Qui est l’ennemi ?

Extrait de « Qui est l’ennemi ? » par Jean-Yves Le Drian (éditions du Cerf)

Aller au-delà de l’ennemi présent

Si l’ennemi, selon le point de vue français que j’ai tâché de décrire, renvoie à une menace qui se concrétise de manière dramatique, il convient de rappeler que notre appareil de défense est conçu pour répondre à un plus large spectre de menaces. Autrement dit, pour faire face à des ennemis en devenir, mais aussi pour traiter de situations qui ne relèvent pas toutes du modèle stratégique de l’ennemi.

En cela, notre réflexion doit aller au-delà de l’ennemi présent et poser quelques jalons pour l’avenir. J’en examinerai trois, parmi ceux qui me semblent les plus structurants, mais aussi peut-être les moins remarqués. Le premier, c’est la contestation grandissante de la domination technico-militaire occidentale. L’Occident a longtemps exercé une domination sans partage sur les affaires du monde. À l’époque moderne, avant même la révolution industrielle, cette hégémonie s’est trouvée lancée par une véritable « révolution militaire », selon les travaux désormais classiques de Geoffrey Parker.

La généralisation des armes à feu et de l’artillerie, avec les bouleversements tactiques et stratégiques qui l’ont accompagnée, mais aussi le développement de fortifications modernes et les perfectionnements de la marine militaire, avaient alors conféré un avantage décisif aux pays européens à l’origine de cette révolution. Cette domination militaire occidentale s’est perpétuée jusqu’à l’époque contemporaine. Les contestations rencontrées sur sa route ont toujours fini par être vaincues. Ainsi du grand Est asiatique – la Chine, la Corée et le Japon –, qui a tenu tête à l’Occident jusqu’au XIXe siècle, lorsque l’invention du navire cuirassé et du canon à tir rapide a fini par le mettre à genoux lui aussi. Ainsi encore, dans le second XXe siècle, de l’URSS, qui a toujours donné une priorité absolue aux dépenses militaires mais qui s’est trouvée incapable, à la fin des années 1980, de suivre le rythme des avancées technologiques du bloc de l’Ouest. La maîtrise des techniques militaires semble avoir toujours conféré aux pays occidentaux l’avantage décisif. 1991 consacre ici la domination sans partage de l’Occident sous hégémonie américaine. Cette année charnière, qui voit la dislocation de l’URSS, est aussi celle de la guerre du Golfe, c’est-à-dire du retour des opérations militaires décisives, avec un avantage écrasant du camp occidental. Mais cet apogée du modèle technico-militaire occidental porte peut-être en germe sa propre fin.

En Irak, ce sont justement les progrès technologiques considérables de l’Occident, dans les domaines de l’observation, du guidage et de la précision des tirs en particulier, qui ont précipité le retour peut-être définitif des opérations « asymétriques ». Lorsque le champ de bataille devient quasiment transparent pour l’un des deux belligérants, ce n’est pas la concentration de forces qui permet à l’autre de l’emporter, mais bien la recréation du « brouillard de la guerre » par d’autres moyens. Nous en sommes là aujourd’hui. Vingt-cinq ans après la guerre du Golfe, nous avons changé d’époque et, dans ce nouveau monde, notre fragilité stratégique s’est considérablement accrue. Les capacités égalisatrices, dites encore « nivelantes » sont les premières à bouleverser les équilibres technologiques qui avaient prévalu jusque-là. À côté des cyber-attaques ou des armes chimiques, les IED (engins explosifs improvisés), tristement célèbres depuis l’Afghanistan et présents sur tous nos théâtres d’opérations, sont l’exemple même de ces armes égalisatrices qui interdisent aux États militairement puissants de mettre hors de combat des acteurs bien plus petits, le plus souvent non-étatiques. Les capacités avancées, a priori bien plus discriminantes, connaissent également une diffusion qui est d’autant plus inquiétante qu’elle était jusque-là limitée. Plus d’une vingtaine de pays possèdent ou sont en train de développer des missiles de croisière – en 1991, les États-Unis étaient à peu près les seuls. Il en va de même des missiles balistiques, dont la technologie est pourtant l’une des plus difficiles à maîtriser. Ces missiles ont été longtemps l’apanage des seules puissances nucléaires – aujourd’hui, même les rebelles Houthis au Yémen savent les mettre en œuvre, comme ils l’ont montré à plusieurs reprises depuis la fin de l’année 2015. Dans le domaine du « C4-ISR » (pour Command, Control, Communications, Computers, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance), qui regroupe un ensemble de fonctions militaires stratégiques, l’avance occidentale demeure importante.

Il n’en reste pas moins que de plus en plus d’acteurs savent élaborer des réseaux informatiques sophistiqués, utiliser des drones d’observation low-cost, ou même guider des munitions à partir de technologies qui ont essaimé dans le civil. Aujourd’hui, des États ou des groupes non-étatiques qui souhaitent s’équiper peuvent donc, sans industrie nationale, acquérir presque tout le spectre des capacités militaires, en passant par quelques pays bien connus pour les capacités de haute intensité, et en ayant recours au marché privé pour le reste, y compris pour les armes lourdes comme l’artillerie. La question du déni d’accès est emblématique de ces évolutions. Cette posture militaire vise, par une combinaison de moyens défensifs et offensifs, à interdire l’accès à une zone ou le mouvement à l’intérieur de celle-ci. Il faut imaginer des bulles antiaériennes et antinavires, dont l’étendue croît au même rythme que la portée de ces systèmes (de 200 à 350 kilomètres pour l’antiaérien). C’est déjà le cas en mer Baltique, en mer Noire ou en mers de Chine, où des puissances voisines déploient et mettent en réseau des systèmes très sophistiqués, afin de rendre prohibitif le coût d’un éventuel déploiement occidental en cas de crise. Cette posture est d’autant plus préoccupante que les capacités qui la rendent possible commencent à proliférer. Demain, c’est peut-être dans le golfe Arabo-persique, voire en Méditerranée, que notre liberté d’action se trouvera ainsi remise en cause.

Un même constat peut être fait dans le domaine non-conventionnel. L’exemple de la Corée du Nord rappelle ici que la possession d’armes nucléaires, même peu avancées et en petit nombre, permet de conduire, dans la durée, une stratégie de chantage à l’égard de la communauté internationale. Et l’impunité dont a bénéficié le régime syrien dans l’utilisation répétée d’armes chimiques, aujourd’hui reprise par Daech, laisse craindre une banalisation des armes de destruction massive particulièrement inquiétante. Pour la première fois dans l’Histoire, la domination militaire de l’Occident se trouve ainsi durablement contestée, non pas par plus puissant que lui, mais par une révolution copernicienne dans l’art de la guerre.

Qu’il s’agisse de systèmes sophistiqués ou de moyens « nivelants », les capacités d’agression et de destruction aux mains d’acteurs de second et même de troisième rang leur confèrent donc une puissance de nuisance inédite, et d’autant plus difficile à anticiper qu’elle peut émerger en très peu de temps, en des lieux où on ne l’attend pas forcément. Dans cette nouvelle ère de « piraterie stratégique » selon l’expression de Thérèse Delpech, propice à l’émergence d’une multiplicité foisonnante d’ennemis, notre fragilité stratégique est réelle et notre vigilance plus nécessaire qu’auparavant.

Dans un livre publié en 1999 par les Presses de l’Armée populaire de libération, et depuis traduit en français, La guerre hors limites, deux officiers chinois ont analysé ce qu’ils décrivent comme l’échec de la suprématie militaire occidentale et défini, en réaction, la meilleure stratégie pour la puissance chinoise. La conception qui s’en dégage, celle d’une « guerre au-delà des règles », pose le deuxième jalon de notre réflexion – et trouve un sens dont nous devons être avertis bien au-delà du contexte chinois. Les deux auteurs, Qiao Liang et Wang Xiangsui, avaient participé, en 1996, à une campagne d’intimidation de l’armée de l’air chinoise autour de Taïwan, dans le contexte des premières élections présidentielles de l’île. Impressionnés par le déploiement, en réponse, de deux groupes aéronavals américains, ils s’étaient alors demandés comment leur pays, militairement plus faible, pourrait se défendre contre une telle puissance – si jamais il devait le faire un jour. Leur réponse est frappante. D’après Qiao et Wang, les modalités existantes de la guerre ont été forgées par les pays occidentaux au fil de leur Histoire, qu’il s’agisse du cadre juridique ou bien des techniques militaires. Ils analysent longuement la matrice américaine de l’art de la guerre, fondée sur la haute technologie et les armes nouvelles, conception qu’ils décrivent comme particulièrement discriminante et qui assure de ce fait, dans sa propagation à l’ensemble de la planète, le respect de la suprématie occidentale. Si la Chine elle-même, poursuivent-ils, ne peut pas soutenir cette compétition dont le principe lui échappe de toute façon, il lui faut donc affirmer sa propre voie, à distance de règles qu’elle n’aurait pas édictées elle-même. Ce livre a suscité de nombreux commentaires, notamment dans les états-majors et think tanks occidentaux. On a surtout retenu, dans cet appel à s’affranchir des lois dites « occidentales » de la guerre – en réalité approuvées par le consensus mondial et qui d’ailleurs pour l’essentiel la limite –, ici une apologie du terrorisme, là une tentation de s’affranchir un jour de l’interdiction des armes chimiques et bactériologiques. De fait, les auteurs revendiquent la possibilité pour tout pays de recourir à des méthodes extrêmes, dès lors que ce pays y a un intérêt.

À mon sens, il faut voir dans cet ouvrage une conception nouvelle de la guerre, qui n’aurait plus de limite et pourrait donc envahir tous les champs qui s’offrent à elle. La stratégie reviendrait dès lors à combiner des modes opératoires vus comme classiques (guérilla, frappe aérienne, cyber mais aussi nucléaire…), des actions normalement prohibées (biochimiques, terroristes…), et des « attaques » médiatiques, commerciales ou encore culturelles, qualifiées d’« actions de guerre non militaires ». Cette conception, radicale par le refus des normes internationales de la guerre, rencontre cependant une évolution de longue durée du fait guerrier, qui voit une extension des actions militaires à de nouveaux environnements (de la terre à la mer, de la mer à l’air et au milieu sous-marin, de l’air à l’espace) et, en leur sein, à de nouvelles pratiques (dont certaines n’ont pas encore vu le jour). À cet égard, un nouveau domaine, le cyber, fait déjà peser sur nous des menaces considérables – en même temps qu’il offre à notre Défense des opportunités uniques pour se déployer. Il faut en tout cas le considérer comme un espace de confrontation à part entière. Les dommages d’une attaque cyber peuvent être gigantesques, comme en témoigne la paralysie d’une partie du réseau électrique ukrainien en décembre 2015, lorsque 1,4 million de personnes ont été privées d’électricité pendant quelques heures, avec des conséquences graves sur les infrastructures de santé par exemple. Les moyens conventionnels à utiliser pour atteindre le même résultat auraient été considérables. Ce champ-là introduit, au passage, une figure radicalement nouvelle de l’ennemi, celle d’un ennemi invisible, anonyme et souvent intraçable. D’une manière générale, cette vision d’une « guerre hors limite » s’est déjà largement concrétisée dans notre environnement stratégique. De ce point de vue, les nombreux problèmes soulevés par la notion faussement simple de guerre hybride ne s’arrêtent évidemment pas à Daech.

La dérégulation de la guerre, notamment l’utilisation d’armements chimiques par des acteurs irréguliers (étant de fait non soumis aux traités internationaux), ou la combinatoire de capacités et de situations conflictuelles en apparence éloignées, sont des données structurantes d’un nouvel âge de la guerre, où certains de nos adversaires cherchent tout à la fois à maximiser leurs effets et à minimiser leurs traces. Les théorisations de la « guerre hybride » par l’état-major russe, notamment ce qu’on appelle la doctrine Gerasimov, en référence au texte publié en février 2013 par le chef d’état-major des armées russes, nous rappellent ici combien l’utilisation cachée de moyens militaires ou, plus largement, l’association des différentes formes de guerre pour contourner les règles du droit international et la prééminence occidentale, doivent retenir toute l’attention de notre propre réflexion stratégique. Car générer volontairement de l’ambiguïté, comme on l’a vu, de fait, dans les opérations « non-linéaires » de Crimée, combattre en « zone grise », circuler dans le brouillard qui confond – dans certaines situations – la guerre, la crise et la paix, soit pour ne pas être pris, soit pour instiller le doute chez celui que l’on a attaqué (« ai-je bien été attaqué ? »), revient à créer des risques graves d’escalade militaire incontrôlée. Le corollaire de cette « guerre hors limite » est, bien sûr, « l’ennemi hors limite » et, dans son viseur, une cible qui échappe elle-même à toutes les normes qui ont pourtant été élaborées à son sujet, depuis le droit des gens jusqu’au droit international humanitaire. La place occupée par les populations dans ce nouvel âge de la guerre constitue la troisième évolution de fond que je veux souligner. La confrontation avec un ennemi sera toujours de l’ordre d’un duel entre des volontés adverses, mais, en la matière, la population est bien devenue un objectif militaire majeur, qu’il s’agisse de la menacer, de l’atteindre ou de l’influencer, car « les guerres actuelles et futures sont des guerres du découragement », comme le rappellent les colonels Pierre-Joseph Givre et Nicolas Le Nen (Enjeux de guerre, 2012).

De fait, avec les infiltrations de Daech sur notre territoire en 2015, la population française se retrouve aux prises directes avec une menace qu’elle pouvait tenir à distance jusque-là, dans le confort de l’observation. Désormais assise dans le siège de la cible, dont elle ne peut pour ainsi dire plus bouger, l’opinion publique reprend du même coup la figure d’un peuple, à la fois atteint dans sa chair mais prêt à se relever, possiblement uni dans la contre-offensive comme il l’a été dans l’épreuve. On retrouve ici la guerre dans sa tendance multiséculaire à remettre en cause les frontières. Mais il y a plus encore. Car la civilianisation de la guerre n’est pas seulement l’importation d’un fait guerrier extérieur, que l’on pourrait toujours avoir l’espoir d’endiguer ; avec le terrorisme de masse, cela peut être la subversion de notre société elle-même, de nos modes de vie les plus fondamentaux, de nos habitudes en apparence les plus anodines. Comme l’écrivent encore Givre et Le Nen, les terroristes d’Al Qaida « ont stupéfié le monde par leur habileté à transformer des avions de ligne en missiles de croisière. Le terrorisme de masse est né de la sophistication de la vie des sociétés et de l’accès du plus grand nombre aux technologies duales ». Et il est à craindre que nous ne soyons pas au bout de ces explorations croisées du civil et du militaire à des fins terroristes. Dès lors que l’ennemi fait peser une menace directe sur la population elle-même, en inversant la logique du front et de l’arrière, en multipliant les cibles dans une démarche qui vise à la fois les symboles de notre société et la masse des individus qui la composent, en ayant recours à des moyens et des méthodes de nature militaire – dans de telles circonstances, la protection de cette population par des moyens nouveaux et appropriés devient une absolue nécessité.

L’opération Sentinelle, déclenchée dans les jours qui ont suivi les attentats de Charlie Hebdo, et qui ne cesse de s’adapter depuis, est une première réponse à cette situation en grande partie inédite. Que la première opération des armées françaises – par le nombre de soldats engagés – se déroule sur notre propre sol marque ainsi une rupture nette avec une tendance historique qui a vu, sur la longue durée, leur désengagement relatif sur le territoire national. La fin de la guerre froide et la disparition concomitante du risque d’invasion, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, avait achevé de faire tomber en désuétude le concept de défense opérationnelle du territoire. La réforme de la professionnalisation en tirait d’ailleurs la conséquence, avec une armée désormais dédiée à la projection de puissance. Jusqu’au début de l’année 2015, la contribution de l’armée de Terre à Vigipirate mais aussi les missions permanentes de sûreté et de sauvegarde maritime ont bien sûr continué d’assurer la protection du territoire et de la population, mais dans des proportions qui étaient devenues mineures par rapport aux autres missions de la Défense.

L’offensive terroriste sans précédent dont la France a fait l’objet en 2015 a marqué une rupture majeure. Elle a en particulier justifié une mobilisation exceptionnelle de nos armées, qui ne soit pas simplement un appui épisodique, marginal ou générique, prêté aux forces de sécurité intérieure. L’opération Sentinelle n’est pas une opération marketing. Si elle vise effectivement à dissuader des actions potentielles et à rassurer les populations qui se trouvent ainsi protégées dans les lieux de vie les plus sensibles, ce déploiement apporte à la militarisation de la menace une réponse précise, qui tire parti des spécificités de nos armées professionnelles : leur réactivité exemplaire – permise par le statut militaire –, leurs capacités de planification et le cas échéant de conduite de manœuvres complexes, les moyens spécialisés rares dont elles disposent, notamment dans le domaine chimique et bactériologique, ou encore leur aptitude à intervenir rapidement dans les quatre milieux terrestre, maritime, aérien et cyber, ont déjà fait leurs preuves et ont tout leur rôle à jouer devant un ennemi qui multiplie les scénarios d’attaque pour parvenir à nous frapper encore.

Après des décennies qui avaient vu la guerre mise à distance, la population redevient donc une cible à protéger. Mais elle peut être aussi la meilleure arme à opposer à l’ennemi. Face à lui, les forces matérielles ne font pas tout. Les forces morales de la Nation ont tout leur rôle à jouer. C’est aussi la leçon de 2015. Au cours de cette année, les Français ont, dans leur immense majorité, compris qu’ils avaient un ennemi, malgré eux. Les attentats de janvier puis ceux de novembre 2015 ont atteint, à travers les trop nombreuses victimes, notre communauté nationale dans ce qu’elle a de plus précieux : ses valeurs, qui font de la France un pays qui voit au-delà de lui-même, son attachement viscéral à la liberté, une certaine joie de vivre aussi. Mais ces actes ignobles, comme la menace qui demeure, ont eu également pour effet de nous rassembler, de marquer notre solidarité à l’égard de ceux qui en ont eu besoin, de nous retrouver autour de l’essentiel.

Cette résilience de la Nation s’organise. Notre capacité collective à répondre au choc d’un nouvel attentat majeur ou d’une surprise stratégique s’apprend et se cultive. Elle dessine le modèle d’une défense qui déborde le périmètre de la Défense, où les Français continuent de déléguer à leurs soldats le soin premier de les défendre, mais où ils peuvent aussi jouer un rôle concret à leurs côtés. Ce faisant, elle invite chacun à trouver sa place au sein du collectif – par exemple en devenant réserviste.
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Qui est l’ennemi ? (Jean-Yves Le Drian)