Quel avenir pour la laïcité dans les pays arabes ?

Évoquer la laïcité et promouvoir les moyens d’y parvenir dans les pays arabo-musulmans est un exercice difficile et épineux. Car le sujet est d’une grande complexité, où se mêlent totalitarisme politique et absolutisme religieux. Comment peut-il en être autrement alors que depuis des décennies, les religieux comme les régimes ont déployé des efforts considérables pour combattre la laïcité et légitimer son rejet ? Les islamistes assimilent la laïcité à l’athéisme, synonyme d’impiété, et lui attribuent la décadence de la société. Les régimes et les partis de pouvoir l’ont eux aussi combattue pour continuer à dominer et à soumettre les sociétés. Craignant l’éveil des populations, ils ont délibérément dénaturé la laïcité en lui octroyant tous les maux imaginables. Et c’est d’autant plus vrai que la laïcité signifie liberté et pluralisme. Le premier pas vers sa promotion doit ainsi passer par l’élimination de son image écornée.

Durant près d’un siècle, des dictatures et des partis uniques ont dominé ces pays qui étaient, sont et resteront foncièrement hostiles à la liberté, au pluralisme, à la démocratie et à la participation des populations à la chose publique. Les islamistes et les régimes considèrent ainsi le peuple comme mineur et confisquent tous ses droits. Ce terrorisme intellectuel a contraint les élites arabes à cohabiter avec la tyrannie en tolérant cette confiscation des libertés.

Les régimes dictatoriaux, y compris ceux qui se revendiquent de la laïcité, se sont alliés aux religieux pour gagner en légitimité (Algérie, Tunisie, Egypte…). Les résultats de cette alliance tacite sont calamiteux pour les sociétés : d’une part, l’alliance a permis aux religieux d’imposer la charia (loi islamique) comme principale source de la constitution et l’islam comme religion d’Etat ; d’autre part, régimes et religieux se sont partagé les pouvoirs, les premiers en s’accaparant la sphère politique et économique, et les seconds en disposant d’une totale liberté d’islamiser. Cette alliance maléfique a contraint les régimes à combattre toute tentative d’émancipation, relevant officiellement de la déviance, pour satisfaire les religieux.

Pour redresser l’image de la laïcité, il conviendrait de s’appuyer sur les élites arabes, tout en veillant à en écarter les opportunistes, aptes à composer avec les régimes et les religieux et à céder à leurs promesses politiques. La promotion de la laïcité doit être progressive, afin de ne pas se heurter idéologiquement aux radicaux. Elle devrait parvenir à «déradicaliser» la société ou du moins la jeunesse plus éclairée. Ce travail doit associer l’ensemble des acteurs, individus et organisations, pour mettre un terme aux chaos intellectuel et spirituel qui y règnent. Ceux qui pensent que la laïcité peut progresser sans une réforme profonde de l’islam se trompent lourdement. Car les sociétés musulmanes ont été travaillées en profondeurs par les radicaux, au point que la citoyenneté a été littéralement écrasée par l’appartenance à l’islam. Contrairement aux sociétés chrétiennes, l’islam manque de hiérarchie. Les musulmans endoctrinés puisent leur foi directement du Coran et de la Sunna et n’ont nul besoin de l’intermédiaire d’une institution religieuse. La présence de l’Eglise et son adaptation aux lois républicaines laïques ont permis de répandre la laïcité en Occident. Le même scénario est impossible actuellement dans les pays arabo-musulmans, au moment où l’islam refuse par définition la suprématie des lois humaines par rapport aux lois divines.

Partant de ce constat, il serait particulièrement difficile et contre-productif de vouloir imposer la laïcité. Une telle tentative souderait les musulmans dans une réaction naturelle de défense identitaire. La laïcité ne devrait ainsi pas être un choix idéologique. Il faut donc encourager progressivement la construction de sociétés civiles dotées de libertés individuelles et collectives, et de justice.

Il convient de commencer par désislamiser les institutions et dissocier les pouvoirs judiciaires, législatifs et exécutifs, afin de parvenir à un minimum d’Etat de droit, où le législateur ne s’inspire plus de la religion, et les juges n’appliquent plus la charia. Parallèlement, la laïcité ne doit pas remplacer la religion dans la société. Il convient de trouver un consensus selon lequel l’islam sortirait de la sphère politique et publique et se contenterait de son rôle social et spirituel, et que la politique se détache de la religion.

Car les expériences prouvent que la progression de la laïcité dépend de la réforme de la religion. Or, la séparation entre l’Etat et la religion, ou entre le spirituel et le temporel, nécessite une meilleure connaissance de l’islam et de son rôle sociétal. Les sociétés musulmanes sont modelées et dominées par les religieux à travers les écoles (coraniques), les télévisions (islamiques) et les mosquées. Ce qui rend l’avenir de la laïcité incertain tant que l’emprise de l’islam sur la société n’est pas brisée. Il faut ainsi agir simultanément sur plusieurs fronts : réformer l’islam, déradicaliser les sociétés, promouvoir une culture d’ouverture basée sur le respect de l’autre et sur les libertés et les valeurs humaines.

La réforme de l’islam doit se faire d’une façon réfléchie en encourageant la société à l’autocritique afin de la sortir de l’héritage spirituel rigide, érigé en mode de gouvernance, et de l’aider à s’ouvrir et à adopter un projet laïc de renaissance afin de la débarrasser de la régression et de l’obscurantisme. Parallèlement, il convient de garder en ligne de mire l’indispensable complémentarité entre la laïcité et ses exigences culturelles et politiques d’une part, et la démocratie d’autre part.

La démocratie ne se décrète pas. Elle résulte d’un processus de long terme qui passe par le respect des valeurs universelles, du pluralisme politique, religieux et idéologique. Pour lutter contre la tyrannie et la dictature il convient de promouvoir ce pluralisme et cette liberté individuelle, donc la laïcité, passage obligatoire pour atteindre la démocratie. Le chaos dans lequel vivent les sociétés musulmanes et leurs expériences douloureuses nous imposent des interrogations légitimes sur les causes de cette déchéance et sur l’absence de la citoyenneté. La religion, dans sa forme la plus radicale, a remplacé la politique dans bien des contrées, et alimente les conflits confessionnels les plus meurtriers. Espérons que les crimes commis au nom de l’islam puissent réveiller les consciences et pousser les peuples à comprendre enfin que leurs malheurs viennent de l’absence de démocratie et de citoyenneté.

Waleed al-Husseini,

Auteur de «Blasphémateur. Les Prisons d’Allah», Grasset, 2015