Salafistes et djihadistes : le fascisme islamique en Europe

Allemande d’origine syrienne, Lamya Kaddor enseigne la religion musulmane. Elle suit de très près la guerre dans son pays natal. Elle voit la terre de ses parents se transformer en champ de bataille d’un conflit brutal au sein duquel on ne discerne plus très bien qui sont les combattants, avec qui ou contre qui ils se battent et pour quelle raison. Peut-on encore véritablement parler d’une guerre civile ? Le conflit ne s’est-il pas depuis longtemps mué en guerre par procuration ? En effet, les décisions ne sont plus prises à Alep, Hama et Damas mais à Téhéran, Riyad et Moscou. Et les combattants viennent du Liban, d’Irak, du Koweït, d’Algérie, du Maroc, à vrai dire du monde entier, y compris d’Allemagne. L’Office fédéral allemand de protection de la Constitution estime que depuis le début des combats, quelque 240 islamistes allemands sont partis faire le djihad en Syrie (situation en décembre 2013). On suppose qu’environ 2 000 combattants issus de toute l’Europe sont actuellement actifs en Syrie.
Comme l’Irak il y a quelques années, la Syrie fait aujourd’hui office d’aimant pour les aventuriers du djihad. Elle a pris le relais du conflit au Proche-Orient en devenant le lieu de recrutement et d’activité des islamistes du monde entier. Lamya Kaddor a appris avec effroi que cinq de ses anciens élèves ont rejoint les djihadistes en Syrie. Cinq jeunes hommes qui, autrefois, n’étaient guère portés sur l’islam. « Ils avaient tous des petites amies, consommaient de l’alcool et des drogues, raconte Lamya. Aucun d’entre eux n’avait de lien avec la Syrie, ils ne sont même pas arabes. Quatre sont d’origine turque, le cinquième est un Albanais du Kosovo. » Comment a-t-il été possible que cinq jeunes de Rhénanie-du-Nord-Westphalie deviennent djihadistes en Syrie ? Sous l’impulsion de quoi et de qui ont-ils été envoyés là-bas ?
« Je crois qu’ils ne connaissent absolument pas les enjeux du conflit. C’est peut-être sans importance. Ce qui compte, c’est qu’ils ont une mission là-bas », pense Lamya. Elle explique qu’ils ont tous obtenu l’équivalent du certificat de fin d’études, mais qu’aucun d’entre eux n’a trouvé de travail ensuite. « Un garçon de dix-sept ans bourré de testostérone, qui répond à tous les clichés – musulman, étranger, domicilié dans un certain quartier –, se sent discriminé à cause de ses origines et des réalités sociales ; il est totalement désorienté, instable, et finit par réagir avec violence. »
Tous les cinq avaient des antécédents judiciaires, certains avec récidive, pour coups et blessures graves, vol et possession de drogue. Un beau jour, poursuit Kaddor, un gentil salafiste est passé par là, peut-être avait-il vécu une histoire similaire à la leur, il connaissait leur impuissance, leur désarroi, et leur a suggéré une « occupation raisonnable pour l’après-midi ». Tandis que notre société procure à ces jeunes gens le sentiment d’être bons à rien, voire de représenter une charge, cet homme-là leur assure qu’ils ont de la valeur, que l’islam a besoin d’eux et qu’ils peuvent changer le monde; ce sont des propos qui élèvent leur amour-propre et donnent un sens à leur vie.
Salafistes et autres fondamentalistes ont trouvé dans plusieurs pays d’Europe, dont l’Allemagne, un vide à combler. Assez souvent, ce sont les premiers à croire au potentiel de ces jeunes gens et à leur offrir une perspective d’action. Dans notre monde en mutation rapide, l’État ne peut s’occuper de tout le monde. Beaucoup se retrouvent ainsi livrés à eux-mêmes et sortent du cadre de la société, dépourvus de perspective économique, sans orientation émotionnelle et morale. Les salafistes et les islamistes donnent tout d’abord une structure à ces jeunes gens. Prier cinq fois par jour avec le groupe, se rassembler pour étudier des textes de célèbres salafistes égyptiens ou saoudiens, regarder des vidéos de stars salafistes tels que l’Allemand Pierre Vogel, c’est un cocktail qui fait son effet : l’enseignement coranique élitiste s’entrecroise avec les médias modernes tout en employant le parler parfois vulgaire des jeunes. Nous y reviendrons.
Les jeunes gens comme les cinq élèves de Lamya admirent le salafiste. Il est un des leurs et jouit de prestige dans sa communauté. Il a réussi à atteindre ce qu’eux aussi veulent atteindre : il s’est réhabilité à double titre grâce à sa religiosité. En effet, grâce à sa dévotion, il s’est à la fois lavé de ses péchés et établi socialement. Il n’est plus criminel, une mission l’attend, il a réussi son existence. « Et c’est exactement cette douche-là, rapide, religieuse et sociale, que veulent ces jeunes », explique Lamya Kaddor.
Une des voix majeures du salafisme dans le monde est le cheikh égyptien Abou Ishaq al-Houwayni, considéré comme le mentor de Pierre Vogel. Il s’est rendu plusieurs fois en Allemagne afin de former de prometteurs prédicateurs salafistes. Pour les autorités allemandes, Al-Houwayni est modéré. Le groupe réuni autour de Pierre Vogel est certes considéré comme radical, mais on fait une nette distinction entre salafistes et djihadistes. Les salafistes ne seraient soi-disant pas déterminés à recourir à la violence, puisqu’ils ne cessent, du moins Pierre Vogel et sa communauté, de souligner qu’ils s’opposent au terrorisme. La question est simplement : où commence vraiment la violence ?
Lamya Kaddor est une des figures de proue de l’islam libéral en Allemagne. Elle a fondé l’Union libérale islamique pour opposer un symbole fort aux mouvances radicales de l’islam. Apprendre que cinq de ses anciens élèves ont rejoint les rangs des salafistes a dû représenter pour elle une défaite amère. Lamya rejette la division des hommes entre croyants et non-croyants. Elle est du côté des théologiens réformateurs comme Mouhanad Khorchide, professeur de théologie musulmane à l’université de Münster, qui mène un combat permanent contre les associations musulmanes afin d’établir une théologie moderne de l’islam. Khorchide ne veut pas voir un Dieu de la punition mais un Dieu de la miséricorde dans l’enseignement de l’islam. Cela peut sembler utopique, mais Mouhanad Khorchide est un jeune homme honnête qui s’intéresse à des réformes réelles. Des associations musulmanes ont exigé que lui soit retirée son autorisation d’enseigner la théologie islamique en Allemagne, car Khorchide forme des professeurs qui façonneront l’enseignement de l’islam de demain. Il instruit également de jeunes théologiens qui prêcheront un jour dans les mosquées allemandes. Khorchide cherche à se rapprocher d’autres religions. Il est convaincu que les juifs, les chrétiens et les membres d’autres religions peuvent faire l’expérience de la miséricorde divine en accomplissant de bonnes actions dans leur vie. Il trouve même des passages du Coran appuyant ses propos. Selon la façon dont on interprète les textes, on peut y découvrir des points de repère pour nous guider dans une cohabitation harmonieuse.
Lamya Kaddor soutient la position de Khorchide. Pierre Vogel a réagi promptement en déclarant dans un message sur Twitter : « Quiconque affirme que juifs et chrétiens ne sont pas kuffar (infidèles) est lui-même kafir (infidèle) ! »
Au commencement était le Verbe
Certains salafistes affirment que le terme kafir est anodin, signifiant simplement que quelqu’un ne croit pas à la même chose qu’un autre. En ce sens, les musulmans eux-mêmes sont des kuffar du point de vue des chrétiens ou des juifs puisqu’ils ne croient pas à la crucifixion de Jésus ou à la loi juive. Donc tout ça ne serait pas si grave ?
Si l’on écoute ce que dit le professeur et mentor de Pierre Vogel au sujet des kuffar, on comprend alors à quel point cette dénomination est dangereuse : l’influent prédicateur égyptien Abou Ishaq al-Houwayni estime qu’« un kafir est pire qu’un animal ». Lui aussi se réfère au Coran. « Et que fait-on d’un animal ? » demande-t-il. « On le chevauche, on l’emmène au marché et on le vend, on l’abat et on le consomme ! »
Celui qui a recours au mot kafir franchit la première étape vers la violence. Celui qui assimile à des animaux les membres d’autres religions et ceux qui pensent autrement prépare le terrain du terrorisme et du meurtre. Internet pullule de vidéos de décapitations, de films montrant des islamistes tranchant la gorge de leurs victimes en hurlant allahu akbar, Dieu est grand. Ce sont justement les mots que prononcent les égorgeurs musulmans quand ils tuent un animal selon le rite islamique.
Des prédicateurs comme Pierre Vogel n’appellent peut-être pas directement à la violence, mais leur vision de l’homme et de la société légitime la violence et pose les bases de l’infrastructure mentale menant au terrorisme. C’est pourquoi, à mon sens, les associations salafistes d’Europe – tout comme les ligues d’extrême droite – devraient être interdites sans tergiversation.
La violence, en effet, commence tout d’abord par les mots ; c’est aussi ce que montre l’histoire du fascisme. Et qu’y a-t-il de plus fascisant que de traiter un homme d’animal à abattre ?
L’argument classique qui veut qu’une interdiction ne fasse au contraire que glorifier de tels groupuscules n’est pas recevable à mes yeux. Bien des jeunes trouvent le chemin conduisant à ces salafistes précisément parce que ce chemin est ouvert et légal. Si ces associations étaient interdites, tout le monde saurait qu’en cherchant à s’en rapprocher on se rendrait passible d’une sanction. En général, les repris de justice, comme les cinq élèves de Lamya Kaddor, veulent être réhabilités lorsqu’ils rejoignent les salafistes, et non entamer une seconde carrière criminelle. Ils y réfléchiraient à deux fois avant de frapper à cette porte. Une fois qu’ils en ont franchi le seuil et ont profondément intégré les structures salafistes, cela leur est égal que la société aime ou non les salafistes. Tant qu’ils sont encore à la porte, certains jugeraient probablement important de savoir si les salafistes travaillent légalement ou non. Cela ne vaut vraisemblablement pas pour tout le monde, mais chaque personne qu’une interdiction dissuaderait compte.

Le cheikh Abou Ishaq al-Houwayni aime aussi à présenter à ses adeptes des solutions inventives aux problèmes de stagnation économique du monde musulman. Il faudrait conduire de nouvelles guerres de conquête contre les infidèles, s’emparer de leur fortune, emprisonner leurs femmes et leurs enfants pour les revendre comme esclaves. Le monde islamique est pauvre et faible depuis que le djihad n’est plus pratiqué jusqu’au bout, estime le salafiste prétendument « modéré ». Si l’on détroussait les infidèles une à deux fois par an, la pauvreté disparaîtrait définitivement des États musulmans.
Les vidéos au moyen desquelles Al-Houwayni et d’autres prédicateurs propagent ce genre de messages font partie du matériel d’apprentissage destiné aux salafistes fraîchement recrutés. Au programme figurent également des prises de vues violentes de musulmans tombés au combat, par exemple en Syrie. Même dans la mort, ils semblent sourire. « Après avoir visionné de tels films, les jeunes gens, qui ignorent totalement la situation politique de la région, imaginent que les musulmans vivent ici dans l’oppression et qu’ils doivent se battre contre cela. C’est systématiquement la même vision qu’on invoque : le musulman est toujours opprimé, où qu’il se trouve. Et le combat, c’est la réponse », pense Lamya Kaddor.
Le mélange fatal entre victimisation et désir de revanche est devenu le moteur central de l’islamisme. Les conflits classiques de la région opposant Israéliens et Arabes, l’éternel conflit entre l’Occident et le monde musulman, les foyers de tensions en Bosnie, en Tchétchénie ou plus récemment en Syrie : nombreux sont les exemples qui semblent prouver que les musulmans subissent l’oppression. Au fil du temps, la radicalisation a atteint une nouvelle dimension et, surtout, gagne des couches plus étendues.

Les trois formes de radicalisation
Dans une étude que j’ai publiée en 2006 au sujet de la radicalisation des jeunes musulmans en Allemagne, je distingue trois formes au sein de ce phénomène : tout d’abord le conservatisme archaïque, tendance qui se développe fréquemment chez les groupes immigrés originaires de régions rurales, marquées par le modèle patriarcal, chez lesquels le niveau d’études est bas et des lois tribales archaïques sont appliquées. Cette forme de conservatisme ne repose pas nécessairement sur des convictions religieuses, mais la religion y est souvent utilisée pour légitimer des principes ou des actes. La violence qui émerge dans cette atmosphère n’est habituellement pas dirigée contre le pays d’accueil, ce sont davantage les « dissidents » de cette diaspora qui se trouvent visés. Ils deviennent alors victimes d’une violence qui est avant tout familiale, parce qu’ils sont supposés menacer la réputation, l’intégrité et la stabilité de la famille. Les femmes sont les premières concernées. Les dérives de cette forme de radicalisation sont le crime d’honneur et le mariage forcé. Les revendications de solidarité inconditionnelle et une surveillance sociale ou morale rigoureuses sont caractéristiques de ces milieux.
Les jeunes gens qui grandissent dans des structures sociales défavorisées sont particulièrement enclins à une forme de radicalisation que je nommerais l’évasion. Ici, ni la famille ni la société d’accueil ne sont en mesure de fournir un modèle de vie adéquat. Frustration, exclusion et absence de perspectives professionnelles sont autant de raisons qui poussent avant tout de jeunes hommes à se rassembler en bandes, puis à sombrer tôt ou tard dans la criminalité ou la violence. Le groupe donne un équilibre, on est quelqu’un. Que ce soit à Berlin-Neukölln, dans le quartier de Nørrebro à Copenhague, à Malmö en Suède, à Bruxelles, Birmingham ou dans la banlieue parisienne, on rencontre ce phénomène partout. Là encore, la religion n’est pas forcément l’élément déterminant, c’est la situation sociale qui est le moteur principal. Mais la religion peut devenir un facteur quand se jouent notamment des batailles territoriales, quand par exemple de jeunes Turcs et de jeunes Marocains cessent de se combattre pour s’allier contre les Russes ou les Allemands.
Enfin, il y a l’avant-gardisme religieux. Les avant-gardistes se tiennent généralement à distance des associations traditionnelles islamiques et se considèrent comme les précurseurs d’une révolution politico-religieuse. C’est ce modèle qui semble particulièrement attirer certains étudiants arabes et convertis allemands. Une fois qu’ils se sont éloignés de leur milieu familial (tournant biographique), ils s’isolent, devenant ainsi une proie facile pour les groupes radicaux. Cependant, je voudrais souligner ici clairement la différence entre la propension à l’islamisation et les appels islamistes à la mobilisation pour le djihad international.
Autrefois, il existait parmi les avant-gardistes islamistes deux groupes qui étaient à peine en contact l’un avec l’autre : les salafistes et les djihadistes. Tous deux se définissaient comme élitistes et recrutaient de jeunes musulmans principalement issus de la classe moyenne, considérés comme mentalement solides et possédant un bon niveau de formation. Les salafistes étaient alors apolitiques et visaient à transformer la société musulmane au moyen, non pas d’actions politiques, mais de prêches moraux. « La politique est sale, tenez-vous en éloignés », décrétait un principe salafiste. Contrairement aux djihadistes, les salafistes se démarquaient aussi clairement du recours à la violence.
Cette séparation entre salafistes et djihadistes n’a plus cours aujourd’hui : le combat régional opposant sunnites et chiites, entre l’Arabie Saoudite, de tradition salafiste, et l’Iran des mollahs se généralise. Les deux pouvoirs régionaux sont impliqués dans plusieurs conflits du Proche-Orient. En Syrie, en particulier, une guerre par procuration a éclaté entre les membres des deux confessions. L’Iran soutient le régime d’Assad, l’Arabie Saoudite, les rebelles islamistes. Des salafistes originaires des États musulmans mais également d’Occident, qui autrefois suivirent de près le conflit au Proche-Orient, se voient à présent encouragés par l’Arabie Saoudite à envoyer des combattants en Syrie pour tenir l’Iran en échec. Les minorités chiites qui avaient pu vivre en paix pendant des siècles dans des États sunnites sont aujourd’hui attaquées par des salafistes. C’est ce qui se passe au Yémen, au Pakistan et en Égypte.
Autrefois, un salafiste devait suivre une formation religieuse de longue haleine avant d’être reconnu dans les cercles d’initiés. Il était très qualifié, exerçait un métier prestigieux et parlait généralement l’arabe littéral. Aujourd’hui, le niveau du salafisme s’éloigne de son niveau passé, le cercle élitiste s’ouvre pour profiter de la frustration des jeunes musulmans dans le monde islamique et occidental. Chômeurs, criminels, convertis : la porte du salafisme est désormais ouverte à tous. Un cours accéléré sur l’islam est venu remplacer la formation autrefois approfondie. L’heure n’est également plus à l’éloquence : la langue de la rue, pouvant aller jusqu’à la vulgarité, est maintenant employée lors du recrutement de nouveaux aspirants, de manière à gommer les réserves des jeunes gens à l’égard des salafistes. Après avoir suivi le cours accéléré, il est possible de devenir combattant de Dieu en l’espace de quelques semaines. Les frontières entre évasion et avant-garde sont devenues perméables. Ce mélange se révèle également attractif pour quelques jeunes Allemands convertis. Avant, c’était plutôt en suivant la voie mystique que les Allemands se tournaient vers l’islam. Le soufisme en particulier exerçait une fascination, il semblait offrir un refuge face au matérialisme et au nihilisme grandissants des sociétés occidentales. Aujourd’hui, le salafisme connaît un succès nettement plus important, entre autres parce qu’il se pose en mouvement de protestation. Voilà encore quelques années, un jeune Allemand devenait punk, ralliait des groupes gauchistes ou des mouvements d’extrême droite pour exprimer sa grogne contre la société et le système politique. À présent, de jeunes Allemands voient dans le salafisme une manière plus appropriée de montrer leur colère et leur rejet du monde extérieur. On modifie son apparence, on porte un habit blanc et une longue barbe afin de signaler à la société : Je ne suis pas comme vous, retournez-vous vers moi, redoutez-moi, je ne suis pas une victime, je suis puissant !
Si l’on observe la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark ou la France, on remarque exactement la même évolution : de jeunes musulmans qui rejettent de plus en plus la société (d’accueil) et se replient dans leur propre univers. Des salafistes britanniques, tels qu’Anjem Choudary, racolent publiquement pour le djihad et appellent à détruire les démocraties occidentales pour construire un État islamique en Europe6. Des tribunaux islamiques appliquant la charia exercent une justice parallèle en plein cœur de Londres. L’Église britannique tolère cet apartheid judiciaire, qu’elle perçoit comme une contribution à la tolérance et à une cohabitation réussie. Ce faisant, l’Église n’agit pas par amour des musulmans, mais parce que les institutions chrétiennes peuvent ainsi conserver, et même renforcer, leur influence sur l’éducation et la justice.
En Allemagne, ceux qu’on appelle des « juges de paix » veillent à ce que les conflits entre musulmans n’arrivent jamais devant un tribunal allemand. Ce phénomène, qui tend à être vanté comme une facilitation de la situation, est en réalité l’implantation de directives archaïques et strictement religieuses faisant fi de notre État de droit. Les droits des femmes, tels qu’ils sont ancrés dans les démocraties occidentales, ne sont pas pris en compte dans ce genre d’arbitrages, car ceux-ci s’appuient sur la charia ou sur des règles tribales extrêmement patriarcales.
Au nom de la tolérance, on accepte en Europe des états de fait qui encouragent la radicalisation, divisent la société et favorisent l’émergence de sociétés parallèles. Ceci a des conséquences fatales non seulement pour les femmes musulmanes et les musulmans modérés, mais aussi pour la cohabitation générale et la sécurité du pays. Il n’est pas rare que les communes ou les gouvernements ne réagissent qu’une fois qu’il est trop tard, une fois qu’on ne peut déjà plus rattraper les radicaux, que des quartiers entiers sont, comme à Londres, sous le joug d’extrémistes qui font appliquer les lois de l’islam, ou bien une fois qu’une bombe a explosé ou que des innocents ont été assassinés en pleine rue. Si l’on continue à tolérer que des prédicateurs salafistes profèrent leurs messages de haine contre la démocratie et la dignité humaine, on ne peut pas s’étonner ensuite que ces discours se transforment, tôt ou tard, en actes de violence. Le détonateur est introduit dans la tête et le cœur de jeunes musulmans bien longtemps avant qu’un train, un marché de Noël ou une synagogue devienne la cible d’un attentat.

Qui peut enrayer la radicalisation ?
En majorité, les musulmans vivant en Europe sont apolitiques et veulent ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants. Les accuser d’être des terroristes en puissance serait erroné et tout aussi dangereux pour la paix. Généraliser en émettant des soupçons ou en exprimant ouvertement de l’aversion peut tout aussi facilement déboucher sur de la violence. Mais, à présent, c’est justement à cette majorité silencieuse d’agir. Elle a la possibilité d’opposer quelque chose aux extrémistes. Pourtant, elle ne se mobilise guère pour juguler l’influence des salafistes et des associations musulmanes conservatrices. Elle laisse des réformateurs comme Mouhanad Khorchide et Lamya Kaddor se battre seuls. Cette majorité se contente de rester spectatrice jusqu’au jour où ces militants individuels faibliront et baisseront les bras. Quand on en sera arrivé là, une majorité d’Allemands déplorera alors qu’il n’y ait pas d’islam réformateur mais seulement des « vogelistes » et des djihadistes, ce que les musulmans apolitiques interpréteront à leur tour comme du racisme et de la discrimination. Un cercle vicieux.
Je comprends qu’un musulman « normal » n’ait pas envie qu’on lui parle constamment de sa religion, encore moins des côtés déplaisants de cette religion. Je comprends qu’un étudiant musulman habitant à Cologne ne veuille pas s’excuser pour les actes d’un terroriste sévissant en Afghanistan ou pour la lapidation d’une femme en Iran. Mais si un grand nombre de ces musulmans « normaux » descendent dans la rue pour protester contre les caricatures du Prophète ou contre un film antimusulman, je m’attends à ce qu’au moins autant de musulmans « normaux » manifestent contre l’influence croissante des associations islamiques et des salafistes. En effet, au bout du compte, il n’y va pas seulement de l’image de l’islam mais bien de l’avenir de leurs propres enfants dans cette société.
En même temps, c’est à l’État d’agir. Il ne doit pas accorder trop de pouvoir aux associations islamiques, car les hommes qui s’organisent et forment un lobby au nom d’une religion veulent souvent fossiliser un modèle de société religieux et conservateur, tout en renforçant leur emprise sur les fidèles – en recevant l’aval d’en haut.
Les musulmans libéraux s’organisent plus rarement en associations que les conservateurs parce qu’ils se définissent comme des individus. Et ils n’aspirent pas autant au pouvoir et à l’influence politique. C’est précisément ce dont profitent les associations : étant donné que personne n’ouvre la bouche, ne se révolte ou ne se mobilise, elles peuvent prétendre représenter tous les musulmans. L’enseignement de l’islam, la dispense de cours de natation pour les élèves musulmanes, le port du voile pour les enseignantes et employées de l’État : tout cela relève de thématiques qu’ont lancées les associations islamiques conservatrices. L’État a accepté la montée en puissance de ces rassemblements parce qu’il avait impérativement besoin – en particulier après le 11 Septembre – d’interlocuteurs musulmans. Le dialogue est, en soi, primordial et positif. Mais alors qu’auparavant on se retrouvait dans de petites mosquées avec des salles de réception où l’on restait entre soi, ethniquement parlant, les musulmans ont été entre-temps encouragés à s’institutionnaliser. Alors qu’autrefois les Turcs restaient entre eux, que les Iraniens n’avaient rien à faire avec les Marocains etc., des organisations se sont formées, et ces organisations prétendent parler au nom de tous.
Cette institutionnalisation est éminemment problématique en Allemagne. À l’instar des Églises chrétiennes et de la communauté juive, les organisations islamiques veulent devenir des associations de droit public. Elles s’appuient sur le Staatskirchenrecht, le droit ecclésiastique d’État, accord qui a été tout particulièrement influencé par les évolutions historiques des siècles précédents. Après la sécularisation notamment, les Églises furent dédommagées de leurs pertes territoriales par l’État, qui s’obligea à prélever pour elles des impôts et à leur confier en retour des missions dans les domaines de l’éducation ou de la santé.
Depuis la séparation de l’Église et de l’État, ce dernier est obligé à la « neutralité idéologique ». Puisque la Constitution considère que, si l’exercice de la religion n’est pas du ressort de l’État, il reste néanmoins une mission publique, l’État soutient les communautés religieuses et idéologiques.
Les sociétés du XXIe siècle sont de plus en plus hétérogènes et multiculturelles. Les migrants sont avant tout des humains, qui ont des besoins humains : éducation, travail, droits de l’homme. Ce sont des individus, il faut leur assurer des droits individuels avant de leur donner des droits en tant que groupe. À mon avis, on ne rend pas service aux musulmans en valorisant politiquement les associations islamiques et en plaçant l’islam au même niveau institutionnel que les Églises chrétiennes. On ne combat pas ainsi les relents islamophobes existants, on ne fait, au contraire, qu’accroître le ressentiment à leur égard. La solution, selon moi, ne peut pas être que les organisations islamiques bénéficient des mêmes privilèges que les Églises, mais plutôt que les Églises songent à renoncer à quelques-uns de leurs si chers privilèges et restituent certaines de leurs missions à l’État. Le droit ecclésiastique d’État a peut-être été légitime par le passé, mais il ne répond plus aux exigences du XXIe siècle. L’État doit veiller à garantir une transmission du savoir qui soit neutre. Il peut donner aux enfants des instruments de pensée libre et critique, mais il ne devrait pas leur présenter des vérités religieuses préconçues, ni en cours de religion protestante, ni en cours de religion catholique ou islamique. L’enseignement théologique me paraît sensé. Il permet d’instruire les écoliers sur l’origine des différentes religions, sur les diverses doctrines et sur l’évolution historique des communautés religieuses. Ni plus, ni moins. Si l’on demande aux musulmans de porter un regard critique sur leurs traditions – ce que je fais –, alors on doit aussi demander à l’État allemand de porter un regard critique sur sa tradition d’enseignement et sa relation aux communautés chrétiennes. Une surreprésentation de la religion, quel qu’en soit le mode, empoisonne le climat et rend le débat public très difficile.
Au lieu d’octroyer davantage de privilèges aux associations islamiques, on devrait accorder aux jeunes musulmans de plus grandes chances de réussir en tant qu’individus dans notre société. Beaucoup de Turcs ont été confrontés à des situations dans lesquelles leur nom suffisait à les empêcher de passer un entretien d’embauche, ou se sont trouvés face à un personnel étonné d’entendre le candidat parler si bien allemand. Il faut faire tomber ces murs-là, qui ne sont pas que dans l’esprit des gens. On parviendrait à atteindre beaucoup plus qu’avec n’importe quelle conférence sur l’islam.
Nous avons tous besoin de plus de temps. Les musulmans doivent apprendre à mieux recevoir les critiques formulées contre leur religion, les Allemands doivent apprendre qu’un musulman aux cheveux noirs peut, lui aussi, être allemand. Évidemment, le temps à lui seul n’est pas un garant du changement, car nous ne vivons pas sur un îlot enchanté. Les problèmes que rencontre le monde musulman déferlent aussi sur l’Allemagne, influençant la cohabitation et favorisant les hostilités.
J’ai longtemps nourri l’espoir que les jeunes musulmans ayant grandi ici, dans la prospérité, la liberté, et ayant goûté aux plaisirs d’une éducation moderne et diversifiée sèmeraient ensuite le progrès et l’idée de liberté dans le monde musulman. Mais les problèmes idéologiques et structurels des communautés musulmanes en Occident, ainsi que l’état d’esprit de nombreux Européens à l’égard des « musulmans », aboutirent plutôt au résultat contraire. En Allemagne, on constate une évolution inverse chez les petits-enfants de la première génération de travailleurs immigrés. On propage des modes de vie traditionnels, des attitudes et des mentalités qui n’ont même plus cours à Istanbul ou Casablanca. Tandis que la résistance s’accroît contre le fascisme islamique dans les pays musulmans, atteignant son paroxysme avec la destitution des Frères musulmans, les idées réactionnaires fascisantes des salafistes comptent toujours plus d’adeptes en Occident. Le virus y est particulièrement actif, et mute plus vite qu’on ne le pense.
Une victoire durable ne pourra être obtenue qu’au prix d’une lutte longue et acharnée menée sur les deux fronts. L’inertie, l’indifférence et le silence sont tout aussi graves et dangereux pour l’Europe que le fondamentalisme islamique en soi. L’affolement et les grands discours ne mènent à rien. Un débat sur l’islam ne doit ni attiser les peurs, ni jeter une suspicion généralisée sur tous les musulmans. Il s’agit surtout de conduire ce débat vers l’influence de la religion en général. Si c’est pour exclure davantage et ériger des murs, cela ne sert à rien. Au fond, un tel débat devrait nous inciter à oser plus de laïcité en Allemagne !

« Le fascisme islamique » de Hamed Abdel-Samad