Syrie : Où sont les anges ? Où sont les démons ?

« Ces choses-là sont rudes, il faut pour les comprendre avoir fait des études » écrivait Victor Hugo.
Et même si on a fait des études…

Les enfants, quand on leur projette un film, demandent d’emblée : qui sont les bons, qui sont les méchants ?
Les grandes personnes ne le demandent pas, parce qu’elles croient le savoir, assisses sur des tonnes de certitudes.
Or, face aux drames qui ensanglantent le Moyen-Orient, que répondre… ?
Entre le sabre massacreur et le goupillon assassin, que choisir ?
Entre le militarisme potentiellement dictatorial et le fanatisme intrinsèquement totalitaire, où va votre préférence ? Ni l’un ni l’autre ?
Mais quand ceux que vous seriez disposé à applaudir se rallient à l’un ou se déclarent solidaires de l’autre ?
Les lunettes manichéennes vous permettent-elles d’y voir clair sans n’avoir aucun vertige ?
My God!

Hier, en Egypte, on feignait de croire que c’était simple : il y avait de gentils « révolutionnaires » (concept-valise non diplomatique (sic!) dans lequel on peut tout entasser, le marxisme comme le libéral – qui exigeaient qu’un pouvoir « cléricalo-réactionnaire », en passe de semer la désolation dans le pays, « dégage« . Lequel pouvoir refusait obstinément de passer la main sous prétexte qu’il était « issu des urnes« , donc démocratique.
L’armée décida de trancher. L’armée tranche toujours – au sabre – , c’est son truc. Les gentils révolutionnaires en furent un instant tourneboulés, mais se firent une raison.
Auprès de lecteurs de certains médias occidentaux, le coup de balai passa moins bien. Et quand les islamistes chassés du pouvoir, résistant avec l’exhalation millénariste et la férocité dont ils sont capables, furent froidement massacrés, il ne passa plus du tout, le coup de balai. Du coup, la « révolution« , avec un grand R, qui s’était d’abord transformée en « coup d’Etat révolutionnaire« , devint un coup d’Etat tout court.

On ne s’y reconnaissait plus ?! My God !

Où étaient les bons, où étaient les méchants ? La police des militaires tirait dans le tas; les résistants brûlaient les églises et pillaient les commerces coptes.
Le monde démocratique, France en tête, condamnait les militaires; une large fraction des démocrates égyptiens les applaudissait, une partie du peuple musulman soutenait les résistants islamistes, une partie du peuple égyptien du Caire les lynchait.
Le Hamas palestinien stigmatisait la répression, le Fatah palestinien l’approuvait. La Turquie, le Qatar et le Soudan se déclaraient solidaires des victimes des massacres; l’Arabie saoudite, le Koweït, les Emirats et la Jordanie se félicitaient que l’ordre ait été rétabli. La moitié de la Tunisie penchait d’un coté, l’autre moitié de l’autre. Solidaires des islamistes écrabouillés, du moins en parole : l’Amérique et l’Europe, mais aussi Cuba, le Vénézuela chaviste et l’Iran; solidaires du pouvoir militaire qui les écrabouillait : la Syrie, l’Algérie, la Russie et Israël.

Où sont les anges ? Où sont les démons ?
Ne serait-il pas temps, au lieu de sauter d’une exaltation et d’une répulsion à l’autre, de rompre avec ce binarisme simplificateur ?
L’opposition binaire entre le mal et le bien ne s’accommode pas dans la nuance…
Sur la tragédie syrienne aussi, on a plaqué une vision en noir et blanc attentatoire à la réalité…
A force de bonne conscience, on a rendu la tragédie syrienne paroxystique.

Il existe, ou existait…, en Syrie plus qu’ailleurs, une large opposition libérale, démocratique, progressiste qui se démarquait de l’opposition islamiste et refusait une militarisation de la révolte. Loin de la conforter, puisque l’opposition binaire entre le mal ne s’accommode jamais de la nuance, on lui préféra la rébellion armée que soutenait financièrement le Qatar et la Turquie. Ce qui attira évidemment les jihadistes de partout, même de France… On ne vit pas, ou plutôt on ne voulut pas voir, que, dès lors qu’on s’abandonnait à la logique des armes, cela avait deux conséquences : le régime en place, foncièrement militaire, qui se posait en adversaire du « terrorisme », en était conforté et, comme en Irak, les groupes proches d’Al-Qaïda, eux-mêmes les plus militarisés et les plus professionnels, s’imposaient sur le terrain.

Or, pendant un an, on refusa de regarder en face cette réalité, à nier que le mal, et même le très mal, s’infiltrait dans le camp du bien; que l’ignominie répondait à l’ignominie.
On se dissimulait derrière la fiction de « l’islamisme modéré » représenté par les Frères musulmans.
L’islamisme modéré existe, en effet. Comme la démocratie-chrétienne en Occident. Mais en quoi un islamiste qui, même s’il ruse parfois, proclame qu’il n’y a pas d’autre Loi à laquelle il convient de se soumettre, que celle de Dieu; que cette Loi, qui l’emporte sur toutes les autres, a été définie une fois pour toutes il y a mille quatre cents ans et qu’elle doit être appliquée intégralement aujourd’hui (mais aucunement avant la création des FM par Hassan el-Banna en 1928 en Egypte !), en quoi cet islamisme-là, qui accessoirement ne recule devant aucune violence, est-il modéré ?

Où sont les anges ? Où sont les démons ?
Il serait grand temps de changer de paradigme, de lunettes manichéennes et de fournisseur :  Optic2000 n’est plus à jour, en presque 2014, le temps passant très vite, le nerf optique se fatiguant plus ou moins rapidement mais modifiant toutes visions réalistes, là où à contrario la sensiblerie laisse de moins en moins de place à la sensibilité et tend à les confondre…
Une bouche en « cul de poule » n’est point une marque de preuve d’une réaction d’Humanisme…