Sarkozy et l’imam caché

A la recherche d’un islam désislamisé.

Les historiens qui chercheront plus tard à démêler les fils de la politique de Nicolas Sarkozy à l’égard de l’islam risquent d’être sans cesse confrontés à la lancinante question de savoir s’ils ont tiré le bon. Il leur faudra distinguer selon les périodes, selon les lieux (d’où parlait-il ?) et selon ses interlocuteurs (à qui s’adressait-il ?) : « Français de souche », musulmans de France ou dirigeants des Etats de l’ensemble arabo-musulman ? Accordons-lui cependant une relative cohérence durant les quatre années où il occupa le ministère de l’Intérieur et au cours desquelles il reprit à son compte l’entreprise initiée par ses prédécesseurs, de Joxe à Chevènement en passant par Pasqua et Debré, qui visait à faire passer le culte musulman sous les fourches caudines de la place Beauvau et qu’il se proposa d’achever à seule fin de démontrer qu’il était meilleur qu’eux.Sarkozy s’abreuvait alors des quelques idées fausses et angéliques dont se repaissait la vulgate des grands médias. Pour estomper les rugueuses apparences de l’islam en France, il se laissa durablement bercer par la chimère d’un islam de France à la consonance plus flatteuse, mais à la réalité pour le moins vaporeuse. Sa prétention à vouloir faire émerger un islam amputé de son exigence à régler la vie publique, un islam pour ainsi dire « désislamisé », était un travers commun à tous ceux qui, comme lui, considéraient à tort tous les phénomènes religieux à l’identique, à tous ceux qui voulaient ignorer que l’islam était un système global liant de façon insécable la loi religieuse et la loi civile.De l’installation du Conseil français du culte musulman, qui fut créé en 2003 pour susciter une représentation un tant soit peu unifiée de l’islam à même de prendre en charge les problèmes liés à son exercice, à la prise de position en faveur du droit de vote des étrangers, Nicolas Sarkozy semblait, à l’époque, résolument favorable à une évolution communautariste de la société française sur le modèle anglo-saxon. L’objectif poursuivi était double. D’une part, convaincre l’opinion française qu’il n’y avait pas incompatibilité entre l’islam et la République. D’autre part, organiser sur le plan institutionnel les minorités ethniques et confessionnelles afin de leur donner une expression politique propre à leur identité présumée. En d’autres termes, instaurer via l’islam un contrôle social sur les populations à risque. Cette sous-traitance ethnico-religieuse de la question des cités était beaucoup moins innovante qu’il n’y paraissait. Elle se situait dans l’exact prolongement de la politique des bureaux arabes mise en place en Algérie par le maréchal Bugeaud à partir de 1844. On misait sur des élites dont l’autorité était valorisée par la puissance publique afin d’encadrer les populations locales. A ceci près que la bureaucratie issue des mosquées et des bleds, les grands frères de SOS Racisme, les animateurs sociaux des quartiers remplaçaient les grands caïds de l’ère coloniale et que la manne abondante des subventions publiques déversée sur les associations se substituait au bakchich qui servit autrefois à circonvenir aghas et bachagas, dans l’espoir de susciter une représentation de l’islam entièrement phagocytée par les pouvoirs publics et conforme à ce qu’on eût voulu qu’il fût. « L’islam de France, l’islam modéré, l’islam des Lumières », susceptible de réformer l’islam fondamentaliste du monde arabe dont rêvait Sarkozy après Chirac, allait se révéler d’abord et surtout un islam corrompu qui vivrait plus de l’islam que pour l’islam. Dans ce trouble jeu, la Grande Mosquée de Paris était depuis longtemps le centre d’une lutte d’influence politico-policière entre l’Etat français et l’Etat algérien. Naviguant de l’un à l’autre au gré de ce qu’ils estimaient être leur intérêt du moment, les Boubakeur père et fils, des notables algériens cooptés à l’origine par la France, s’étaient succédé au poste de recteur depuis 1957 au prix toutefois d’une interruption de dix ans. Premier de la dynastie, Hamza avait été installé à la tête de l’institution en pleine guerre d’Algérie en raison des sentiments profrançais que lui prêtaient le président du Conseil Guy Mollet et surtout le gouverneur général de l’Algérie, le socialiste patriote Robert Lacoste. Devenu recteur en 1992 contre l’avis de son propre père, Dalil, s’il était tout aussi ondoyant, ne s’embarrassait guère, quant à lui, de spiritualité. Autant le père avait bénéficié de son vivant d’une réputation de maître soufi et de fin théologien à qui l’on attribuait l’une des traductions les plus populaires du Coran, autant le fils apparaissait comme détaché de la pratique religieuse. Diplômé de médecine, il n’avait étudié ni l’arabe ni les sciences islamiques. La rumeur, parmi certains de ses coreligionnaires, allait jusqu’à dire qu’il serait amateur de bons vins et peu enclin à une stricte observance des préceptes du ramadan.Les attentats du 11 septembre 2001 à New York le propulsèrent sur le devant de la scène médiatique, au moment où l’on était en demande d’un représentant de l’« islam tolérant et modéré », pour faire contrepoids à l’image de fanatisme barbare désormais propagée par Ben Laden et les djihadistes d’Al-Qaïda. Présenté et se présentant lui-même sur tous les plateaux comme un « rempart contre l’intégrisme », Dalil Boubakeur alias BBK s’empara de l’emploi avec la faconde et la rondeur pateline d’un habile Méditerranéen. Ephémère militant socialiste à l’époque où le gouvernement Barre avait décidé de supprimer les subventions que l’Etat accordait jusque-là sans contrôle à l’institut de la Grande Mosquée, il était devenu entre-temps l’enfant chéri de la droite postgaulliste. Ce fut naturellement vers lui que se tourna Sarkozy lors de la création du Conseil français du culte musulman (CFCM). Le démiurge de la place Beauvau le voyait bien président à vie de cette nouvelle instance, mitonnant dans l’arrière-cuisine de petits compromis dont la laïcité n’aurait pas trop à souffrir. Il le convoqua donc un matin d’octobre 2002. L’échange qui s’ensuivit me fut rapporté en septembre 2010 par Sarkozy lui-même avec des mots indélébiles :— Dalil, je vais avoir besoin de toi.— Pour quoi faire ?— Je vais avoir besoin de toi pour représenter la communauté.— Tu sais que je suis très malade (Il porte la main à son cœur).— Il me faut quelqu’un de confiance pour présider le Conseil du culte. Je ne vois que toi pour bien faire le job.— Tu sais que je suis très fatigué (Il dodeline de la tête).— Combien ?— Tu sais que je ne les supporte plus, ces Arabes, que je les déteste. Je ne peux plus les voir en peinture.— Combien, Dalil ?— Avec les musulmans, c’est pire. Toutes leurs histoires me sortent par les yeux. Ça fait plus de soixante ans que je les subis. Il faut me comprendre : j’ai été élevé dans une mosquée. Je n’ai jamais pu en sortir.De la fréquentation des Boubakeur et autres « modérés » cultivés en serre pour les besoins de la monstration médiatique, Sarkozy avait tiré la conclusion que la question du financement des mosquées était le problème central. Il s’était convaincu que l’islamisme était un produit d’importation extrinsèque au tempérament et aux mœurs des musulmans de France. Les soustraire à la tutelle des Etats tels que l’Algérie, le Maroc, la Turquie, mais aussi l’Arabie saoudite ou les Emirats en les aidant à prendre leur indépendance, mettre fin à la pratique des imams envoyés et rémunérés par les nations d’origine ou aux financements apportés par les pays prosélytes, telle était, pensait-il, la seule politique qui valût. « Faites-moi de bons musulmans, j’en ferai de bons citoyens », répétait-il aux représentants de la communauté qui défilaient place Beauvau. Comme la quasi-totalité de la classe politique française, il avait acquis la certitude qu’il était possible d’être parfaitement musulman en respectant dans l’ordre public la loi civile et dans l’ordre privé la loi religieuse, ignorant ou feignant d’ignorer l’impératif théologico-politique qui inclinait tout croyant se voulant pleinement musulman à ambitionner la substitution de la seconde à la première.Ce qui l’intéressait, c’était moins l’enseignement intérieur d’une religion que sa forme extérieure, en tant qu’instrument de coercition et moyen de contrôle social. L’histoire du CFCM fut ainsi celle d’un pari perdu. En lieu et place de l’« islam modéré » sur lequel avait misé Sarkozy, ce fut un islam fondamentaliste qui, à l’instar du monde arabo-musulman, imposa son hégémonie. Elle se traduisit chez nous par la propagation de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), inspirée des Frères musulmans, et la prolifération des groupes salafistes. Peu à peu, les rapports qui s’accumulaient sur le bureau du nouveau président eurent pour effet de lever le voile sur l’impéritie de la stratégie néocoloniale de l’ex-ministre de l’Intérieur. En préfet méticuleux qu’il était resté, Claude Guéant ne lui cachait rien de la radicalisation qui se produisait alors parmi les jeunes des cités, lesquels étaient en rupture avec leurs parents comme avec la société occidentale. Au lieu de la sécularisation espérée, ce fut à un réinvestissement massif de l’islam par les nouvelles générations auquel on assista durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Les informations qui remontaient à l’Elysée, et dont il arrivait au secrétaire général de m’entretenir, étaient plus alarmantes les unes que les autres. Dans les banlieues, le durcissement identitaire de l’islam était tangible, qu’il prît la forme d’un renforcement du contrôle des modes de vie par les imams ou celle d’une domination de l’endogamie religieuse.Dans les enclaves soumises à l’endoctrinement islamiste, la solidarité confessionnelle conjuguée au rejet de la France primait sur toute autre appartenance. A tel point que l’ami du président, Dalil Boubakeur, n’hésitait plus à évoquer publiquement « l’aboulie des Européens face à cet islam hostile » et à affirmer que les islamistes étaient désormais majoritaires parmi les néophytes : « Les jeunes qui se convertissent à l’islam, déclara-t-il dans un entretien au Figaro, sont d’ores et déjà et pour beaucoup des fondamentalistes, qu’ils le sachent ou non. » Ce qui revenait habilement à se défausser. Face à ce phénomène de radicalisation et au dynamisme de ce qui se faisait de pire au nom du Coran, les enquêtes d’opinion attestaient de l’inquiétude croissante des Français qui les conduirait à percevoir de plus en plus l’islam comme une force conquérante et l’islamisation comme un processus de colonisation culturelle et de dénaturation de leur identité propre. Entre 2010 et 2012, la dégradation de l’image de l’islam et des musulmans mesurée par l’Ifop était aussi alarmante que spectaculaire, tout comme l’étaient les principaux traits qui émergeaient de l’enquête : « refus de s’intégrer », « rejet des valeurs occidentales », « fanatisme », « soumission ». La prise de conscience n’avait jamais été aussi forte. Une modification s’était opérée dans les perceptions des Français depuis les années 1980-1990 : la question de l’immigration ne se posait plus seulement selon une problématique économique et sociale, mais de façon de plus en plus prégnante à travers le prisme de l’islamisation et de son impact sur la société française. Si bien qu’un esprit aussi éloigné de toute forme d’excès, comme l’était Jacques Julliard, pouvait alors résumer la situation en ces termes : « En suscitant une mobilité de la main-d’œuvre et des flux migratoires massifs, le néolibéralisme a mis en place les conditions de heurts civilisationnels et de guerres de religions à l’échelle de continents entiers. C’est lui, et non les idéologues d’extrême gauche, qui a imposé un métissage accéléré auquel les populations autochtones de la vieille Europe ne sont pas préparées. »

L’islam relevait d’une double problématique. Il posait au chef de l’Etat une question de politique intérieure et une question de politique extérieure, un problème domestique et un enjeu diplomatique. Le passage d’un plan à un autre constituait un exercice périlleux qui requérait de ne jamais perdre de vue une idée simple : les musulmans étaient à la fois nos concitoyens et des membres de l’Oumma, c’est-à-dire les sujets de la grande communauté des croyants en Allah et son Prophète. Se profilait le choc d’un multiculturalisme que les Français, dans leur très grande majorité, n’étaient pas disposés à accepter. Les intégrer dans la société française nécessitait-il, selon l’expression en usage au Québec, des « accommodements raisonnables » de la part de notre Etat laïque ? Inversement, les maintenir en marge ne revenait-il pas à accroître leur dépendance envers le monde arabo-musulman en proie à toutes sortes de turbulences ? Face à la poussée de l’islam qui revêtait en France des formes diverses, les unes pacifiques et les autres beaucoup moins, la politique de Nicolas Sarkozy oscilla entre deux pôles opposés au point d’épouser la définition et le mouvement que le dictionnaire donne du ludion : un objet creux et rempli d’air soumis par des pressions successives à un incessant va-et-vient.Une première saynète édifiante se joua le 30 novembre 2009, au lendemain de la « votation » qui avait vu les Suisses rejeter à 57,5 % la construction de minarets sur leur territoire. La partitocratie était sortie profondément choquée de ce sombre dimanche. Elle entrevoyait le pire, faisait chorus avec Daniel Cohn-Bendit qui redoublait d’alarmisme et n’en finissait pas d’énumérer les représailles auxquels les impudents Helvètes s’étaient exposés, à commencer par les sanctions des capitaux arabes à l’égard des banques suisses. De surcroît, il ne fallait pas en douter, ce vote stigmatisant et discriminatoire ne pouvait que servir de terreau à un islam radicalisé, à un repli communautaire, à une ghettoïsation explosive, alors que, comme s’en désolait Le Monde, rien n’était fait pour aider « les modérés à faire sereinement accepter l’islam pour ce qu’il est : la deuxième religion d’Europe ».Les Suisses, eux, pensaient avoir parfaitement saisi quelle était la nature de l’enjeu soumis à leur vote. Plus forte que celle du voile, la symbolique du minaret, même muet, même dépourvu du muezzin lançant l’appel à la prière, s’inscrivait dans une logique d’occupation de l’espace urbain et de marquage du territoire. La représentation qui en ressortait, par ailleurs conforme à celle de la tradition musulmane, était celle d’une tour de guet, bannière plus qu’ornement. Ces minarets de la discorde, Sarkozy le sentit sur-le-champ, risquaient d’étendre leur ombre portée un peu partout en France. Plus de 200 projets d’édification de mosquées n’avaient-ils pas été recensés pour la seule année 2009 par le Bureau central des cultes au ministère de l’Intérieur ? Nonobstant la question spécifique des minarets déjà existants, quatre en Suisse, dix en France, coiffant les mosquées dites « cathédrales », c’était le problème de la visibilité de l’islam dans les sociétés occidentales qui se trouvait à nouveau posé. Une fois encore, un discours combinant comme à l’ordinaire culpabilisation et intimidation s’était déployé pour délégitimer toute résistance populaire. Ce matraquage médiatique avait eu le don d’irriter le chef de l’Etat :— J’ai horreur qu’on prenne les électeurs suisses pour des minus, s’exclama-t-il dans le huis clos de son bureau. Les médias nous avaient déjà fait le coup avec les partisans du « non » à la Constitution européenne en les décrivant comme des moins que rien, des zombies. C’est une des raisons qui m’aurait poussé à voter « non », si je n’avais pas été politiquement obligé de me prononcer pour le « oui ». Car les Français peuvent avoir une opinion tranchée, mais vouloir, en même temps, que le président de la République incarne une tout autre position. C’est incroyable, cette histoire de minarets ! Personne, chez nous, ne pourrait supporter l’appel du muezzin pas plus que les gens normaux ne supportent que le bedeau sonne les cloches à 5 heures du matin.— Puis-je te faire observer, lui répliquai-je, qu’il n’y a plus de bedeaux, que les cloches sont actionnées par un dispositif mécanique ou électrique et que l’hypothèse que tu évoques est, par ailleurs, hautement improbable ? Martyre du crayon bicouleur soumis à la rotation que lui imposaient les phalanges présidentielles.— Ne me provoque pas ! Tu sais très bien ce que je veux dire. C’est aux étrangers de s’adapter aux lois et aux mœurs françaises. Je n’ai pas voulu répondre à l’invitation de l’Institut Montaigne, car cela m’aurait amené à verbaliser les choses trop crûment. Je préfère prendre du recul et publier une tribune libre dans la presse sur le sujet.Une semaine plus tard, effectivement, le chef de l’Etat signait dans Le Monde un article qui, à l’image de son titre, « Respecter ceux qui arrivent, respecter ceux qui accueillent », cherchait à camper un juste milieu. Certes, le mépris des élites à l’égard de la souffrance des peuples y était dénoncé dès les premières lignes, mais la suite, qui faisait du métissage des cultures l’antidote au communautarisme, était plus confuse : « Le métissage, c’est la volonté de vivre ensemble. Le communautarisme, c’est le choix de vivre séparément. » Cultivé comme une plante aux effets hallucinogènes, le paradoxe y était développé jusqu’à l’absurde : « Le métissage, concluait-il, ce n’est pas la négation des identités. » Je me souviens avoir écrit en marge de la version qui m’avait été communiquée : « Leur négation, peut-être pas, mais leur dissolution, à coup sûr ! » Le message apparut si alambiqué qu’il suscita finalement peu de commentaires.Dans sa quête d’un islam idéal, susceptible de souscrire au pacte républicain, Sarkozy persistait à ignorer le fait que le monde musulman lui-même refusait de réformer, si peu que ce fût, ses mœurs au nom de ce « vivre ensemble » que l’Etat appelait unilatéralement de ses vœux. Pour la première fois, le président me fit alors confidence des conversations qu’il avait eues à ce sujet avec l’émir du Qatar :— Tu voudrais me confiner dans la sphère de la politique intérieure. C’est beaucoup plus compliqué que cela. La politique arabe de la France, ça existe. Il y a une tradition. Nous avons des intérêts à défendre dans cette région du monde. Je dois en tenir compte dans ma politique vis-à-vis de l’islam de France.C’était le même homme qui, le 9 juin 2007, au retour du G8 réuni à Heiligendamm, nous avait expliqué : « J’ai au moins un point d’accord avec Poutine. Il ne veut pas se laisser marcher sur les pieds par les musulmans et moi non plus ! »Pourtant, à partir de 2009, l’ombre de l’émir du Qatar, plus ou moins enveloppante, plus ou moins suggestive, ne cessa de planer sur nos débats chaque fois qu’il était question de l’islam. Ce serait dorénavant l’imam caché, l’hologramme, le tiers inclus clandestin de nos échanges. Ondoyant, fluctuant, versatile là où il eût fallu rigueur, constance et cohérence, Nicolas Sarkozy s’appliquait chaque jour à faire la démonstration que, tel qu’en lui-même, le pouvoir ne le changeait pas. A sa décharge, la vérité oblige à dire que François Fillon mena dans les deux dernières années du quinquennat un jeu particulièrement pervers dont l’objectif, à peine dissimulé, était de mettre le président en difficulté sur un terrain médiatiquement mouvant et électoralement sensible. Il y eut d’abord l’inauguration par le Premier ministre de la mosquée Al-Ihsan à Argenteuil, le 28 juin 2010. Depuis que le président Gaston Doumergue avait inauguré la Grande Mosquée de Paris, le 16 juillet 1926, aucun représentant de l’Etat ne s’était avisé de reproduire un tel geste. Pourtant réputé pour sa prudence, François Fillon, qui s’était surtout jusque-là affiché en tant que familier de l’abbaye bénédictine de Solesmes chère à son cœur d’élu de la Sarthe, se fendit pour la circonstance d’un éloge de l’islam de France, « un islam de paix et de dialogue […] où l’on vit sa foi dans le respect des principes de la République », qui lui valut d’être salué par les applaudissements et les youyous de l’assistance. La gauche se félicita à haute voix d’une initiative qui, bien qu’isolée, avait selon elle le mérite de donner des gages aux Français musulmans blessés par les « dérapages islamophobes » du débat sur l’identité nationale.— Pauvre type, minable… Tant qu’il y est, il n’a qu’à venir mercredi au Conseil des ministres en babouches et avec un tapis de prière ! Le président ne décoléra pas pendant deux jours. Inconséquence ou maladresse, une visite dans une mosquée de banlieue à l’occasion de la rupture du ramadan fut subrepticement inscrite à son agenda à la date du 2 septembre suivant. C’était l’époque où, dans le petit salon de l’appartement du conseiller de permanence, nous nous réunissions avec Claude Guéant pour passer au crible les déplacements et les sorties publics du chef de l’Etat. J’avais beau être habitué aux bévues des technos, à leur absence totale de sens politique, à leur ignorance abyssale de la vie des Français, je réalisai, ce jour-là, à quel point l’énarchie pouvait être synonyme d’autisme et de conformisme.Il y eut d’autres accrochages, de méchantes petites embuscades dont je fus la cible par ministres interposés. Faute de pouvoir s’en prendre directement au président, un voltigeur, toujours le même, tirait deux ou trois coups d’escopette dans ma direction avant de regagner les fourrés de Matignon. Le Canard enchaîné, toujours mal informé, disait que le Premier ministre voulait ma peau. Je n’en croyais rien tant il s’y prenait mal. Début décembre 2011, alors que les mouvements islamistes se profilaient derrière les « printemps arabes », Jeannette Bougrab, la secrétaire d’Etat à la Jeunesse, assenait quelques vérités dérangeantes dans un entretien au Parisien : « Je ne connais pas d’islamisme modéré […]. Il n’y a pas de charia light. » Aussitôt, la dangereuse iconoclaste fut convoquée pour être tancée d’importance par Jean-Paul Faugère, le directeur de cabinet de Fillon, qui ne lui reprocha rien moins que d’avoir nui par ses propos à la politique étrangère de la France, allant jusqu’à l’accuser de « haute trahison ». Avant d’ajouter, énigmatique : « Je sais bien que vous êtes manipulée par la main. » De « la main », il avait déjà été question de la part de ce même Faugère lorsque, six mois auparavant, en mai 2011, il avait mandé Laurent Wauquiez, le ministre des Affaires européennes, pour le menacer d’être exclu du gouvernement au motif que cet esprit frondeur avait remis en cause l’autorité du Premier ministre en dénonçant les « dérives de l’assistanat » et en prônant la création d’un « service social » de cinq heures par semaine pour les allocataires du RSA.— La main qui vous dirige causera votre perte, lui avait-il soufflé en baissant la voix comme pour envelopper les mots de la sombre cape des conspirateurs.La main, c’était moi. En haut fonctionnaire lettré et timoré, Faugère était à la fois un adepte de la métonymie et un usager du parapluie. Le spectre de la créature maléfique avait été évoqué, sans que mon nom, toutefois, ne fût prononcé. On n’était jamais assez prudent. Ni Laurent Wauquiez ni Jeannette Bougrab ne furent évincés du gouvernement malgré les rodomontades de Matignon. Les trublions eurent droit à un coup de fil du président qu’on avait connu plus acrimonieux dans les remontrances. Déstabiliser le Premier ministre n’était pas une faute en soi aux yeux du chef de l’Etat, mais une prérogative dont il entendait être le seul à user, eu égard au grand entraînement qui était le sien dans cette discipline.Le débat sur l’islam était une pochette-surprise. Il en sortait souvent des propos insolites et des situations incongrues. Il confrontait une classe politique presque entièrement sécularisée à des concepts pour lesquels elle n’était pas philosophiquement équipée ou alors de façon très rudimentaire. Il l’obligeait à se colleter avec les forces rétives d’un irrationnel à l’état brut qui la déconcertait. L’expansion de l’islam dans un pays comme la France qui, depuis la Révolution, avait entrepris de juguler l’expression du fait religieux dans la vie sociale, son influence sur le jeu politique et son emprise sur l’existence des individus montrait qu’il fallait pour le moins suspendre le postulat selon lequel la religion était destinée à s’effacer des sociétés postmodernes. Elle invitait à un grand remue-méninges tous ceux, notamment à gauche, qui s’étaient acharnés à considérer la religion comme un archaïsme, une illusion sans avenir.Depuis la fin des années 1980 et l’affaire des collégiennes musulmanes de Creil, la question du voile revenait périodiquement nourrir les controverses. En avril 2010, la polémique enfla autour d’une automobiliste nantaise verbalisée pour avoir conduit revêtue d’un niqab qui masquait presque entièrement son visage à l’exception des yeux. D’autant que le mari multiplia les apparitions publiques aux côtés de la frêle jeune femme, qu’il dominait de toute sa haute stature, brandissant d’un geste accusateur le procès-verbal comme preuve accablante d’une « stigmatisation de l’islam ». Lies Hebbadj, puisque tel était son nom, n’avait pas vraiment une tête de victime. Vêtu à la pakistanaise d’un kamis, la tête recouverte d’une calotte et d’un turban, ce prospère commerçant de Rezé-les-Nantes était connu pour son appartenance au mouvement Tabligh, une société de prédication dont la modération n’était pas la qualité dominante.L’homme, qui avait obtenu la nationalité française grâce à un mariage contracté en 1999, était suspecté d’avoir quatre compagnes officieuses et une douzaine d’enfants répartis dans une sorte de gynécée entre trois maisons contiguës d’un quartier pavillonnaire, tandis que la touche finale à ce tableau voulait que lesdites femmes bénéficiassent, toutes quatre, de l’allocation de parent isolé. Autant de détails urticants qui firent que, bientôt, toute la France ne parla plus que du mari des femmes au niqab.Sur la terrasse des jardins de l’Elysée où il aimait à nous réunir, Nicolas Sarkozy avait son plan en tête. C’était toujours le même. Faire voter dans l’urgence un nouveau texte de loi destiné à montrer la détermination du gouvernement à agir. Agiter l’opinion. Puis laisser reposer à feu doux en attendant que les polémiques retombent. Le stratagème était usé jusqu’à la corde, mais le président – faute d’imagination ? – feignait encore de croire à son efficacité. Il supportait de moins en moins que je le détrompasse sur ce point comme sur les autres.— Notre problème, c’est que les Français estiment que l’Etat n’est pas performant.— Qu’est-ce qui te permet de dire cela ?— La Belgique a réussi à adopter une loi antiburqa sans gouvernement.— Nous sommes dans une République parlementaire. Il y a des procédures à respecter, ne t’en déplaise. Où est le temps perdu ? Tout sera bouclé le 16 mai. En réalité, la loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public ne fut promulguée que le 11 octobre 2010 et n’entra en application qu’à compter du 11 avril 2011. Nouvelles, en revanche, étaient les réflexions que lui inspirait l’affaire du niqab. Voilà maintenant qu’il évoluait dans une idéosphère où l’axiome principal n’était plus la France, mais la liberté individuelle menacée par une religion d’importation. La dissimulation du visage comme négation d’une sociabilité élémentaire et soustraction de la personne à la communauté nationale lui paraissait, somme toute, moins importante que le manquement à l’égalité entre les sexes. Bref, c’était à l’islam antiféministe qu’il réserverait désormais sa vindicte. A l’instar de l’entourage de son épouse qui prônait, dans l’abstraction, le droit de l’immigré à sa « différence culturelle » pour le lui dénier sitôt que celle-ci heurtait l’individualisme libertaire. On voulait bien aimer l’Autre, mais à condition qu’il renonçât à son altérité. Cette fois, le bon génie qatari avait déserté la lampe merveilleuse d’Aladin pour faire place à la danse des sept voiles, figure allégorique de l’ascendant de Salomé sur le roi Hérode. Au moment de prendre congé, ayant percé mon scepticisme, le président me lança à voix haute, afin que nul ne l’ignorât : « Tu sais, je suis très à l’aise avec ce que je fais… Et Carla aussi est très à l’aise. »La stupéfaction se lut sur tous les visages. Ainsi donc, la Première dame était sollicitée – en vertu de quoi ? – pour apposer son nihil obstat sur les grandes décisions présidentielles. Et le chef de l’Etat avait tenu absolument à nous le faire savoir. En comparaison, le débat sur l’étiquetage halal le plongea dans un embarras autrement profond. Le coup fut porté en pleine campagne présidentielle par une Marine Le Pen très sûre de son fait, lorsqu’elle affirma, le 18 février 2012, que l’ensemble de la viande distribuée en Ile-de-France provenait exclusivement d’animaux abattus selon la dhabiha, la méthode conforme à la loi islamique prescrivant l’égorgement sans étourdissement préalable. Après avoir démenti, dans un premier temps, l’information divulguée par la candidate du FN, les organisations professionnelles durent admettre que, pour simplifier la chaîne et réduire les coûts, les grands opérateurs du marché s’étaient engagés dans une généralisation de cette pratique rituelle.De la conjonction entre les règles musulmanes et les consignes de la rentabilité, il ressortait que la majorité des consommateurs étaient obligés de manger halal sans le vouloir et sans même le savoir, outre le fait qu’on faisait supporter à l’ensemble des Français – là aussi dans l’ignorance la plus complète – les coûts supplémentaires induits par ce type d’abattage, ainsi qu’un impôt religieux reversé aux imams par les entreprises de certification halal. Hourvari chez les préposés au cadrage de la pensée qui crièrent au hors-sujet : comment, dans un pays qui comptait 3 millions de chômeurs, osait-on venir polluer le débat avec « ce genre de questions qui n’intéressaient pas les électeurs » ? « Un faux problème », plaida de son côté Alain Juppé. Comme si, dans une France où la cuisine était un art, la transparence un dogme et la traçabilité une religion, il devenait soudainement inconvenant que le citoyen voulût savoir ce qu’il y avait dans son assiette. En présence de ce cas type d’assimilation à l’envers, Nicolas Sarkozy n’avait le choix qu’entre se contredire et s’affaiblir. La vérité oblige à dire qu’il parvint à faire les deux en un laps de temps record. Se contredire ? Sa position sur le sujet avait déjà évolué à plusieurs reprises. En 2006, il avait promis à la Fondation Brigitte-Bardot et aux organisations de protection animale de supprimer la dérogation qui permettait d’égorger l’animal encore conscient, alors que le droit commun exigeait qu’il fût étourdi au préalable. Non seulement cette promesse n’avait pas été tenue, mais, à Bruxelles, le gouvernement français s’était opposé à l’adoption de la norme autrichienne qui imposait ledit étourdissement. De même que, sous la pression conjointe des autorités juives et musulmanes alliées pour la circonstance, il fit expurger du « Règlement européen d’information des consommateurs sur les denrées alimentaires », publié le 25 octobre 2011, l’obligation d’étiquetage des viandes en fonction de leur mode d’abattage. Fidèle à la ligne qu’il avait suivie sans discontinuer depuis son élection, le président-candidat, en visite le 21 février 2012 au pavillon de la boucherie de Rungis, choisit dans un premier temps de démentir le propos de Marine Le Pen et de balayer d’un revers de main « une polémique qui n’avait pas lieu d’être ».D’instinct, il sentit vite cependant que, si l’affaire ne faisait qu’irriter les papilles délicates des arbitres du bon goût, les Français, quant à eux, risquaient d’en faire tout un plat. L’enquête Ifop-Paris-Match confirma que, contrairement à ce que psalmodiait la classe politique, le sujet de la viande halal était bel et bien servi à toutes les sauces dans les conversations privées des Français. Je n’eus pas à argumenter davantage. Prenant allègrement le contrepied de ses positions antérieures, il se déclara favorable à l’étiquetage de la viande en fonction de la méthode d’abattage, lors de son meeting du 3 mars à Bordeaux. Pour faire presque aussitôt marche arrière, trois jours plus tard, au cours de l’émission politique phare de France 2, « Des paroles et des actes », en se prononçant cette fois-ci pour un étiquetage sur la base du seul volontariat. Ce qui revenait à vider la mesure de toute substance. L’explication de cette volte-face donnée par les médias fit, à l’époque, la part belle à l’action de certains groupes de pression soucieux de préserver un système dans lequel l’absence d’étiquetage permettait de faire financer les filières rituelles par l’ensemble des consommateurs. La rente du halal, bien supérieure à la taxe casher, et les flux financiers qu’elle nourrissait étaient un sujet tabou dont la seule évocation suscitait chez les notables musulmans des réactions d’une rare violence.Au-delà de l’enjeu économique, certes considérable pour les bénéficiaires des largesses d’une République qui ne savait se montrer rigoureusement laïque qu’à l’égard de l’Eglise, l’ultime retournement de Sarkozy resta cependant pour moi un mystère. Qui l’avait décidé à changer d’avis ? Comment et pourquoi ? Autant de questions qui, sur le moment, ne trouvèrent pas de réponse. Une chose était sûre en tout cas : à peine mise en œuvre, la stratégie qui consistait à émettre de la fausse monnaie électorale gagée sur les promesses du candidat afin de renflouer le déficit du bilan présidentiel avait fait long feu.

PB