“SURVEILLER ET PUNIR LES HOMMES”

Philosophe, essayiste, auteur de la Théorie du genre ou le Monde rêvé des anges, Bérénice Levet explique pourquoi cette grande entreprise de délation, loin de servir la cause des femmes, jette les bases d’un monde invivable où la guerre des sexes sera la norme.

Chaque matin, du haut de leur chaire, les journalistes travaillent à fabriquer de la mauvaise conscience. Transformés en prédicateurs, ils délivrent un nouveau sermon. Il y a un mois, à la suite des évènements de Charlottesville, au motif qu’il était à l’origine du “code noir”, nous étions sommés de déboulonner les statues de Colbert présentes dans nos villes et de débaptiser les établissements scolaires portant le nom de notre grand homme. La semaine suivante, à l’occasion de la sortie du film Gauguin, voyage de Tahiti, il nous fallait nous laver du péché de pédophilie dont, à l’exemple du peintre, nous nous serions rendus coupables dans nos colonies du Pacifique en convolant avec des jeunes filles âgées de 13 ou 14 ans. Et depuis le 10 octobre, dans le sillage de l’affaire Weinstein, les femmes sont appelées à “balancer leur porc” et la société tout entière exhortée à faire son examen de conscience, à reconnaître ses complaisances, ses aveuglements, ses silences devant des exactions masculines prétendument généralisées.
La question des violences faites aux femmes est de ces sujets qui intimident. Quiconque prend ses distances avec ce déferlement, cette furie, cette hystérie collective devient ipso facto suspect d’indifférence, voire de complicité. Mais est-on bien sûr que, dans cette campagne de délation, ce soit la violence faite aux femmes qui mobilise ? On peut sérieusement en douter.
La forme, ou plutôt, précisément, l’absence de forme du mot-clé # BalanceTonPorc est assurément ce qui a fait mouche — souvenons-nous que ce mot de “porc”, Marcela Iacub avait déjà tenté de l’introduire dans le contexte de l’affaire Dominique Strauss-Kahn, sans véritable succès alors. L’esprit fielleux et inquisiteur de notre temps ne s’en était pas saisi. « Qui dit vulgaire dit populaire », se flatte la journaliste qui est à l’origine de cette objurgation à l’universelle délation. Populaire ? En tout cas, auprès d’un certain peuple, celui des réseaux sociaux. “Balancer” est sans doute ce qu’aime et ce que fait le mieux l’adepte des tweets. L’expression, réduite à quelques signes, est une excitation à la vocifération.
Ce hashtag déclare ouverte la chasse à l’homme, aux hommes. Il s’agit de jeter la suspicion sur la gent masculine dans son ensemble. Que les hommes tremblent, tous — non pas tous d’ailleurs, seulement les mâles blancs hétérosexuels —, tous, parmi ceux-ci, étant susceptibles de se retrouver accrochés au tableau de chasse de ces dames ! Libre à chacun de définir ses critères. Vous croyez que la condition des femmes s’est améliorée ? Que nenni ! L’homme est par nature — notons que la nature partout congédiée retrouve ici son empire — et par culture — car en dépit des apparences, notre société demeurerait une société de type patriarcal — un prédateur et la femme son éternelle victime. Tel est l’enjeu de cette nauséabonde curée : convaincre, grâce à cette caisse de résonance incomparable qu’est l’Internet, que, loin d’être une exception, Weinstein est la vérité du mâle, autrement dit, asseoir dans les esprits que l’équation homme-porc est parfaite. Et c’est avec jubilation, voire une certaine perversion, que l’on jette en pâture les hommes, et ce, à une échelle inédite. En comparaison, les lettres de délation sous l’Occupation relevaient de l’artisanat !
Haine des hommes, ressentiment, vengeance, les passions les plus viles sont ici réunies. Jamais l’Internet n’a si bien porté son nom de poubelle de l’histoire. Parler, avec Brigitte Macron, du « courage de ces femmes qui témoignent » est une mascarade: quel courage faut-il quand on a avec soi le pouvoir médiatique, politique, culturel ?
La planète entière sera en outre informée, ce point n’est pas à négliger dans ce grand déferlement, que la France n’est pas, contrairement à sa réputation, ce pays qui se distingue par son art de la mixité des sexes. Au contraire, et l’accusation s’était déjà amplement répandue à la faveur de l’affaire DSK, la galanterie comme spécificité française serait à l’origine du mal et de notre servitude volontaire. Ce vent, cette tempête, cette furie nous vient des Etats-Unis, ce qui dit assez que l’objectif est de convertir la France aux moeurs américaines en matière de relation homme-femme.
Tant de femmes victimes de harcèlement et d’agressions sexuels, qui l’aurait soupçonné ? L’ampleur du phénomène frappe et impressionne. Mais précisément, de quoi parle-t-on ?
Il ne s’agit pas de nier, ni même de minimiser la réalité du viol, des agressions ou du harcèlement sexuels, mais il convient de ne pas tout confondre. Or, tout confondre est très exactement ce que recherche ce féminisme qui ne vit plus aujourd’hui que de la criminalisation des hommes. Si la notion de harcèlement, comme celle de sexisme d’ailleurs, jouit d’une telle faveur, c’est qu’elle est une nébuleuse à l’enseigne de laquelle logent les réalités les plus floues.
Si l’on y regarde de près, on comprend que la très grande majorité des femmes a fait l’expérience d’un regard suggestif, d’une apostrophe flatteuse, d’un sourire enjôleur. Naïves que nous sommes, nous interprétons comme un hommage à notre féminité ce que nous devrions au contraire identifier comme une offense ! L’objectif est trés exactement d’amener les femmes à voir partout des “comportements inappropriés”, à prendre conscience qu’elles sont victimes — victimes, vous entendez, mesdames! — d’agressions. Corrélat : que les hommes, eux aussi, se l’entendent dire, qu’ils remisent au placard le jeu du désir, de la séduction, qu’ils ignorent et méprisent les êtres de chair (féminine) qui les entourent et se concentrent sur leurs écrans de smartphone et n’accordent plus leur(s) attention(s) qu’aux créatures virtuelles. Bref, comprenons bien que tout cela vise à surveiller et punir les hommes en tant qu’ils s’obstinent à voir dans les femmes des femmes et à n’y être pas indifférents. Et il est pathétique de voir certains hommes faire pénitence, avouer leur honte d’appartenir au sexe masculin.
Dans sa croisade contre le « harcèlement de rue », le gouvernement envisage de créer un nouveau délit sanctionné par la loi, “outrage sexiste”. Où commence, où finit le sexisme? Toute perception, toute pensée, toute exaltation de la dualité sexuelle n’est-elle pas susceptible de tomber sous le coup de cette accusation ? On rappellera que le mot de sexisme a été forgé sur le modèle du terme racisme. Il n’est donc pas fortuit qu’il en partage les dérives. De même que se trouve assimilé à une attitude raciste tout attachement à la nation, à ses moeurs, à son histoire, à sa singularité, se trouve rangée sous le vocable de sexisme toute attitude qui témoigne de l’attachement à une certaine idée du masculin, du féminin.
Notre temps est au puritanisme, il semble bien que le désir que l’homme et la femme s’inspirent réciproquement épouvante. La différence des sexes en est le ressort, en neutralisant cette différence, en criminalisant son exaltation, sans doute escompte-t-on venir à bout de ce désir honni.

Dans quel monde veut-on nous faire vivre ?

On songe aux vers de Vigny :

« Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,

La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodome,

Et, se jetant, de loin, un regard irrité,

Les deux sexes mourront chacun de son côté. »

Bérénice Levet
Dernier ouvrage paru :
le Crépuscule des idoles progressistes, Stock, 300 pages, 19,50 €