Syrie : Obama paraît plus contraint à agir par principe que pour suivre une authentique stratégie

Les mensonges de l’Administration Bush n’en finissent pas de polluer la vie internationale, dix ans après l’invasion de l’Irak par l’Empire et ses alliés. Les tenants du scepticisme permanent, que d’aucuns confondent avec une pensée indépendante, ont beau jeu d’évoquer la lamentable prestation de Colin Powell devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Que les Etats-Unis aient, de façon éhontée, menti en 2003 n’implique pourtant pas qu’ils mentent aujourd’hui, et on aimerait, même si c’est une demande bien vaine, que les pourfendeurs des mensonges américains soient d’une rigueur comparable à l’encontre des diplomaties russe, chinoise ou iranienne.

Le fait est que les temps ont changé, à Washington comme ailleurs, depuis que Barack Obama a été élu. A une diplomatie agressive et dogmatique a ainsi succédé une ligne politique floue, sans autre objectif que la sécurité immédiate des intérêts américains et de leurs proches alliés. La chose est légitime, mais elle manque singulièrement de souffle de la part de la dernière véritable puissance occidentale.

Le discours du Caire, prononcé le 4 juin 2009 par l’Empereur, avait suscité bien des espoirs. Quatre ans après, force est de constater que la volonté, alors affichée, d’améliorer les relations de l’Empire avec le monde arabo-musulman a disparu dans les convulsions d’une région qui ne cesse de se débattre dans ses contradictions, ses crises de gouvernance, ses conflits communautaires et une lutte presque séculaire entre modernité et tradition fantasmée, raison et rigorisme religieux.

Elu sur un programme de rupture, Barack Obama a quitté l’Irak et décidé d’un départ d’Afghanistan. Il a également opté pour une gestion à distance de la menace jihadiste, tactiquement efficace mais stratégiquement hasardeuse, et il faut croire que l’élan pris par l’Empire sous le règne de Bush Jr. était trop important pour pouvoir être rapidement stoppé. C’est, en effet, lors de son second mandat que le président Obama se voit contraint de gérer l’onde de choc des révoltes arabes, dont il y a tout lieu de penser que leur déclenchement a été accéléré par les excès et les impasses de la lutte mondiale contre Al Qaïda et ses disciples, à commencer par le renversement du régime irakien.

Cette affaire d’utilisation d’armes chimiques n’est, en effet, pas claire, et la plus grande prudence s’impose. Elle n’est, hélas, pas de mise chez ceux qui ne voient dans toute cette affaire qu’une nouvelle preuve de la duplicité des Occidentaux ou qui croient y déceler une manipulation des rebelles, jihadistes ou non. On nous sort des experts inconnus en armes non conventionnelles, et une poignée de stratèges qui doutent de l’existence même d’armes chimiques en Syrie, ou qui se demandent quelle mouche a bien pu piquer le régime de Damas.

De nombreuses hypothèses sont étudiées. Les rebelles, qui, comme cela s’écrit à Paris depuis des mois et des mois, sont en train de perdre la guerre, ont-ils commis l’irréparable pour provoquer une intervention occidentale ? Mais s’ils disposaient de tels stocks, pourquoi ne les ont-ils pas utilisés contre les troupes syriennes ? Ont-ils estimé, à raison, qu’une telle initiative détruirait le capital de sympathie qu’il leur reste ?

Le programme d’armes non conventionnelles de Damas est connu depuis des décennies, et les Israéliens n’ont jamais hésité à s’en mêler. Inutile, donc, de nous refaire le coup des doutes, légitimes, en Irak, car la situation est bien différente. Inutile, de même, de défendre la grandeur du régime syrien, principal facteur de désordre au Moyen-Orient (si l’on excepte l’Empire lui-même), sponsor de dizaines de groupes terroristes dans la région, responsable de milliers d’assassinats d’opposants, syriens ou libanais, ou de citoyens occidentaux, soutien cynique d’Al Qaïda en Irak entre 2003 et 2006, et j’en passe. Que les autorités syriennes aient déclenché une attaque chimique contre sa propre population, malgré le risque de sanction, n’a rien de sidérant.

Bachar El Assad, depuis le début de l’insurrection, donne au monde des leçons de volonté, et la répression, sauvage, qui frappe le pays depuis mars 2011 est la marque d’un régime fort, qui ne renonce pas et ne cédera jamais. L’emploi d’armes chimiques, qui reste à confirmer, relève-t-il d’une initiative locale ? S’agit-il, au contraire, d’une action assumée au sommet de l’Etat, qui illustrerait une nouvelle fois cette volonté inflexible de briser la révolte ? Doit-on y voir la preuve de la déconnexion de Bachar El Assad avec la réalité de la pression occidentale ? Le président syrien s’est-il dit, et on ne saurait lui reprocher, que les Occidentaux n’étaient bons qu’à se lamenter et que jamais ils ne sortiraient de leur posture moralisatrice ? Il ne serait pas le premier chef d’Etat à commettre une erreur d’interprétation, en particulier dans la région.

Il me revient, par ailleurs, cette confession d’un dirigeant soviétique, à la fin des années 80, qui racontait que Moscou avait souvent été désarçonné par la diplomatie impériale, et même occidentale, parfois apathique, parfois surréactive pour des motifs déconnectés des véritables enjeux stratégiques. Le pauvre homme, qui reprenait à son compte le lieu commun des parties d’échecs planétaires, ne pouvait que déplorer l’inconstance de ses adversaires occidentaux, agissant souvent sous le coup de l’émotion, entraînés par des considérations politiques internes, touchés par l’émotion devant des massacres, et incapables de mettre en œuvre une politique cohérente de longue haleine.

C’est probablement dans une telle situation que nous nous trouvons aujourd’hui, et chacun s’accorde pour juger bien tardive la volonté occidentale de punir, enfin, le régime syrien pour son comportement, actuel et passé. Il serait donc, en effet, infiniment plus grave de tuer quelques centaines de civils à l’aide de gaz que d’en massacrer des dizaines de milliers d’autres avec des armes conventionnelles, sans même parler des milices ou des viols et tortures systématiques en prison. La décision, qui ne fait plus guère de doute, de frapper des cibles en Syrie en réaction à l’utilisation d’armes chimiques est-elle d’abord une punition de Damas ou un sursaut après des mois de défi ? Ne tente-t-on pas, à Washington, de retrouver un semblant de crédibilité alors que la ligne rouge, martialement tracée par l’Empire, a été franchie, déplacée, franchie à nouveau sans provoquer autre chose que des envolées lyriques frémissant d’indignation ? N’allons-nous pas bombarder la Syrie simplement pour montrer que nous sommes encore capables de le faire ?

Une fois de plus, les nains militaires européens, prompts à jeter l’anathème, ont besoin de l’Empire pour agir, et on aimerait que le fait soit médité chez nos dirigeants. J’ai cependant toute confiance, et je suis donc convaincu qu’il n’en sera rien et que le déploiement d’une poignée de chasseurs sera salué, avec l’unanimité qui s’impose, comme un succès majeur.

Reste que frapper pour frapper, même si on ne va certainement pas défendre Damas dans ces colonnes, ne fait pas une politique. Le président Obama paraît plus contraint à agit par principe que pour suivre une authentique stratégie. Les incohérences et autres atermoiements des capitales occidentales sont autant d’indices qui permettent, comme toujours, de balayer les accusations de complots énoncés par les mêmes observateurs. Quels sont les buts de guerre ? Voulons-nous renverser le régime ? Le contraindre à des pourparlers avec le vaste merdier qu’est devenue l’insurrection syrienne, divisée, morcelée, travaillée au corps par le jihadisme et les poussées irrédentistes ? Avons-nous mesuré les risques d’une réaction ? Nos services, où le contre-espionnage fait figure d’activité artisanale réservée à quelques anciens, sont-ils mobilisés contre le Hezbollah, les réseaux des SR syriens et iraniens, sans même parler des services russes, toujours offensifs, eux ?

Peut-être peut-on même imaginer que les frappes sur Damas seront interprétées à Moscou comme une réponse périphérique à l’affaire Snowden, dans le cadre du dialogue entre empires dont les Européens, coincés par leur insupportable posture moralisatrice, sont exclus.

Il ne reste plus, pour l’heure, qu’à attendre et à observer. Agir militairement contre la Syrie ne va pas me tirer une larme, mais il faut déplorer un tel retard. Déclenchée avec plus d’un an de retard, une offensive contre Damas ne va rien régler, et, au contraire, ajouter au chaos régional. Il s’agit, sans doute, d’un enchaînement historique logique, typique du basculement de puissance que je ne cesse de décrire, et nous en sommes réduits à frapper un Etat ennemi qu’il nous est impossible de vaincre, faute de moyens et de volonté.

La guerre qui se prépare va, de surcroît, confirmer que la seule politique occidentale dans la région est celle de la canonnière, au coup par coup, et que nous pratiquons donc, plus que jamais, une stratégie de sujétion, presque coloniale. Voilà qui devrait réjouir les jihadistes, qui nous observent et condamnent par avance l’attaque de leurs ennemis par cet Occident honni. A Moscou, par ailleurs, après le Kosovo et l’Irak, le sentiment de n’être pas traité avec toute la considération requise ne va pas faiblir, quoi qu’on pense des pitoyables appels à la légalité internationale d’un Etat qui assassine ses opposants à Londres ou les enferme, avec une belle constance.

En attendant, je prends un plaisir de gourmet à lire les indignations de ceux qui, au nom de la morale et du droit des peuples, défendent le régime de Damas et vouent aux gémonies les démocraties occidentales. Pour eux, les Occidentaux, en effet, ne devraient pas avoir d’ennemis, et encore moins les attaquer. Il faudra, un jour, s’interroger – et on aimerait que le contre-espionnage s’intéresse aussi à cette question – sur les motivations et les sponsors des donneurs de leçon qui nous accablent, relayent d’absurdes théories conspirationnistes, parlent de droit et de morale, mais absolvent les tyrans, entre pacifisme dévoyé et subversion par aveuglement.

Abou Djaffar