été comme hiver, week-ends compris. Il faut dire que les membres de la chaîne d’alerte doivent s’organiser pour que la toile d’araignée ne présente pas de défaut. Comme en témoigne dans Le Figaro(2), une retraitée de l’Éducation nationale : « Avec nos numéros de téléphone en commun, nous échangeons nos dates de congés, les horaires des enfants à l’école et les noms des visiteurs que l’on attend. Chacun a appris à surveiller la maison de l’autre… »

Les voisins se connaissent, partagent les mêmes préoccupations, sont unis comme les doigts de la main. Regroupés en secteurs, ils sont chapeautés par un « référent de quartier », c’est-à-dire une personne qui fait le lien entre les Voisins vigilants, la police municipale et la brigade de gendarmerie la plus proche. Certaines brigades sont ou ont été en lien permanent avec des dizaines de référents faisant l’interface avec des centaines de Voisins vigilants.
Dans le site pilote des Alpes-Maritimes, traversé par plus de dix millions de touristes chaque année et longtemps miné par le fléau du cambriolage, l’expérience des Voisins vigilants a été d’emblée conçue comme un remède presque miracle. Deux ans après sa réelle montée en puissance qui remonte à 2007, pas moins de quarante-six communes de toutes sensibilités politiques ont adhéré au projet. Pour les forces de l’ordre, surchargées de travail en période estivale et soumises à un régime budgétaire draconien, ce renfort d’auxiliaires se coordonnant dans des quartiers entiers a été officieusement considéré comme du pain bénit. Notamment parce que cela permettait de concentrer les patrouilles là où le besoin se faisait vraiment sentir, et que le système a eu d’emblée le mérite de dissuader le prédateur. Au final, aucun incident grave opposant un voisin vigilant et un voleur n’a jamais provoqué de polémique. Il faut dire que ces « correspondants » de l’ordre, ces « messagers » de la paix publique ont tout de suite fait l’objet d’un encadrement très strict. « Toute intervention d’initiative et les patrouilles en civil ont été prohibées strictement », martèle un officier qui résume le dispositif par cette image évocatrice : « Ces voisins sont juste nos yeux par procuration(3)… ». En clair, ce système a eu comme ambition première de compléter les dispositifs locaux de prévention.
Comme l’ont dit et répété ses défenseurs, il a été fondé sur l’humain plus que sur la froide technologie des caméras de vidéosurveillance. À la différence de la machine, il a permis de limiter le nombre des querelles de voisinage pouvant dégénérer. Par ailleurs, les Voisins vigilants font du soutien moral à des personnes âgées, seules et vulnérables dans leur quartier placé sous surveillance.
Enfin, ultime motif de satisfaction pour les pouvoirs publics : l’impact sur la courbe de la délinquance. Certaines communes situées dans les alentours de Grasse, à l’image de Mouans-Sartoux, ont affiché des replis historiques de 10 ou 20 % du nombre de crimes et de délits.
En dépit de ces points positifs, des dispositifs expérimentaux ont failli marquer le pas. Ils ont fait l’objet, pendant quelques mois, d’un développement très maîtrisé. Dans une lettre adressée le 12 juillet 2010 au préfet de police, aux directeurs généraux de la police et de la gendarmerie ainsi qu’aux préfets, le ministre de l’Intérieur d’alors, Brice Hortefeux, rappelait en effet que « la lutte contre la délinquance suppose la participation d’un ensemble d’acteurs, au premier rang desquels se trouvent les citoyens […] Ainsi, poursuit la note, la démarche de “participation citoyenne”, inspirée de la pratique dite des “Voisins vigilants”, engagée à l’initiative de la gendarmerie nationale, présente un intérêt manifeste en matière de prévention de la délinquance ».
Toutefois, précisait encore cette circulaire, il s’agit de « définir avec précision les modalités de mise en œuvre de ces opérations ». Quatre départements (Alpes-Maritimes, Loir-et-Cher, Loire-Atlantique et Haut-Rhin) avaient été désignés comme autant de laboratoires. Le locataire de la Place Beauvau avait demandé à ses interlocuteurs de « surseoir à la mise en place de toute nouvelle opération ».
Les raisons de cette prudence étaient alors multiples : d’abord, il fallait « rechercher le meilleur environnement juridique ». En clair, que les Voisins vigilants puissent agir dans un cadre légal ne souffrant d’aucune contestation. Ensuite, ce schéma atypique ne peut fonctionner dans de grandes agglomérations, trop anonymes. Et encore moins dans des cités de banlieue, frappées par l’omerta. Ces deux facteurs conjugués ont un temps dissuadé les autorités d’étendre l’expérimentation en zone police. Sauf à rebattre les cartes de manière incertaine, les Voisins vigilants pourraient difficilement s’étendre sur l’intégralité du territoire. Enfin et surtout, les pouvoirs publics entendent éviter toute confusion avec les spectres de l’autodéfense et des milices parallèles, dont la « philosophie » des Voisins vigilants se veut aux antipodes. Dans une circulaire du 22 juin dernier, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant a demandé au préfet de « promouvoir le concept » en misant sur « l’adhésion des élus » et « l’engagement de la population ». Cette extension, précise la Place Beauvau, se fera sur la base du volontariat. Un statut de collaborateur occasionnel du service public permettant d’encadrer la fonction de Voisin vigilant était à l’étude l’été dernier(4). À terme, plus de 800 communes sont susceptibles d’appliquer ce dispositif.
Car même si tout soupçon de délation déclenche des cris d’orfraie et des concerts de protestations effarouchées chez ces hommes et ces femmes qui se veulent les chantres d’une « démarche citoyenne », un petit nombre de détracteurs crient au scandale. Ils dénoncent la mise au jour d’un Big Brother à la française et évoquent les heures sombres de l’histoire contemporaine.

Voisins Vigilants

Ainsi, dès le 18 octobre 2010, le Parti de gauche (PG) avait demandé qu’une commission d’enquête parlementaire soit mise en place sur le dispositif des Voisins vigilants en dénonçant un « réseau de délation généralisée ». « Le climat délétère instauré par le gouvernement vient d’accoucher d’une nouvelle aberration », a écrit dans un communiqué le parti de Jean-Luc Mélenchon, relayé par une dépêche de l’Agence France-Presse. Voilà comment le bouillonnant leader politique brocardait alors l’initiative. Dans plusieurs villes, décrit-il d’abord, « des voisins zélés s’inscrivent auprès de la gendarmerie pour devenir “référents” et noter ce qui leur semble anormal : numéro d’immatriculation de voitures suspectes, codes vestimentaires et descriptions de visiteurs, etc. […] Les voisins vigilants, structurés en réseau de manière hiérarchisée, ont pour mission de rapporter chaque détail “anormal” à la gendarmerie ». Avant de porter l’estocade : « En clair, nous assistons à la mise en place progressive et sournoise d’un réseau de délation généralisée où tout le monde surveille tout le monde, où le soupçon l’emporte d’emblée sur la bienveillance. »
Pour le Parti de gauche, relayant des craintes évoquées sur Internet et faisant fi des mises en garde effectuées par les forces de l’ordre auprès des Voisins vigilants, « la mise en place de milices de quartiers n’est pas loin ». Toujours d’après le Parti de gauche, ce dispositif est d’autant plus inquiétant qu’il n’a pas de fondement légal et n’offre donc pas de voie de recours aux citoyens. Avec l’appui d’élus communistes comme Alain Bocquet, le PG a donc demandé que l’« enquête parlementaire soit enfin mise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale et alerte les citoyens pour que chacun se mobilise contre cette opération qui fait honte à notre république ».
Conscient de la charge symbolique de leur démarche, les promoteurs du concept de Voisins vigilants ont bien tenté de rebaptiser cette expérience « participation citoyenne ». Mais, il est vrai, un vague sentiment de suspicion demeure. Tenace et têtu. Assez trompeur à y regarder d’assez près tant la surveillance des habitations entre voisins est réglementée. Ainsi, dès l’automne 2010, une première convention a été signée à Nîmes par le préfet du Gard, Hugues Bousiges, le procureur de la République de Nîmes Robert Gelli, et le maire d’Aujargues, Guy Lamadie. Aujargues, petit village de huit cent trente-cinq âmes en proie à une délinquance ordinaire, où se mêlent cambriolages et vols de voitures.
Là, c’est un colonel de l’armée de l’air à la retraite qui a préconisé la mise en place de ce système après l’avoir vécu en Angleterre. D’emblée, la préfecture a fait valoir un certain nombre de garde-fous visant à cadrer le système, dont le parquet local veillerait à la bonne régularité judiciaire. La convention précisait que le dispositif estampillé « Voisins vigilants » ne saurait « se substituer à l’action de la gendarmerie » et qu’il excluait « toute patrouille ou intervention hors le cas de crimes ou délits flagrants ». Par ailleurs, l’accord prohibait de facto la transmission d’informations touchant la vie privée ou ayant un caractère politique, syndical, religieux ou racial. « Les Voisins vigilants ne sont ni des gendarmes auxiliaires, ni des shérifs », résumait alors le préfet Bousiges dans Midi libre (24 juin 2010). « Bien évidemment, le témoin d’un flagrant délit appelle directement le 17 », précisait de son côté le procureur de la République qui insistait sur l’intérêt de cette nouvelle convention, conscient qu’il pouvait « potentiellement exister des dérapages ».
Le maire d’Aujargues, quant à lui, s’est félicité que « personne dans le village n’a[it] évoqué les risques de délation » après avoir tenu une réunion d’information pour ses habitants. Avec l’accord du procureur, il a pu « implanter aux entrées de lotissements, quartiers et rues participant à l’opération une signalétique pour informer les personnes mal intentionnées qu’elles pénètrent dans un domaine où les résidents sont particulièrement vigilants et signalent aux forces de l’ordre toute situation qu’elle juge anormale ». Enfin, des réunions de contrôle du dispositif sont organisées tous les trimestres ou « en cas de besoin précis ».
Évoquant le « devoir civique », les Voisins vigilants sont dans leur écrasante majorité sûrs du bon sens de leur démarche et balaient les critiques d’un revers de manche. « Si certains voisins refusent de jouer le jeu en disant que nous faisons de la délation, cela ne me dérange pas car j’accomplis un geste citoyen », témoignait dans Le Figaro(5) une commerçante à la retraite installée dans le sud de la France. Pour elle, « il était naturel de répondre oui à l’appel de la gendarmerie et de la police municipale […] tant j’ai vu des gens ayant souffert de vols et de cambriolages ». Assurant sans sourciller qu’elle est « née vigilante comme d’autres sont nés étourdis », cette retraitée revendiquant une « sécurité ancrée au fond d’[elle] » raconte : « Dès qu’une voiture passe et repasse sous nos fenêtres, je note sa plaque et la transmets aux gendarmes qui viennent aussitôt contrôler. Ici, nous sommes attentifs aux petits jeunes circulant à scooter ou aux inconnus débarquant en fourgonnette pour du démarchage. Il y a quelques jours, une voisine vigilante a surpris quelqu’un disant vendre des brioches au porte à porte pour venir en aides aux détenus alors qu’il n’avait pas de carte officielle : les gendarmes l’ont cueilli à la sortie du lotissement. »
« Dans ce genre d’initiative innovante dans le champ de la sécurité intérieure française, il s’agit de ne pas aller trop vite, de peser les points positifs et ceux qui le sont moins et se doter d’un cadre juridique pour éjecter les éventuels cow-boys du dispositif », confie un officier supérieur de la Direction générale de la gendarmerie nationale. « Avec nos vigilants voisins, nous marchons sans cesse sur des œufs car nous risquons en permanence de nous faire balancer à la figure des mots insupportables et infamants tels que collabos(6)… »
Alors que les budgets et les effectifs sont corsetés par la Révision générale des politiques publiques (RGPP), toute initiative mettant en évidence que la sécurité et la tranquillité publique ne sont pas uniquement l’apanage de la gendarmerie est encouragée. « Du balayeur à l’enseignant en passant par le conducteur de bus, chacun a son rôle à tenir et doit nous fournir des renseignements d’ambiance dont il dispose pour que des phénomènes qui empoisonnent tout le monde puissent être désarmés à la source, souligne encore un commandant de compagnie. Ce n’est pas après que cela éclate qu’il faut systématiquement nous faire des reproches. La sécurité est l’affaire de tous et tant pis si certains esprits bornés pensent que notre action ne se nourrit que d’indics et de délation(7)… »
Sous ses côtés très novateurs, l’opération Voisins vigilants ne fait pas pour autant figure de véritable OVNI dans le paysage « sécuritaire » français. Ainsi, en 2003, une expérience similaire avait été menée dans la région de Douai, où des « citoyens relais » avaient été invités à renseigner bénévolement la police sur toute anomalie portée à leur connaissance. Des informateurs recrutés sur leur « bonne volonté ». Soucieux de développer une « assistance mutuelle, dans une société concorde », un commissaire expliquait dans Libération : « Un enfant qui pleure peut faire ses dents, mais aussi avoir reçu des coups. Informer la police, cela permet de lever le doute. Si c’est une maltraitance, on met un terme à des souffrances. Si c’est juste un mal de dents, on s’arrête là. En revanche, si on n’appelle pas, et qu’on apprend par la suite que l’enfant est victime de graves blessures, voire décédé, on a mauvaise conscience. Le “si j’avais su” est insupportable(8)… ». L’expérience, qui a fait long feu, n’a guère essaimé dans d’autres villes. Jusqu’à ce que les gendarmes reprennent l’idée.
À l’étranger, ce type de système a trouvé des berceaux d’enracinement durables et profonds. Ainsi, pas moins de cent soixante-dix mille groupes de « foyers volontaires » sont actuellement dénombrés au Royaume-Uni. Depuis son apparition en 1982 dans le village de Mollington, dans l’Est de l’Angleterre, la stratégie du Neighborhood Watch s’est propagée à grande vitesse. Dans les agglomérations populaires, ceux que l’on appelle aussi les voisins « responsables » ont quadrillé les secteurs sensibles de dizaines de groupes de vingt à trente volontaires. Ces microstructures de « police communautaire » sont toutes emmenées par un coordinateur qui consacre deux jours par mois à sa mission. Outre le recrutement, il doit informer ses voisins sur les techniques de protection et porter une attention particulière aux plus vulnérables.
N’ayant pas la possibilité comme en France d’intervenir directement, les adeptes du Neighborhood Watch guettent trafics et cambriolages, traquent les agissements suspects. Quelque vingt-cinq équipes de volontaires quadrillent ainsi Londres, où sont implantées déjà plusieurs milliers de caméras de vidéosurveillance publique reliées au réseau CCTV, près d’une centaine de blocs de maisons sont ainsi autocontrôlés. De quoi réveiller les pires fantasmes orwelliens. Pour les reconnaître sans peine et dissuader les prédateurs, les poteaux et les murs des quartiers laissent apparaître des affiches du Neighborhood Watch représentant un policier accompagné d’un couple et de leur fillette dans un cercle jaune.
Loin des polémiques, ce système est érigé en véritable institution outre-Manche. Et ce n’est pas que le flegme britannique qui explique le phénomène car, dans un pays latin comme l’Italie, un phénomène assez similaire s’est développé, même s’il a pris des contours bien plus inquiétants. Fleurissant dans tout le pays, mais en particulier dans le Nord et le Centre, les « rondes citoyennes » s’organisent sous les prétextes les plus divers. Formées par cinq membres ayant au moins vingt-cinq ans, un casier vierge et une bonne santé physique et mentale, ces rondes parfaitement identifiables à leurs tenues fluo luttent contre les drogués dans la ville étudiante de Padoue ou « contre la prostitution de rue » à Jesole, près de Florence. Autoproclamés « Blue Berets » ou « City Angels » à Milan, « Sentinelles de la beauté » ou « Volontaires pour la sécurité publique » à Florence, « SSS » pour Secours social et de sécurité à Massa Carrara, ces adeptes de l’ordre dénoncent aux carabiniers tout ce qu’ils jugent « antisocial ». Cela provoque l’ire des mouvements protestataires comme les No Global et les « rondes prolétariennes » créés en réaction. Même si les membres des rondes citoyennes se voient interdire d’avoir des chiens, des armes ou des bombes lacrymogènes, de violentes bagarres éclatent parfois en patrouilles. Ce qui contraint la police locale à intervenir et qui fait ironiser les élus de gauche sur le fait qu’il ait fallu faire appel aux forces de l’ordre pour protéger des gens censés instaurer plus de sécurité dans les rues…
Depuis leur autorisation officielle proclamée par une loi du 24 juillet 2009 au Journal officiel, les rondes citoyennes font l’objet de critiques de plus en plus virulentes, dont celle d’une privatisation larvée de la sécurité publique. Par dizaines de milliers, les policiers professionnels ont défilé dans Rome pour réclamer notamment le retrait de cette initiative. Celle-ci, serait interdite – et inenvisageable – en France.

À travers ces expériences de participation, et quelle qu’en soit la fortune, il apparaît une fois encore que les forces de l’ordre ont besoin de disposer de relais, d’avoir par procuration des milliers d’oreilles et d’yeux parmi les « couches saines » de la population.
Le symbole de l’œil hérissé de cils associés aux voisins vigilants est à ce titre assez révélateur. Comme le rappelle Hélène L’Heuillet, dans Basse Politique, Haute Police, « L’œil est la métaphore constante de la police(9). » C’est elle que les premiers policiers emploient lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes. Ainsi, les commissaires ont été surnommés les « yeux des magistrats ». « De l’intérieur de la préfecture de police, Bertillon, par sa méthode d’expertise, prétend réaliser cette police idéale dont l’œil emblématique verrait l’invisible ». L’historien Dominique Kalifa cite le succès de L’Œil de la police(10), hebdomadaire de la Belle Époque illustré du symbole des détectives américains, les Pinkerton, cet « œil ouvert devenu l’emblème de la détection policière ». Balzac évoque lui aussi ce redoutable emblème de la police inventée pendant la Révolution. S’il a figuré un temps sur le site Internet du ministère de l’Intérieur, il ne frappe plus aucun blason, ni écusson de services actifs de P.J. ou du renseignement.
Plus qu’une image allégorique, l’œil est devenu un très précieux organe que l’État emprunte littéralement au corps de la population. Pour que cette dernière devienne l’artisan de sa propre sécurité. Le forgeron de la paix sociale.

1- Dépêche Agence France-Presse, 5 août 2011.
2- Édition du 3 novembre 2009.
3- Entretien avec l’auteur.
4- La Croix, 2 août 2011.
5- Op. cit.
6- Entretien avec l’auteur.
7- Entretien avec l’auteur.
8- Le 19 novembre 2003.
9- Hélène L’Heuillet, Basse Politique, Haute Police. Une approche historique et philosophique de la police, Fayard, 2001.
10- L’Encre et le Sang, récits de crime et société à la Belle Époque, Fayard, 1995.

Extrait de « Les Indics » de Christophe Cornevin, journaliste – Flammarion 2011

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