Qui dirige Daech ?

Si les trois piliers de l’organisation sont la charia, la force armée et les médias, le pouvoir est aux mains du Conseil de la charia, un organe regroupant des religieux de haut rang.

Sur la porte : Club djihad. “Aujourd’hui, nous allons désigner le prochain kamikaze. Qui est le plus déprimé d’entre vous ?” Dessin de Langer paru dans Clarín, Buenos Aires.

Quand on demande aux membres de l’Etat islamique [EI, Daech en arabe] pourquoi ils se battent, ils répondent le plus souvent : “Pour que la charia soit appliquée et que la bannière de l’islam continue à flotter.” Selon Marwan Shehade, spécialiste jordanien des groupes djihadistes, “il est certain que ces organisations reposent sur trois piliers : la charia, la force armée et les médias. Leur principal slogan s’inspire d’un précepte d’Ibn Taymiyya, célèbre théologien du XIIIe siècle, selon lequel les fondements de l’islam sont un livre comme guide et un sabre comme soutien. Par le mot ‘livre’, il fait référence au Coran.”

Malgré le débat sur la question de savoir si l’EI représente l’islam et ce qu’est le “vrai islam”, les mouvements, groupes et érudits islamiques pensent que le groupe djihadiste croit sincèrement appliquer la loi d’Allah conformément au Coran et aux hadiths sous la conduite du Conseil de la charia. Ce conseil, qui est sans doute l’organe le plus important de l’EI, est chargé de superviser les discours de l’autoproclamé “calife Ibrahim” (Abou Bakr Al-Baghdadi) et de ses subordonnés, de fixer les sanctions, de prêcher, de servir de médiateur, de contrôler les médias du groupe, d’assurer la formation idéologique des nouvelles recrues et de conseiller le calife sur la manière d’agir avec les otages une fois que la décision de les exécuter a été prise.

C’est le Conseil de la charia qui a rendu son avis sur la mise à mort par le feu du soldat jordanien Maaz Al-Kassasbeh (en février), le massacre de dizaines de soldats syriens et irakiens, et l’exécution de nombreux otages. “Ces décisions sont prises après des lectures approfondies sur les pratiques du Prophète et de la première génération de musulmans”, a expliqué en janvier un ancien mufti de l’EI en Irak. A cette époque, le groupe djihadiste n’avait jamais encore brûlé d’otage vivant.

“Rien n’est décidé sans l’approbation du Conseil de la charia, a précisé l’ancien mufti. Il y a le Conseil de la charia de l’EI et, dans chaque district, un conseil plus petit qui prend des décisions sur des questions d’intérêt local. Il y a aussi deux grands muftis sous la direction du Conseil, le mufti d’Irak et le mufti Al-Sham [de Syrie].”

A propos d’Al-Baghdadi, l’ancien membre de l’EI, qui s’exprime sous couvert d’anonymat, a confié : “Bien qu’il soit le chef du Conseil de la charia, il demande aux muftis leur point de vue. Tous les muftis sont des religieux de haut rang. Tous sont hafiz [ils connaissent le Coran par cœur]. Et ils connaissent aussi les principaux hadiths. Seule l’élite peut faire partie du Conseil. En fait, ce sont ses membres qui gouvernent.”

Dissidents.

Le fait d’être formé d’une élite est un atout pour le Conseil de la charia, mais, dans une certaine mesure, c’est aussi une faiblesse car ses membres n’acceptent pas facilement des actes qu’ils jugent injustifiés. C’est peut-être la raison pour laquelle le Conseil a connu un grand nombre de démissions. Plusieurs cheikhs ont également rejeté la proclamation du califat. Il est intéressant d’apprendre que des voix dissidentes se sont élevées au sein de l’EI contre cette proclamation. Pourquoi ? Selon l’ancien mufti, “Abou Bakr a proclamé le califat sans consulter le Conseil de la charia. C’est une atteinte que beaucoup de muftis n’ont pas acceptée.” Lui-même a quitté l’EI parce qu’il a jugé qu’il n’y avait pas de fondement religieux à la proclamation du califat.

Selon les déclarations de Marwan Shehade, le Conseil de la charia de l’EI est formé de sept comités chargés, notamment, des fatwas, des écoles religieuses, de la police religieuse, des mosquées et des affaires judiciaires. Le comité des écoles religieuses a un programme de formation pour les nouvelles recrues et c’est lui qui forme également les juges et les imams des mosquées. De son côté, le comité pour “l’encouragement de la vertu et la prévention du vice” [police religieuse] veille à ce que les djihadistes se comportent conformément à la version de l’islam prônée par l’EI. “Le Conseil de la charia comprend plusieurs religieux de différentes nationalités, mais les Irakiens sont les plus nombreux”, a commenté le spécialiste jordanien.

Il a ensuite expliqué que la plupart des fatwas de l’organisation sont basées sur des recueils de hadiths. Pour des questions stratégiques comme l’usage de la violence comme instrument de terreur, ils se réfèrent à The Management of Savagery [Gestion de la barbarie], un livre sur le djihad d’Abou Bakr Naji, un proche d’Al-Qaida, publié en 2004 sur Internet [et traduit en français en 2009 aux éditions de Paris].

Ali Hashem, le 19 février Al-Monitor (extraits) Washington

« Gestion de la barbarie », le « Mein Kampf » des djihadistes

Publié sur Internet en 2004, l’ouvrage explique en 248 pages comment soumettre l’Occident et faire du monde arabe un immense califat islamique.

Gestion de la barbarie se veut être le parfait manuel du djihadiste. Ce livre, passé inaperçu ou presque en France, a déjà gagné le surnom de « Mein Kampf des islamistes ». Écrit en arabe et publié sur Internet en 2004, il est aujourd’hui traduit en plusieurs langues. Son auteur, Abu Bakr Naji, est l’un des théoriciens les plus lus parmi les chefs djihadistes, aussi bien au sein de l’organisation État islamique que d’Al-Qaïda. Selon Valeurs actuelles, Abubakar Shekau, le chef de Boko Haram au Nigeria, en aurait fait son livre de chevet.

Au fil des 248 pages, Abu Bakr Naji décrit la stratégie du chaos nécessaire pour soumettre l’Occident à l’islam. La méthode est simple : viser les touristes occidentaux dans les pays arabes (attentat de Charm el-Cheikh du 23 juillet 2004 – 88 morts) ; assassiner les journalistes (un principe appliqué par l’organisation de l’État islamique) ; kidnapper les employés des compagnies pétrolières (la prise d’otages d’In Amenas en Algérie par un groupe islamiste dissident d’Al-Qaïda au Maghreb) ; commettre des attentats de manière répétée afin de créer un sentiment de peur.

Créer un gigantesque califat islamique

L’autre objectif de Gestion de la barbarie ? Faire du monde arabe un gigantesque califat islamique. Pour y parvenir, Abu Bakr Naji dit qu’il faut s’appuyer sur la violence et la misère subies par les populations locales pour gagner leur confiance : promettre une sécurité accrue, une protection sociale ou encore l’application de la charia. Abu Bakr Naji rêve de voir la Jordanie, l’Arabie saoudite, le Yémen, la Turquie, le Pakistan ou encore le Maroc rejoindre son califat.

Publié en 2007 par les Éditions de Paris, une maison d’édition basée à Versailles et spécialisée notamment dans les ouvrages en lien avec l’islam, le livre est en vente libre. Sur Amazon, où il figure à la 56e place des meilleures ventes dans la catégorie « terrorisme », l’éditeur le présente ainsi : « Ce document hallucinant donne un sens aux informations de la presse. Il faut le lire et le faire connaître pour qu’il ne soit pas dit : Nous ne savions pas ! » Le savoir ne suffira pourtant pas à mieux supporter décapitations, attaques kamikazes ou destruction du patrimoine mondial.

Et le prendre au sérieux. Durant l’entre-deux-guerres, nombre de ses lecteurs ne prirent pas « Mein Kampf » au sérieux, on sait ce qu’il en advint par la suite…